MONT-BLANC
Le 29 juillet dernier, un étranger partit du prieuré de Chamouny, avec le guide Michel , pour se rendre au fond de la mer de glace, à l'endroit appelé le Jardin. On sait que l'on donne ce nom à un petit tertre de verdure, recouvert de quelques fleurs, qui sort comme uneîleisoléeau milieu d'un vaste océandeneiges éternelles. Cette course n'est jamais tout-à-fait exempte de dangers, et les neiges tombées sur les hauts sommets quelques jours auparavant , la rendaient un peu plus périlleuse qu'à l'ordinaire.
Nos deux voyageurs étaient près d'atteindre le but de leur promenade, lorsque tout à coup le guide disparut, englouti dans la neige. Il avait négligé de sonder le sol devant lui, avec son bâton, et il avait mis le pied sur une crevasse recouverte seulement de quelques pouces de neige. Cette mince croûte avait cédé, et Michel était tombé dans l'abîme.
Le voyageur se hâta de rebrousser chemin, pour se rendre au lien habité le plus prochain, c'est-à-dire, au Montanvert, et y réclamer du secours. Mais, après avoir erré près .de trois heures sur la neige, il s'égara complètement dans cette vaste solitude de glaces.
Il est aisé de concevoir tonte l'angoisse qu'il devait éprouver dans cette cruelle position, lorsque, tout à coup, il aperçoit de loin, sur la neige, un homme qui se dirige de son côté. Vous n'êtes pas dans le chemin, Monsieur! lui crie-t- on dès qu'on est à portée de se faire entendre. — Mon guide est perdu, répond l'étranger, il faut lui porter secours! et il allait raconter
sa déplorable histoire, lorsque, tout en se rapprochant de l'inconnu, celui-ci l'interrompit par ces mots : Vous ne me reconnaissez donc pas? Et aussitôt, l'étranger, au comble de la joie, se jette au cou de son guide Michel, car c'étaic lui! mais tellement défiguré, meurtri et ensanglanté, qu'il était eu effet difficile de le reconnaître.
Il paraîtrait, d'après le récit de Michel, qu'il n'était tombé d'abord qu'à une profondeur d'environ dix pieds, mais qu'il s'y trouvait pris par les glaces, ayant la tète en bas, et les pieds en l'air. Pendant long-temps, il lui fut impossible de remuer. Cependant, rassemblant toutes ses forces pour tâcher de se redresser, il y réussit en partie ; mais la conséquence de ces mouvemens fut une nouvelle chute, après laquelle il se trouva à une profondeur d'environ cinquante pieds, et toujours serré entre les parois de glace de la crevasse. De l'eau glacée tombait sans cesse sur sa tète et sur ses membres.
Dans cette périlleuse situation, Michel Desvoisseaux eut assez de force et de présence d'esprit pour réussir à sortir son couteau du gousset de son pantalon. Il se mit à creuser une des parois de la crevasse , de manière à pouvoir y placer son pied; faisant alors un vigoureux effort, il fut' assez heureux pour se soulever un peu. Ce premier succès ranimant son courage, il continua à se tailler des espèces de degrés, tantôt dans une des parois et tantôt dans l'autre, et s'en servant pour grimper comme un ramoneur, il réussit, après deux heures de travail, à sortir de cet abîme, dans lequel il avait été si près de périr d'une mort affreuse.
Ce ne fut pas sans peine que les deux voyageurs regagnèrent le village de Chamouny. Michel avait sieurs contusions à la tète, et des meurtrissures à tous les membres, mais heureusement aucune frac: Il reçut immédiatement tous les soins qu'exigeait son état : une abondante saignée fut nécessaire. Il passa la nuit mieux qu'on n'osait l'espérer, et le lendemain matin, lorsque le voyageur eut quitté Chamouny, on avait tout espoir que cet accident n'aurait pas de suites fâcheuses.