‹ Magasin universel (volume 3)Chapitre 161 sur 242 · L'INCENDIAIRE · texte numérisé non relu

L'INCENDIAIRE

Dans un temps peu reculé, des incendies ravageaient une grande partie de nos provinces. Les uns attribuaient ces désastres, dont l'origine restait enveloppée d'un voile impénétrable, au fanatisme politique d'alors; d'autres à des vengeances particulières ; d'autres enfin à des bandes de malfaiteurs échappés des bagnes et des prisons.

L'esprit public, avec juste raison, cherchait à connaître les coupables. Le peu de succès de son active surveillance augmentait sa légitime colère contre les auteurs invisibles de tant de forfaits.

A cette époque, l'un des départements voisins de la capitale avait plus à se plaindre que tout autre d'un fléau qui, chaque jour, ruinait et jetait dans la plus affreuse misère de nombreuses familles.

Un jeune homme riche, nommé Léonard"**, habitant de ce département et jouissant d'une considération acquise par sa famille, venait de perdre sa mère, dont la tendresse et les soins captivaient toutes ses affections. Le père, âgé de plus de cinquante ans, sentait le vide que cette perte laissait dans la maison, et il parlait souvent à son fils du besoin qu'il éprouvait d'avoir une compagne. Léonard, on ne sait par quel changement de sentiments, rejetait toujours l'idée d'une nouvelle union pour son père; ne lui déguisant pas d'ailleurs qu'une telle alliance serait contraire à ses intérêts, et que jamais il ne pourrait s'habituer à voir une nouvelle maîtresse dans la maison. Le père, prenant d'abord ses observations avec bienveillance, lui promit de ne point se remarier, si luim :mc pouvait contracter une union avec une personne distinguée et capable d'être à la tête delà vaste exploitation de ses biens; que, dans ce cas, sa bru soulageant sa vieillesse, il l'aimerait comme sa fille et ne penserait plus à son premier projet. Léonard sentait bien la justesse des observations de son père; mais sa passion pour une jeune fille de dix-neuf ans, nommée Marguerite, l'empêchait de s'y soumettre.

Marguerite, employée dans la maison comme simple chambrière, avait captivé Léonard. Elle était belle, et s'était donnée à lui par suite d'un amour mieux senti qu'on ne le pourrait croire dans une femme de sa condition.

Le père de Léonard, qui n'avait renoncé à son projet de mariage qu'autant que son fils en ferait un lui-même, le pressait de se fixer, et lui proposaitsans cesse quelque riche héritière; mais l'amour de Léonard pour Marguerite était tel, qu'il n'ayait de désir

et d'yeux que pour elle ; toute autre idée lui était devenue importune.

Ce fut sur ces entrefaites que le père de Léonard, reconnaissant en fin la nécessité de s'adjoindre une compagne qui réglât les intérêts de sa maison, et voyant que son fils ne consentait pas à se marier, se décide luimême à épouser une riche veuve de son département.

Léonard apprit cette décision avec une peine qu'il concentra néanmoins, et qui lui aurait fait déserter aussitôt la maison paternelle, si Marguerite ne l'y avait retenu.

Il pouvait encore remédier à ce contre-temps, empêcher le changement qui allait s'opérer dans ses prétentions à la fortune de son père, qui se trouverait divisée par cette alliance; mais il n'avait plus même le raisonnement d'un homme de sens. La mort de sa mère lui avait causé un désespoir qui lu rendait sombre et indifférent à toute chose ; il y avait chez lui presque de l'abrutissement. *

Le mariage du père fut arrêté, et le jour fixé pour l'union arriva. Léonard n'y assista pas. Le père, furieux de cette marque d'insubordination de la part de son fils, lui enjoignit de ne plus remettre les pieds chez lui.

Léonard, déjà froissé dans ses plus chers intérêts par le fait même du mariage de son père, fut exaspéré par cette dernière circonstance, et se promit intérieurement de venger et ses intérêts et son amourpropre compromis. Puis, il faut le dire, à ce projet de vengeance toute matérielle se joignait une idée en quelque sorte de fanatisme : il lui semblait que, du haut du ciel, sa mère voyait à regret une autre femme occuper sa place, et que la vengeance qu'il tirerait de son père serait à la fois pour elle et pour lui.

