TYR
Il est dans la grande histoire des nations de ces noms immenses, retentissants, qui, à eux seuls, résument toute une époque. Que sont nos villes modernes, à côté de ces puissantes cités de l'ancien monde, de Rabylone aux cent portes, de Palmyre avec ses mille colonnades au milieu du désert, de Persépolis, deTyr, d'Athènes, de Carthage, de Rome, et de tant d'autres lieux célèbres qui rappellent de si magnifiques souvenirs?
L'histoire sacrée, aussi bien que l'histoire profane, décrivent avec enthousiasme Tyr, cette reine de la mer, qui s'élevait brillante dans la Phénicie, non loin de l'antique Sidon. A quelle époque Tyr fut-il fondé? Dirons-nous avec Quinte Curce que Sidon et Tyr ont une origine commune, ou adopterons-nous l'opinion de Justin qui donne à Tyr les Sidoniens pour fondateurs? Cette dernière hypothèse semble la plus exacte; il est évident que Sidon existait avant Tyr; du temps des patriarches sa puissance était grande, et il n'est même pas fait mention de Tyr sous le règne de David ; et puis, les poètes de l'antiquité, qui tous ont chanté Sidon, s'occupent à peine de Tyr; Homère lui-même n'en parle pas. Josèphe assure que Tyr fut bâti l'an du monde 2700; le témoignage d'Hérodote le contredit; selon lui l'origine de Tyr remonterait à l'an du monde 1296, six cent cinquante-six ans avant le déluge, ce qui paraît insoutenable.
Toutefois on a concilié ces opinions diverses en reconnaissant l'existence de deux villes de Tyr; l'une, ancienne, connue sous le nom de Palœ-Tyros; l'autre nouvelle, nommée simplement Sour, ou Tyr. La première était bâtie sur le continent; là était le temple d'Hercule, dont les prêtres de Tyr vantèrent à Hérodote l'antique fondation. L'autre Tyr se trouvait dans une île voisine, et ce fut pour s'en rendre maître qu'Alexandre joignit, par une jetée, l'île à la terre ferme.
La prospérité inouïe de l'ancienne Tyr avait excité la jalousie des Assyriens et des peuples de la Chaldée; Salmanazar fit en vain la guerre aux Tyriens; mais, après un siège de treize années, ils furent vaincus par Nabuchodonosor qui détruisit la ville de fond en comble, et en chassa les habitants. Cette ruine de Tyr avait été prédite par le prophète Ézéchiel; il s'était écrié, dans son style sublime : « Arille superbe, qui reposes au bord des mers ! Tyr, toi dont l'empire s'étend au sein de l'Océan, écoute l'oracle prononcé contre toi! Tu portes ton commerce dans des îles lointaines, chez les habitants de côtes inconnues. Sous ta main, les sapins de Sannir deviennent des vaisseaux ; les cèdres du Liban, des mâts ; les peupliers de Risan, des rames. Tes matelots s'asseyent sur le buis de Chypre , orné d'une marqueterie d'ivoire; tes voiles et tes pavillons sont tissus du beau lin d'Egypte; tes vêtements sont teints de l'hyacinthe et de la pourpre de l'Hellespont. Sidon et Arouad t'envoient ieurs rameurs, Djebilé, ses constructeurs habiles ; les géomètres et tes savants guident euxmêmes la proue de tes vaisseaux. Tous les navires de la mer sont employés à ton commerce ; tu tiens à la solde le Perse, le Lydien, l'Égyptien ; tes murailles
sont parées de Lnjrs boucliers et de leurs cuirasses. Les enfants de Sidon bordent tes parapets, et tes tours gardées par les peuplades de Phénicie, brillent de l'éclat de leurs carquois; tous les pays s'empressent de négocier avec tes chefs; Tarse envoie à tes marchés de l'argent, du fer, de l'élain et du plomb. L'Vonie, le pays des Mosques et de Teflis, t'approvisionnent d'esclaves et de vases d'airain ; l'Arménie t'envoie des mules, des chevaux et des cavaliers ; l'Arabe du désert voilure les marchandises; des îles nombreuses échangent avec toi, etl'ébène et l'ivoire; lesSyriens l'apportent le saphir, la pourpre, les étoffes, le lin, le jaspe elle rubis. Les enfanls d'Israël et de Juda te vendent le froment, le baume, la myrrhe, la résine, et Damas le vin de Halboun ; les Arabes d'Oman offrent à tes marchands le fer poli et le roseau, et l'Arabe de Dedan, des tapis pour s'asseoir ; les habitants du désert paient de leurs agneaux et de leurs chevreaux tes riches marchandises ; les Arabes de l'Yémen t'enrichissent par le commerce des aromates, des pierres précieuses et de l'or; les habitants de la Mésopotamie, de l'Assyrie et de la Chaldée trafiquent aussi avec toi, et te vendent des châles, des manteaux brodés, de l'argent, des mâtures, des cordages et des cèdres ; enfin les vaisseaux tant vantés de Tarse sont à tes gages et t'obéissent. 0 Tyr, fière de tant de gloire et de richesses! bientôt les fiols de la mer s'élèveront contre toi, et la tempête le précipitera au fond des eaux. Alors s'engloutira ta fortune; avec toi périront Ion commerce, tes négociants, tes matelots, les pilotes, les artistes, tes soldats et le peuple qui remplit tes murailles. Tes rameurs déserteront tes vaisseaux, les pilotes s'assiéront sur le rivage, l'œil morne et attristé. Les peuples que tu enrichissais, les rois que tu rassasiais, consternés de la ruine, jetteront des cris de désespoir; dans leur deuil, ils couperont leur chevelure, ils jetteront la cendre sur leur front découvert, ils se rouleront dans la poussière, en disant : Qui jamais égala Tyr, celle reine de la mer? »
