‹ Magasin universel (volume 3)Chapitre 170 sur 242 · CAMPAGNE DE FRANCE. — COMDAT DE MONTEREAU · texte numérisé non relu

CAMPAGNE DE FRANCE. — COMDAT DE MONTEREAU

FliVRUR 1814.

Les grands malheurs de la campagne de 1813 et la bataille de Lcipsick avaient appelé l'ennemi au cœur de la Fiance même ; l'empereur Napoléon, après des prodiges de travail et d'activité administrative, se mit en campagne au milieu de l'hiver, dans le mois de février, pour rechercher l'ennemi qui se portait en masses par colonnes diverses sur Chaumont et Troyes. La ligne des Vosges était franchie. La bataille de Brienne n'avait pas été heureuse ; elle accrut l'ardeur des ennemis, et affecta d'une manière grave la confiance des jeunes soldats ; toutefois c'était un grand choc militaire plutôt qu'une victoire. Dans cette campagne de Fiance, Napoléon avait retrouvé cette force de vie, cette jeunesse d'action qu'il avait déployée autrefois aux plaines d'Italie. Rien de comparable à ses courses militaires au milieu de terrains argileux pour se porter d'un point sur un autre, afin de surprendre l'ennemi par des forces qu'il n'attendait pas ; plus d'une fois le vieux Blucher, le prudent Schwai tzenberg ou Sacken, furent attaqués à l'improviste, et payèrent chèrement l'honneur d'avoir mis le pied sur la terre sacrée de France. La présence de l'empereur équivalait, aux yeux des alliés, à une puissante armée ; aussi s'informaient-ils avec soin du lieu où était sa personne ; de ce seul renseignement dépendaient leurs manœuvres, et ce même guerrier, que l'on poursuivait comme vaincu, tome iv. — juin 1837.

obligeait encore ses ennemis à se retirer dès qu'il se disposait à accepter le combat.

Napoléon, il est vrai, avait alors besoin de victoires, car le congrès de Châtillon continuait ses séances diplomatiques; et il fallait des succès pour assurer dans ce congrès l'indépendance et la dignité de la France. Les succès ne faillirent point au vainqueur d'Austerlitz. Napoléon était campé sur la Seine lorsqu'il reçut du duc de Tarente plusieurs dépèches annonçant que l'armée de Silésie se portait sur Paris dont le sort était compromis si on ne se hâtait de l'arrêter. Cette année, composée de Russes et de Prussiens, manifestait une grande défiance pour les troupes autrichiennes, et tenait à entrer la première dans la capitale de la France. Paris! Paris ! tel était le cri de ralliement des soldats. On a même dit que, par enthousiasme, ils l'avaient écrit sur leurs schakos. Pleins d'ardeur et d'impatience, ils se portaient sur Meaux avec précipitation, ne laissant dans les villes qu'ils traversaient, que de très-faibles garnisons, occupées à contenir les paysans qui, ayant pris les armes, interceptaient les routes et arrêtaient les courriers. En même temps le feld-maréchal Blucher se dirigeait vers la plaine de Vertus, précédé du corps du général Sacken.

Paris, menacé d'une effroyable catastrophe, offrit l'aspect le plus morne, lorsque cette ville, le centre des plaisirs, le sanctuaire des arts, devint le refuge des ambulances de l'année. Les arrivages de la Seine et de la Marne, à qui les habitants devaient leur prospérité et leurs subsistances, avaient cessé depuis que le pays qu'arrosent ces deux rivières était devenu le théâtre de la guerre ; les mêmes bateaux qui jadis ap

portaient l'abondance, étaient alors chargés de blessés .-et de mourants; on f uyaitles promenades publiques, on ne voyait partout que des soldats mutilés par le canon; braves militaires, restes précieux échappés à tant de batailles, ils se traînaient dans les rues implorant des secours. Enfin, des populations entières, abandonnant leurs villages envahis, accouraient dans la capitale, et par le récit de leurs maux excitaient la commisération publique. Le tableau déplorable de ces infortunes alarmait d'autant plus les Parisiens, qu'eux-mêmes allaient être exposés à de pareils fléaux ; la perspective de tant de calamités, en consternant les esprits, causait une fermentation dont nulle éloquence ne pourrait retracer l'image.

