‹ Magasin universel (volume 3)Chapitre 167 sur 242 · LE TASSE · texte numérisé non relu

LE TASSE

L'aigle immortel de Méqiiie,

Le chantre d'Achille et d'Hector,

Sur les campagnes d'Atisoirre

A déployé ses ailes d or :

Au sacré tombeau de Virgile

Il vole, du laurier fertile

Cueille le plus jeune rameau,

Et vient dans les murs de Sorenle

Parer de sa feuille odorante

Le front d'iin enfant au berceau.

A peine tes jeunes années Auront fui sur l'aile du Temps, Élîfant aux nobles destinées, La Gloire applaudira tes chants.

Telle, sous le ciel de Golconde, La tige naissante et féconde S'enrichit d'heureuses primeurs; Le jour le plus pur la colore, Et les fruits qu'elle fait éclore Devancent la saison des fleurs.

J'entends le clairon héroïque :

Clôt inde, Tancrède, Aladin, L'Asie, et l'Europe et l'Afrique, Se choquent aux bords du Jourdain.

Dans les profondeurs du Tartare La trompette rauque et barbare Appelle aux combats des enfers ; Et des milices immortelles L'archange aux flamboyantes ailes Guide les drapeaux dans les airs.

Mais, sur les plaines de Neptune,

Quel char, aux suavïfs odeurs

Porte aux iies '!e la Fortune

Ce guerrier qu'eacbalncntdes fleurs?

Renaud, oubliant Iduméc,

De la pelouse pai fumée

Y foule l,i molle fraîcheur :

vainement sa gloire en soupire,

Armide a vaincu d'un sourire

Ce bras qui semait la terreur.

Ah ! d*unc Armide plus, touchante 1! connut le charme vainqueur, Le jeune cygne de Soi ente !

Heureux s'il cachait ton bonheur !

Léonor, ta douce férié Le relient dans l'Ile fleurie Où s'ouvre la rose d'amour.

O revers ! ô terreur profonde !

L'île s'ébranle, le ciel gronde, Et le charme fuit sans retour.

Dans ces cachots, dans ces ténèbres,

Quel est le criminel aux fers?

Il pleure.... sur ces murs funèbres

Sa main vient de tracer des vers,

AU ! c'est le peintre d'Herminie,

C'est le Tasse, c'est le génie;

Maïs c'est le génie insensé ;

Les douleurs ont usé son âme :

De longs regrets, un cœur de flamme

Restent i-euls au Tasse éclipsé.

Barbare Alphonse, dont l'outrage Ote un grand homme à l'univers, Tremble ! le monde d'âge en âge Entendra le bruit de ses fers.

Vengeur du faible qu'on opprime.

Dieu ne garde pas seul au crime Une affreuse immortalité :

Comme lui 1 histoire équitable Condamne un prince inexorable A l'infernale éternité.

Aux yeux de l'auguste victime Le Destin, lassé (le punir, Fuit briller l'espoir légitime D'un plus favorable avenir.

Sur ces bords que le Tibre arrose, Où l'ombre d Ennius repose Dans le tombeau de Scipion, J'entends la ville aux sept collines Répéter les hymnes divines Du chantre immortel de Sion.

Oui, Rome ! devance l'histoire, Venge le Tasse, il vit encor :

Hàte-toi... sur le char d'ivoire Porte-lui la couronne d'or.

Qu'une pompe auguste et chrétienne Rende à la roche Tarpéienne Ses vieux triomphes abolis ; Et toi, Capitole sublime, Ouvre à l'Homère de Solyine Tes portiques enorgueillis.

Le Capitole !... sur la route

Que le char devait parcourir,

Trois fois l'airain sonne... J'écoute...

Un saint temple vient de s'ouvrir,

De l'enceinte silencieuse,

Une lampe religieuse

Éclaire le dôme noirci ;

J'entre à sa paisible lumière,

Et je lis, penché sur la pierre :

« Les os du Tasse sont ici. »

Qui que tu sois, mortel célèbre, Qu'opprime un sort injurieux, Devant cette pierre funèbre, Apprends à pardonner aux dieux.

Cet astre que le Perse adore Et que le Samoïède implore Dans la longue nuit des hivers, Céleste image du génie, Voit-il sa lumière impunie Éclairer en paix l'univers ?

Non, non, vaincu par la tempête, Au sein de l'empire étoile, Souvent le dieu cache sa tête, Lumineux encor, mais voilé.

Entouré de flammes livides, Au fond des ténèbres humides, 11 semble décroître et pâlir :

Sous le voile impur qui l'outrage, 11 marche d'orage, en orage.

Et la nuit vient l'ensevelir.

O Tasse ! voilà ton histoire,

Ta mort, ton immortalité.

I! reçut des mains de la Gloire

La coupe de l'adversité.

Enfin son triomphe s'apprête :

Des chants de victoire et de fête

In peuple entier remplit les airs....

Arrête, peuple magnanime!

Le triomphateur.... la victime

Expire au bruit de tes concerts.

Tout près de son heure dernière, « Brûlez, dit-il, tous mes écrits, » Le temple obscur d'un monastère "Cachera mes pâles débris. »

L'infortuné dans l'humble asile Où du moins la vertu tranquille Échappe à ses persécuteurs, Sous la pierre étroite et modeste, Redoute encor l'éclat funeste D'un nom payé par tant de pleurs.

Hélas ! quand déjà l'Espérance Lui promet des lauriers lointains, Si le grand homme, à .-on enfance, Pouvait lire dans ses destins, Quels maux ! quelle orageuse vie !

Ah ! qu'avec terreur du génie Il repousserait le flambeau !...

O toi dont la gloire est l'idole, Va d'un pas ferme au Capitole :

Ne regarde pas ce tombeau.

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