Léonard était toujours forcé, lorsqu'il venait visiter Marguerite, d'entrer dans la maison de son père furtivement et sans être vu.

Un soir il parut pensif, il quitta Marguerite plus tôtque decoutume, et descenditl'escaliersans lui dire adieu. Marguerite s'aperçut de son trouble, et, au lieu de se coucher, elle regarda machinalement à travers les vitres de sa croisée. Elle fut quelque temps absorbée dans ses réflexions. Enfin, un homme traversa la cour du château, tourna une lanterne sourde qu'il tenait à la main, mit le feu à la grange, et s'en retourna après avoir fermé la porte. Cet homme, c'était Léonard !

Pendant ces quelques minutes, Marguerite avait eu le temps de passer par mille sensations et de prendre une résolution ferme. Elle se leva, et, avant que le feu eût pu faire beaucoup de progrès, elle appela du secours, et, en un instant, tout le village fut sur pied.

L'incendie fit cependant des ravages horribles, et la police ordonna des recherches pour découvrir les coupables.

Alors se révéla en Marguerite un dévouement dont on a peu d'exemples. Son amour pour Léonard (car elle l'aimait véritablement) était un mélange de respect et de reconnaissance ; elle ne songeait pas, elle, âme noble et pure, qu'il pouvait bien n'y avoir que de la brutalité dans celui de son amant. Elle croyait que c'était pour continuer de la voir et par attachement sincère pour elle, qu'il avait renoncé à plu-

sieurs unions avantageuses; aussi l'aimait-elle de toute la force de son âme.

Le village entier savait que Léonard avait refusé d'assister à la noce de son père, et les paysans n'avaient pas été sans s'apercevoir de la haine que ce fils avait conçue pour la maison paternelle depuis qu'une bellemère y était entrée. Ajoutons à cela que déjà son caractère sombre et bourru l'avait fait haïr de tout le canton ; aussi les premiers soupçons planèrent-ils sur lui. C'était un cri général ; un mot parcourait toutes les bouches : Léonard incendiaire !

Marguerite conserva toute sa présence d'esprit et résolut de sauver Léonard à quelque prix que ce fût.

Le lendemain de l'incendie, et avant que personne ne pût la voir, elle s'était rendue au lieu du désastre, et avait posé auprès des décombres encore fumants l'un de ses sabots avec un briquet et de l'amadou.

Le résultat qu'elle avait espéré ne se fit pas attendre. Des perquisitions furent faites, et le sabot de Marguerite éveilla les soupçons qu'elle désirait tant faiie planer sur elle. On l'interrogea après avoir comparé l'autre sabot qu'elle avait laissé à dessein dans sa chambre.

« Est-ce vous qui avez porté à la grange ces matières combustibles ? demanda le juge d'instruction.

— Oui, monsieur, répondit-elle avec fermeté.

— Reconnaissez-vous ce sabot pour le vôtre ?

— Oui, monsieur.

— C'est donc vous qui avez mis le feu ?

— Oui; monsieur... »

Toutes ses réponses coïncidèrent avec celles-ci.

Léonard fut interrogé comme témoin, et, ce qu'il y a de plus horrible dans la conduite de ce monstre, c'est que toutes ses dépositions tendirent à confirmer la culpabilité de Marguerite.

Le jugement eut lieu, et la jeune fille persista à s'accuser ; et, toutes les preuves parlant contre elle, elle fut condamnée à mort.

Pendant tout le procès, elle ne démentit pas un instant le dévouement de conviction et d'amour qui lui faisait sacrifier à Léonard jusqu'à sa vie et sou honneur.

Il y avait déjà quelque temps qu'elle attendait la mort dans son cachot, lorsqu'un homme, qu'une sombre pensée semblait tourmenter, vint chez moi et demanda à me parler en secret. Je le reçus : c'était Léonard. Le remords l'avait porté à cette démarche; mais lui, criminel, n'avait pas assez de force pour sauver une innocente. Il aurait voulu le faire, mais sans se compromettre. Après l'aveu de son crime, dont j'avais promis sur l'honneur de ne point abuser, il me conjura de faire des efforts pour empêcher l'exécution de Marguerite. Je lui répondis qu'en ne négligeant aucune peine et en n'épargnant aucune démarche, il pourrait sans doute venir à bout de faire commuer l'arrêt de la Cour d'assises.