L'empereur Napoléon, frappé d'un de ces rayons lumineux, qui, dans les beaux jours de sa gloire, avaient éclairé sa carrière militaire, se proposa, par une marche rapide, de tomber sur les flancs de l'armée de Blùcher. Ce général, en s'éloignant trop du prince Schwartzenberg et en dispersant ses divisions, les avait mises hors, d'état de lier leurs opérations et de se soutenir mutuellement. Il donna à Napoléon la facilité de recourir à sa tactique accoutumée, qui consistait à couper son ennemi, pour tomber avec des forces réunies sur des corps isolés ; et c'est ce qu'il exécuta à Champaubert, à Montmirail et à Vauchamps.

La bataille de Champaubert, si honorable pour Napoléon, ne fut point meurtrière ; elle prouva que les expéditions bien conçues peuvent, sans être sanglantes, avoir les résultats les plus décisifs. A Montmirail, la lutte fut plus acharnée ; on se battait depuis plusieurs heures, et les deux armées conservaient leur même position ; ce ne fut que vers le soir, lorsque la garde impériale arriva, que l'action devint générale. L'artillerie, placée au centre, fit un feu continu sur la ferme des Grénaux, où se trouvaient les principales forces de l'ennemi ; l'empereur ordonna au général Friant de prendre avec lui quatre bataillons de vieux grenadiers, d'attaquer cette ferme et de l'enlever; le prince de la Moskowa, marchant à la tête des bataillons, les animait par son courage. Les combattants se trouvèrent si rapprochés, que les armes à feu ne purent plus jouer ; on recourut à la baïonnette ; la mêlée devint affreuse, et le succès paraissait indécis, lorsque Napoléon fit avancer la cavalerie de sa garde. Toutes les fois qu'un régiment défilait, il saluait l'empereur des acclamations accoutumées; puis il partait au grand trot. Quand les gardes d'honneur parurent, Napoléon leur dit avec feu : « Braves jeunes gens, voilà l'ennemi : soulïrirez-vous qu'il aille à Paris ? — Il n'ira pas ! il n'ira pas ! » s'écrièrent-ils tous à la fois, en brandissant leurs sabres. Nobles enfants qu'ils étaient, ils se précipitèrent avec impétuosité sur des masses d'infanterie russe, fiers de mourir en défendant le sol de la patrie. Bientôt un profond silence succéda au bruit du canon et au feu roulant de la mousqueterie ; l'ennemi, désespérant de se faire jour, se retira à travers les champs dans le plus grand désordre. La division Ricard le poursuivit jusqu'à la forêt de Nogent. La victoire de Montmirail redoubla l'enthousiasme de l'armée. Depuis l'ouverture de la campagne, jamais succès aussi importants, achetés par moins de sacrifices, ne b'étaient succédé avec une telle rapidité.

Tandis que l'empereur délivrait la Marne et repoussait jusque vers Reims les corps prussien et russe, de nombreux renforts s'avançaient pour se réunir à eux, et leur donner les moyens de réparer les pertes qu'ils avaient éprouvées. L'armée de France triomphait dans les plaines de Vauchamps, lorsque Napoléon apprit que Paris était menacé par le prince Schwartzenberg. Aussitôt il suspend ses opérations sur la Marne, et dans la saison la plus rigoureuse, il s'avance avec rapidité pour combattre l'armée austrorusse. Rendu à La Ferté, après une marche de quatorze heures, il se fit précéder par le corps du duc de Tarente, qui s'élevait alors à plus de douze mille hommes. L'armée, encouragée par ses succès, obéissait aveuglément. Victorieuse des Russes et des Prussiens, elle pensait que la défaite des Autrichiens serait à la fois éclalante et facile. Par l'effet d'une admirable célérité, toutes les troupes, après avoir combattu sur la Marne et sur la Seine, à plus de 30 lieues de distance, se trouvèrent réunies dans l'espace de deux jours d'hiver. Cette concentration arrêta la marche rapide des coalisés, qui se mirent en ligne entre Guignes et Nangis pour faire face aux forces de Napoléon. Celai-ci, informé qu'une division russe occupait ce dernier bourg, résolut de l'attaquer ; un bataillon du fameux 32e régiment s'avance à la baïonnette ; l'in fanterie russe, qui se déployait dans la vaste plaine de Mormant, se forme vainement en carrés ; elle est enfoncée par des charges de cavalerie, auxquelles une division de dragons, arrivée d'Espagne, prit une part glorieuse. Après le combat, des nuées de Cosaques essayèrent de couvrir la retraite ; partout ils furent chassés et taillés en pièces ; leurs vêtements bizarres et de couleur tranchante ressortaient dans cette plaine couverte de neige, et l'observateur ne pouvait s'empêcher de réfléchir à ce concours d'événements qui, aux champs de la Brie, avaient amené des chevaux andalous et des chevaux tartares, pour expirer l'un à côté de l'autre, sous les murs de Paris. Dans cette action, qu'on appela le combat de Nangis, les Russes perdirent plus de quatre mille hommes, douze canons et quarante caissons.