Ce précieux document donne, comme on le voit, des détails curieux sur les transactions commerciales des Tyriens. On ne rencontre, dans l'antiquité, aucune trace du commerce maritime avant les navigations de Salomon ; il est incontestable pourtant que les Hébreux l'avaient mis en pratique, faiblement il est vrai, comparativement à leurs voisins. Les Égyptiens et les Phéniciens occupent la première place parmi les anciens navigateurs. Dans le dénombrement que firent les Grecs des nations qui avaient obtenu l'empire de la Méditerranée, ils ne comptèrent les Phéniciens qu'au septième rang, et les Égyptiens au huitième; mais ces données des Grecs sont inexactes, et leur réfutation se trouve dans l'Écriture sainte. Les Égyptiens et les Phéniciens s'étaient partagé le commerce de la mer ; les Égyptiens trafiquaient avec l'Orient par la Mer-Rouge, les Phéniciens avec l'Occident par la Méditerranée. Les Tyriens, qui ne possédaient qu'une petite langue de terre sur le continent, ont cependant fondé Carthage, Uthique, Cadix; la grande puissance à laquelle ils parvinrent aurait droit de nous étonner, si, à l'époque moderne, nous n'avions vu les Hollandais, habitants d'un pays marécageux, usurpé en partie sur la mer, porter au loin leur domination industrielle. Telle
était l'exiguïté du royaume de Tyr, que Salomon, voulant consolider son alliance avec le roi Hiram, lui fit présent do vingt bourgades qui égalaient en étendue la merveilleuse monarchie, berceau du commerce et des arts.
Après la victoire de Nabucliodonosor, les Tyriens dispersés se réfugièrent dans l'île voisine, y élevèrent une ville, et ce nouveau Tyr surpassa bientôt l'ancienne cité en splendeur et en magnificence, même après les ravages d'Alexandre et des Macédoniens. Les habitants primitifs de Tyr adoraient Baal et Hercule; le christianisme y pénétra dès les premiers temps de sa prédication ; au moyen-âge, on montrait aux pèlerins une pierre sur laquelle, disait-on, Jésus- Christ s'était reposé. La religion chrétienne fit de si grands progrès au sein de la population, que, sous les empereurs de Rome, la plupart des Tyriens se vouèrent au martyre pour ne pas brûler l'encens devant les ridicules idoles. A l'époque des croisades, Tyr, soumis alors aux infidèles , fut assiégé deux fois par les chrétiens. La première tentative, sous Baudouin I, fut infructueuse; la seconde, en 1124, réussit, après quatre mois et demi d'un siège long et pénible. La position de la ville, entourée de toutes parts de rochers et d'écueils à fleur d'eau, était formidable ; un triple mur l'environnait; du côté de la terre, elle était protégée par de hautes tours, et un fossé large et profond. Les croisés l'emportèrent d'assaut, massacrèrent les troupes égyptiennes et celles du eoudan de Damas. Après la prise de Saint-Jeand'Acre, en 1291, les fidèles de Tyr, épouvantés des cruautés que les Turcs y avaient commises , montèrent sur leurs vaisseaux et abandonnèrent la ville; les Sarrasins la démolirent et ne laissèrent pas une pierre en place, un monument dans son entier.
Aujourd'hui le port de Tyr est tellement comblé de sable, que les petits enfants le traversent sans avoir de l'eau à mi-jambe ; deux tours qui en défendaient l'entrée, subsistent encore; de ces tours part une ligne de murs qui entouraient la ville et la mettaient à l'abri contre toute attaque ; on en voit, sur le rivage, les antiques fondations. La population du village consiste en soixante pauvres familles, qui habitent des masures à demi écroulées ; on aperçoit les restes d'une église chrétienne et deux belles colonnes en granit, dont Djezzar voulait orner sa mosquée d'Acre, mais leur poids est tel que jamais ses gens ne purent parvenir à les enlever : elles ont bravé leurs efforts.
Ainsi le temps, dans sa marche inflexible, a tout fauché, tout détruit ; la vieille splendeur de Tyr s'est effacée, ses pyramides et ses palais sont abattus, se9 colonnes de jaspe et de porphyre sont ensevelies dans le sable; ses fortes murailles ont été rasées, et les quelques fragments debout ne servent plus qu'à étendre et à sécher les filets des pêcheurs. Disons donc de Tyr ce que le Tasse écrivait de Carthage ■
appena i segni
Dell' alte sue rovine il lido serba.
Muojono le città, muojono iregni; Copre i fasti c le pompe arena ed erba ; E l uom d'esscr mortal par chc si sdcgni : 0 nostra mente cupida e supcrbal
a Le sol conserve à peine ses nobles ruines et ses
débris. Les villes, les royaumes périssent; l'herbe et le sable recouvrent les pompeux monuments du faste; et l'homme s'indigne d'être mortel ! Égoïsme et orgueil de notre esprit! » A. Mazuy.