KANT
Si la philosophie s'est élevée à la hauteur où nous la voyons, surtout depuis cinquante ans, c'est à la réforme qu'elle le doit, à la réforme qui vint l'affranchir du joug de la théologie, et mettre la pensée à la place de la croyance. Le siècle des querelles ecclésiastiques était passé : profitant des grandes découvertes physiques et astronomiques qui avaient signalé le XVe siècle, la philosophie prit une direction nouvelle. On s'appliqua à rapporter à la nature le principe intellectuel de la vie, qu'on s'était vainement efforcé d'expliquer par la révélation. Les forces de la nature que l'astronomie et la chimie avaient fait connaître, furent identifiées avec les facultés de l'intelligence. On chercha la pierre philosophale, d'où devaient émaner toutes les forces physiques et intellectuelles. Leibnitz, venu à cette époque de transition où l'astrologie et la magie commençaient à disparaître devant les sciences exactes, unit l'enthousiasme de la croyance à la vigueur de la pensée.
Les nombreuses conquêtes de l'esprit détrônèrent le mysticisme du moyen-âge ; la révélation, ce dernier obstacle au libre développement de l'intelligence, fut rejetée ; de savantes recherches permirent de pénétrer enfin dans les mystères de la nature ; les mathématiques furent appliquées à la logique, et le protestantisme rattacha celle-ci à la morale ; les arts brillèrent d'une vie nouvelle, et partout des questions esthétiques furent mises à l'ordre du jour ; la musique devint une puissance ; la poésie, grâce surtout aux Frères de l'Unité, apprit à l'homme à mieux analyser les sentiments. En un mot, tout se réunissait pour donner naissance à une philosophie nouvelle, c'est-à-dire à la philosophie critique.
Un grand nombre de psychologues, tels que Mendelsohn, Reimarus, Abbt, Garve, etc., s'étaient occupés de rassembler les faits épars; Kant vint, qui, s' emparant de leurs systèmes partiels, les fondit en un seul et vaste système, et, s'élevant au-dessus de ses devanciers de toute la hauteur de son génie, créa cette grande époque de la philosophie allemande qui
donna au siècle dernier le nom de siècle philosophique.
Kant naquit à Kœnigsberg, le 22 avril 1724. Fils d'un pauvre artisan, le jeune Emmanuel devait un jour devenir simple sellier, comme son père ; mais le docteur Schulze, qu'il avait occasion de voir quelquefois, ayant été frappé de ses heureuses dispositions, le fit entrer en 1732 dans le collège qu'il dirigeait. Kant n'avait alors que huit ans, et déjà on le voyait déployer un esprit réfléchi, un jugement droit et une grande et noble sensibilité. Il est vrai que sa mère, qu'il perdit à l'âge de treize ans, et qu'il regretta toute sa vie, s'était plu à inculquer à cette jeune âme les principes les plus sains de religion et de morale.
Au collège, Kant se lia d'amitié avec Runken, qui devint plus tard un des professeurs les plus célèbres de Leyde. Leur bonheur était de lire ensemble les classiques : Runken, comme plus favorisé de la fortune que son camarade, était chargé de les acheter. C'était à qui des deux y découvrirait le plus de beautés, en apprendrait le plus vile les passages qui les avaient frappés; et dans cette lutte de l'esprit il semblait que leur amitié prît encore des forces nouvelles. A seize ans, Kant entra à l'université, où il ne tarda pas à s'attirer l'estime de tous ses professeurs, estime qui se changea bientôt en une tendre affection. Knuzen, professeur de philosophie et de mathématiques, lui ayant prêté les principes de Newton, le jeune élève publia peu de temps après une théorie de l'électricité, où le professeur de physique, Teste, avoua qu'il avait trouvé beaucoup à apprendre.
