‹ Magasin universel (volume 3)Chapitre 169 sur 242 · ÊS · texte numérisé non relu

ÊS

petits dômes moresques revêtus de lames de fer-blanc, donnent un aspect original. Laissant à gauche le village de N'atters, on passe sur un pont couvert, construit en mélèze, la Saltina, torrent dont le nom doux et pittoresque annonce l'approche du pays où l'on parle la langue la plus harmonieuse de l'univers, et repose les oreilles fatiguées des noms rudes et barbares des contrées de la Suisse. Traversant une forêt de mélèzes, on arrive à la vallée de Ganlher. Là était la première galerie du Simplon, détruite, il y a peu d'années, pour prévenir les accidents qu'aurait pu causer la chute des rochei s tlésunis qui la formaient. On sort de cette vallée par un pont de 74 pieds d'ouverture ; on a déjà parcouru trois lieues depuis Brigg : il en reste autant à faire pour atteindre le col du Simplon. La route fait là de grands détours et traverse le petit village de Bérisâal ou Berixal, où est la poste. Encore une demi-heure de marche, on arrive à la galerie du Schalbet, située sur l'un des points les plus élevés du Simplon. Elle est, ainsi que toutes les autres, creusée dans le roc vif au moyen du pic et de la mine, sur une longueur de 95 pieds. Avant d'y pénétrer, qu'on ne manque pas de jeter un regard en arrière. Quel spectacle sublime ! Dans le lointain le village de Natters, les riantes prairies qui bordent les rives du Rhône, les montagnes du Valais tjui s'élèvent en gradins jusqu'aux glaciers de la Suisse, et en avant la montagne de Leria que l'on vient de traverser et qui sert de premier plan et de repoussoir à cet admirable tableau... On en détache avec peine les regards pour s'enfoncer dans le sein du rocher. Au sortir de la galerie du Schalbet, la nature change entièrement de face ; les arbres, cédant à la rigueur élu climat, ne font plus que languir, et bientôt disparaissent presque entièrement; le gazon et les rhododendrons les remplacent et couvrent le peu de rochers dont les glaces ne se sont pas emparées. De vastes glaciers dominent la îoutc; les eaux qui s'en échappent forment une infinité de cascades qui animent cet admirable paysage. Ce lieu est dans l'hiver le paysage le plus périlleux du Simplon; là il arrive souvent qu'un coup de vent détache quelques flocons de neige, qui, roulant de rochers en rochers, finissent par devenir d'une grosseur monstrueuse, et portent avec eux la dévastation et la terreur : on les appelle avalanches venteuses. Les avalanches du printemps sont plus terribles encore; en lu ef , des amas de neige s'attachent à la cime des rochers ; en avril et en mai, la chaleur du soleil les amollit, et le moindre bruit, la voix d'un homme, les clochettes des chevaux peuvent les faire détacher ; alois ces avalanches entraînent tout ce qui se trouve sur leur passage ; quelquefois elles couvrent des espaces de plus d'une lieue.

Dans l'été, ces accidents n'arrivent pas, et généralement, comme je l'ai déjà dit, la traversée du Simplon n'estnullement périlleuse. Nous-mêmespourtant nous faillîmes être victimes d'une catastrophe rare et imprévue. Au milieu des glaciers qui dominent la route, se dresse majestueusement la cime étincelante du plus élevé de tous, le Schon-Horn. La veille de notre passage, vers trois heures après midi, un vide s'étant formé sous sa voûte de glace, elle s'était affaissée avec un fracas horrible semblable à celui d'une mine, et qui, d'écho en écho, s'était répété pendant

trois quarts d'heure dans les montagnes. Un torrent s'en était précipité, roulant des rochers énormes tombant presque à pic sur la route, et la traversant, pouraller se perdre dans l'abîme, dans un endroit où elle tournait rapidement; Pendant trois heures, le passage fut interrompu, et, lors même que nous avons traversé ce pas périlleux, quinze hommes suffisaient à peine pour soutenir noire voilure du côté du précipice, tandis que d'autres, armés de longs crochets, s'efforçaient de retenir les pierres dont sans cesse le torrent encombrait la route.

Bientôt, après avoir traversé la galerie des glaciers, longue de 130 pieds, on atteint le point le plus élevé du passage, désigné par une pierre milliaire surmontée d'une croix. L'aspect du plateau du Simplon est triste et sauvage; de sombres rochersl'environiient de toutes parts, privés de toute végétation, et couverts seulement de neiges étemelles. Le plateau est borné par le magnifique glacier de Bosboden. On y voit les fondations d'un hospice qui eût été digne du noble but qu'on se proposait. Dans ces hautes régions, le voyageur est au milieu des nuages ; il les voit se traîner seulement au-dessous de ses pieds, sur sa route et sur sa tête; il en est mouillé comme d'une forte pluie, et quelquefois enveloppé d'un brouillard si épais qu'il peut à peine se conduire.