Il réfléchit quelques instants, et me répondit qu'il aurait certainement désiré que Marguerite ne mourût pas; mais que les démarches de cette nature demanderaient beaucoup de temps, et qu'un long séjour à Paris lui serait trop coûteux.

Je me transportai à la prison de *** pourvoir cette malheureuse fille, et apprendre d'elle-même ce qui avait pu la porter à un tel excès de dévouement. On me fit entrer dans son cachot. Sa figure était

calme, et elle me reçut avec empressement. Je lui parlai d'abord de sa position et des causes qui l'avaient amenée. Par degrés, je lui fis comprendre que je savais qu'elle était innocente... Elle eut l'ait de se défier de moi.

« C'est faux , me dit-elle avec fierté ; c'est moi qui ai mis le feu au château. Qui a pu vous dir-e un pareil mensonge ?

— Léonard, qui m'a avoué sa culpabilité.

— Oh! serait-il vrai, monsieur? Quelle imprudence ! Mais n'en dites rien! Quelle folie! Mais pourquoi, dans quel but vous a-t-il dit cela?»

Je ne savais que répondre.... «Pour vous sauver, lui dis-je.

— Oh ! il est si bon ! reprit-elle avec une expression angélique ; il m'aime tant ! Mais, monsieur, n'en dites rien, je vous en conjure, je vous en supplie ! Je veux mourir; je suis sans parents. Qui me regrettera ? personne. Mais lui ! il a une fainille à qui il se doit, un honneur à conserver, dont la perte rejaillirait sur plusieurs ! Oh ! monsieur, par pitié, gardez notre secret ! Une pauvre fille comme moi de plus ou de moins sur la terre, qu'est-ce que cela fait? Et puis, que sera-ce donc de mourir pour lui ? il a tant fait pour moi ! »

Je lui représentai de mon mieux qu'il ne fallait rien négliger si on pouvait la sauver...

Elle m'interrompit.

« Non, dit-elle, si je ne me faisais point coupable, il faudrait une victime à l'échafaud, une autre que moi ; les soupçons se reporteraient sur Léonard. Oli ! non, monsieur, laissez tout sur moi et contre moi, soupçons et preuves ! D'ailleurs, je vous l'ai déjà dit, je veux mourir, et mourir pour lui surtout ! »

Je quittai le cacbot, le cœur rempli d'une sainte admiration pour Marguerite et d'horreur pour Léonard.

J'écrivis au garde des sceaux en le conjurant de surseoir à l'exécution de la pauvre fille. Il me dit qu'il y consentait, mais qu'il fallait nommer le vrai coupable.

Je me rendis chez un vénérable magistrat à qui je confiai tout, en lui demandant ses conseils. « Ne livrez pas le criminel, me dit-il, car au lieu d'une tête, le bourreau en aurait deux : Marguerite serait exécutée comme complice. »

Toutes les portes étaient donc fermées.

Marguerite monta sur l'échafaud. La population, qui se laisse impressionner par tout ce qui l'effraie, et exaspérée de la multitude d'incendies qui dévastaient les provinces, poussait des cris et des imprécations après la pauvre innocente, comme autrefois le peuple après les sorcières qu'on menait au bûcher. Et Marguerite, l'œil calme comme sa conscience, marchait la tète levée; et les assistants prenaient sans doute pour de la hardiesse et de l'effronterie ce qui était l'effet de la conviction intime d'une grande action et d'un dévouement digne d'une meilleure cause.

Sa fermeté ne s'est pas démentie, et l'échafaud, en l'envoyant à la justice de Dieu pour casser celle des hommes, entendit sans doute la voix de Marguerite donner une dernière parole de souvenir à Léonard.

Des témoignages aussi éclatants de la faillibilité humaine ne sont-ils pas des arguments bien puissants contre la peine capitale ? Je conçcis que de savants

publicistes en proclament l'abolition dangereuse et surtout inopportune.... Peut-être ont-ils raison... Cependant, si, au moment de voter sur la peine de mort, l'exemple de la vertueuse Marguerite venait à se présenter à l'esprit du législateur, ce souvenir seul ne suffirait-il pas pour glacer tout à coup sa conviction d'un involontaire effroi, et changer dans sa main la boule noire, prête à sanctionner le maintien de ce châtiment épouvantable, parce qu'il est sans appel ?

Appert.

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