En même temps son excellent cœur le faisait chérir de tous ses condisciples. Voici de lui un trait charmant : Un étudiant, dont les parents étaient pauvres, tomba malade; Kant économisa sur ses repas, qui pourtant étaient déjà bien modestes, pour lui fournir tous les secours nécessaires ; il passa les nuits à son chevet, lui prodiguant les soins les p|us tendres; et comme les parents de son ami habitaient à quarante milles de Kœnigsberg, il leur écrivait, pour les consoler, des lettres pleines d'intérêt et de sentiment.
Il avait vingt-un ans quand il sortit de l'université. Seul, sans appui, il se vit face à face avec l'indigence; mais elle ne put parvenir à l'abattre. Kant, trop fier pour mendier la protection d' autrui, voulut ne devoir qu'à lui-même son existence et sa fortune. Il commença par donner des leçons particulières, et entra comme précepteur dans la maison du comte de Hullesen, à deux milles de Kœnigsberg, où il put se livrer avec calme aux études sérieuses. Après y être resté neuf ans, il revint à Kœnigsberg, où bientôt il publia un opuscule intitulé, Histoire naturelle du ciel, ou mécanique céleste, qui fit grande sensation dans le monde savant.
Ses théories se trouvaient parfaitement en harmonie avec celles de Lambert, qui plus tard écrivit des lettres sur la Cosmologie; on pourrait même croire celles-ci copiées et formulées sur les premières. Kant, loin d'en vouloir à Lambert, se félicitait au contraire de s'être rencontré avec ce savant.
Cependant il sentait de plus en plus le besoin d'une existence moins précaire, d'une position sociale. Il demanda une place de professeur dans une école latine à Kœnigsberg ; mais, malgré sa connaissance approfondie des classiques latins et la célébrité dont
il jouissait déjà, il se vit préférer un homme, presque inconnu. Kant fut un moment découragé, mais il retrouva bientôt toute sa force morale, toute sa mâle énergie.
Il se prépara d'abord à soutenir l'examen de maître en philosophie. Un de ses amis, nommé Richter, lui fournit la somme nécessaire pour la consignation. Sa thèse, intitulée, Principiorum primorum cognitionis metaphysicœ delucidatio, était pleine de vues neuves et originales, et l'aspirant fut nommé aux applaudissements de tous les auditeurs.
En 1766, il obtint la place de sous-bibliothécaire du château de Kœnigsberg ; mais il ne la garda pas long-temps, dégoûté qu'il était de ne voir sa bibliothèque fréquentée que par la race oisive et insupportable des curieux.
Kant était faible et chétif ; mais l'ordre et la régularité desa vie lui firent conserver une assezbonne santé de corps. Il aimait à observer sa constitution et les diverses fonctions de ses facultés, et il parvint à composer pour son usage propre des principes d'hygiène qui produisirent plus tard son admirable traité de V Anthropologie.
Ce corps chétif et chancelant était pourvu d'une âme puissante. Profondeur , vigoureuse précision dans ses vues, infaillible aptitude à saisir les rapports des choses en apparence les plus éloignées, tels sont les dons précieux que la nature lui avait départis. Sa mémoire était prodigieuse : il lui suffisait de lire une fois un ouvrage de physique ou de chimie pour en retenir la nomenclature, indiquer les procédés de la manipulation, et donner raison des expériences. Cependant il regardait la mémoire comme une faculté d'un ordre inférieur, surtout quand elle n'est pas accompagnée d'un jugement sain.
Kant possédait au plus haut degré la rectitude du jugement. Lisez ses Trois Critiques; suivez-le dans l'analyse qu'il donne du sentiment du beau et du sublime, dans la corrélation qu'il établit entre le sentiment du sublime et celui de la dignité morale de l'homme; suivez-le surtout lorsqu'il s'élève aux grandes contemplations de la nature, pour nous révéler ensuite la cause suprême, Dieu ! Partout quel accord parfait ! Comme ses idées s'enchaînent dans un ordre lumineux, se confirment, se corroborent les unes les autres !