A l'extrémité du plateau, la route commence à descendre, le vallon se rétrécit; les rochers ne présentent d'abord qu'une complète aridité ; mais en avançant, la végélations'animc. La route traverse successivement deux torrents qui descendent des glaciers du Bosboden, et bientôt on ai rive au village du Simplon, où l'on est étonné de trouver une excellente auberge. La grande élévation du lieu où est constiuit ce village (4,548 pieds au-dessus du niveau de la mer), et les hautes montagnes qui l'entourent et le privent pendant plusieurs mois de l'aimée des rayons du soleil, concourent à y rendre les hivers fort longs et fort rigoureux. Au sortir du village, la route, tracée entre des montagnes très-resserrées, forme une espèce d'angle aigu en se repliant sur ellemême, et elle se trouve enfoncée dans un étroit vallon qui porte le nom de Krumbach. Cette vallée est recouverte de blocs de granit que les torrents ont détachés de la montagne. C'est au milieu de ces débris que le Krumbach vient se perdre dans la Doverina, torrent qui se précipite des glaciers de Laqui, qui terminent le fond de la vallée. On traverse la galerie d'Algaby, une des plus belles et des plus grandes du Simplon ; elle a 215 pieds de longueur; les rochers s'élèvent et se rapprochent, l'intervalle qui les sépare n'est occupé que par la route et le torrent ; à peine entrevoit-on le ciel à une hauteur de 2,000 pieels ; on est dans la vallée de Gondo, le lieu le plus sauvage du Simplon. Le chemin creusé en corniche dans le granit est suspendu sur le précipice, au fond duquel mugit la Doverina. Sans oser abaisser les yeux, on traveise cet abîme sur un pont que sa hauteur prodigieuse a fait nommer Ponte alto. La nature semble avoir réuni dans cet étroit espace toit ce qu'elle peut créer de plus grandiose, de plus imposant, de plus sauvage et de plus terrible. Deux immenses rochers s'élèvent à perte de vue; l'un d'eux, dont la base est couverte de noirs sapins, s'avance au-dessus du torrent; il est traversé par la principale galerie du Si m-

pion, celle de Gondo. Elle est percée dans le granit, sur une longueur de 683 pieds; les travaux qu'elle exigea durèrent dix-huit mois, quoiqu'on travaillât jour et nuit, etqu'on eût attaqué le rocher de quatre côtés à la fois. Deux ouvertures y jettent une faible clarté. Au sortir de la grande galerie on se trouve sur un pont suspendu sur l'abîme, et sous lequel mugit une magnifique cascade, formée par les eaux de la Frascinone, qui s'élancent de la montagne et disparaissent au fonddu précipice. Ce tableau inattendu et sublime arrête, captive le voyageur, le plonge dans une extase qui lui fait oublier la poussière humide qui l'inonde.

Continuant à descendre, quelques misérables habitations frappent les regards, c'est le triste village de Gondo. Bientôt la vallée prend un caractère moins sauvage, puis la scène change entièrement, la végétation renaît, les rochers disparaissent ; un joli village se présente... C'est Isella, le premier de l'Italie. Une galerie, la plus petite de toutes, ajoute encore au charme de ces beaux lieux qui forment un contraste si tranché avec la sévère vallée de Gondo. On les quitte à regret; pendant quelques pas la nature redevient sauvage, comme pour mieux faire comprendre le sentiment de soulagement et de bonheur qu'on éprouve en pénétrant dans le riant vallon deBovedro.

Là, pour la première fois, on sent l'influence d'un nouveau climat, on sent l'Italie. Les mélèzes, les châtaigniers ombragent les montagnes ; un joli pont traverse la Cherasca, qui se jette dans la Doverina. Bientôt on traverse la galerie de Crevola, la dernière du Simplon, et on dit pour toujours adieu aux rochers, aux torrents, aux précipices ; on esten Italie. Le beau ciel d'un azursi pur, cesriantes campagnes; cette vaste plaine bien cultivée, où serpente la Toccia, descendant de la vallée d'Antigorio ; ces coteaux de Trentano, de Monte Trestese, de Mazera ; ces villages charmants qui animent ce paysage ; tout cela, oui, tout cela, c'est l'Italie, c'est le plus beau pays du monde.

Pour Ja dernière fois on passe la Doverina, sur l'énorme pont de Crevola, l'un des travaux les plus considérables de la route. Il est soutenu par un pilier de 100 pieds de haut, et domine le village de Crevola, dont la chapelle et les maisons font ressortir la grandeur colossale.

Bientôt on arrive à la petite ville de Domo-d'Ossola, accablé de tant d'émotions, de tant de merveilles, que lorsque l'imagination retrace les tableaux sublimes qui se sont déroulés sous les yeux, on ne peut concevoir qu'ils se soient succédé en quelques heures ; on croit avoir vécu plusieurs années en un moment. Ernest Breton.

(Le Simplon, vallée de Gondo.)

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