Homme de génie, Kant était encore un homme de bien dans toute l'acception du mot ; sa vie réfléchissait ses écrits. Nul n'était plus ennemi du mensonge, ne portait une haine plus vigoureuse contre la flatterie et la bassesse. Son cœur était aimant, et son amitié sincère et désintéressée. La rigoureuse observation des devoirs ne dégénérait point chez lui en une sauvage austérité; il regardait au contraire les convenances sociales, la politesse et les agréments de la conversation comme partie intégrante de la morale.
Aux qualités qui font le charme de la société, Kant joignait un goût exquis, qu'il dut à la culture des belles-lettres. Parmi les poètes allemands, c'étaient Klopstock et surtout Wieland qu'il préférait. Il aimait aussi beaucoup Pope. Ses prosateurs favoris étaient Hume, Gibbon, Robertson, Montesquieu et J.-J. Rousseau.
Kant était la régularité même depuis son lever jusqu'à son coucher. A quatre heures trois quarts son
domestique venait l'éveiller. Aussitôt levé il entrait dans son cabinet, préparait son travail, puis prenait une tasse de tlki et fumait une pipe. Après avoir travaillé jusqu'à sept heures , il descendait faire son cours. A neuf heures il remontait, et se livrait à des éludes sérieuses, ou à sa correspondance, qu'il restreignait autant que possible, car il aimait beaucoup mieux à recevoir des lettres qu'à en écrire. A midi trois quarts il s'habillait, et recevait ses convives dans son cabinet. Tous les jours il avait du monde. Sa table était frugale; il ne faisait qu'un repas et ne buvait jamais de vin pur. Le mercredi était un jour de grande réception ; les personnages les plus distingués des deux sexes s'empressaient de se rendre à ses soirées. Il aimait beaucoup la société des femmes, qui trouvaient sa conversation pleine d'esprit et de grâce.
On pense bien qu'exact en tout, il ne fut jamais en retard pour son cours. Sans livres et avec de simples notes, il discourait d'une manière toujours claire et précise, et souvent pittoresque. La logique, la métaphysique, la morale, la géographie, la physique étaient la base de son enseignement. Tous ses efforts tendaient à inspirer, à propager les principes moraux , et souvent il se montrait orateur entraînant. Sa sollicitude pour ses disciples était toute paternelle ; il ne pouvait concevoir les études et les sciences sans liberté. Son cours était devenu le rendez-vous des plus hautes intelligences: de son école sont sortis Ahicht, Bergh, Fichte, Fries, Herdcr, Jacob, Jacobi, Kiesa-
metter, Maimon, Schelling, Schmid, Schulze, Hegel.
Ce que Kant était comme homme il l'était comme citoyen.
En 179'», il cessa de faire ses cours particuliers, mais il continua ses cours publics jusqu'en 1797, époque où il quitta tout-à-fait l'enseignement pour ne plus s'occuper qu'à mettre en ordre les riches matériaux qu'il avait recueillis durant de longues années.
Depuis 1799 ses forces diminuaient sensiblement; en 1800, il fit une chute grave, et sa faiblesse alla encore en augmentant. Il ne sortait plus à pied, et se plaignait do trouver le temps long. Le 8 octobre 1803 il éprouva une forte indigestion : il s'évanouit presqu'au sortir de table, et resta plusieurs heures sans connaissance. Depuis cet accident il perdit le sommeil et l'appétit : son corps s'amaigrissait à vue d'œil, et sa vue était tellement affaiblie qu'il ne pouvait plus écrire son nom. Lo 7 février suivant, il ne parlait plus. Le 10, il recouvra l'usage de la parole; mais ce ne devait pas être pour long-temps. Dans la nuit du 11 au 12, il prit une cuillerée de potion, et dit : « C'est bon. » Ce furent les derniers mots qu'il prononça. Quelques heures après, il se plaça sur le lit, dans l'attitude d'un homme qui se prépare à un acte solennel. Bientôt la pâleur de la mort s'étendit sur tous ses traits, et à midi Kant avait cessé do vivre.
E. Jacquemin
( Kant. )
TVR.
( Ruines do Tyr. )