Le lendemain on se battit à Montereau. Cette ville est située à 20 lieues à peu près de Paris, au confluent de l'Yonne et de la Seine, où la première de ces deux rivières perd son nom en se jetant dans l'autre. Si l'on remonte, en partant de Paris, le cours du fleuve qui le traverse, on a, en arrivant en vue de Montereau, à gauche, la montagne de Surville, que couronnent les ruines d'un vieux château ; à droite, la cité tout entière, au milieu de ses maisons et de ses vignes, entourée des riches plaines du Gâtinais. Le pontde Montereau est doublement historique, et par l'assassinat du duc de Bourgogne, Jean-sans-Peur, et par le combat qu'y livra Napoléon ; à quatre siècles de dislance, il fut témoin de l'agonie de deux dynasties ; l'une se sauva par un crime, l'autre ne put se sauver par une victoire.

Après le combat de Nangis, la cavalerie de France, harassée par trente-six heures de marche, avait besoin de repos ; elle ne profita pas de son succès, car il lui fut impossible de poursuivre l'ennemi ; celui-ci saisit cette circonstance pour se mettre à l'abri : il occupa les hauteurs de Montereau et le château de Surville ; non-seulement cette position couvrait les

ponts de la cité, mais elle protégeait la retraite. Le prince Schwarzenberg, ayant fait repasser la Seine à ses bagages et aux troupes qui formaient ses réserves, laissa, pour la défense de ce poste important, deux divisions autrichiennes, et le corps wurtembergeois, fort d'environ dix mille hommes. Le général Château, gendre du duc de Bellune, commença l'attaque ; il fut repoussé avec perte; ce jeune général revint trois fois à la charge ; puis s'étant mis à la tête des tirailleurs, il fut blessé à mort en voulant enlever le pont de Montereau.

Le général Gérard, commandant la réserve, dite de Paris, allait se porter au secours du second corps et rétablir le désordre qu'avait occasionné la défaite des troupes du général Château, lorsque Napoléon l'investit du commandement de ces troupes, avec l'autorisation de recommencer l'attaque selon ses vues. Les Wurtembergeois et les Autrichiens, profitant de leur excellente position et du feu de quarante pièces d'artillerie, la reçurent sans s'ébranler. Jusqu'à trois heures du soir le combat fut très-animé. Napoléon, voyant qu'une action combinée et générale pouvait seule procurer la victoire, concentra une partie de ses forces, et se mit à leur tète suivi de son état-major. Aussitôt trente mille soldats et soixante pièces de canon s'avancèrent à la fois ; ils furent suivis par le général Pajol qui arriva, avec sa division, par la route de Melun. En voyant ses dernières troupes, composées en grande partie des gardes nationales de la Bretagne et du Poitou, l'empereur leur dit vivement : « Montrez de quoi sont capables les hommes de l'Ouest; ils furent de tous les temps les défenseurs de leur pays, et les plus fermes appuis de la monarchie. » Ces paroles électrisent les braves Breto ns ; ils gravissent le flanc du plateau qu'occupaient les alliés, et les attaquent avec vigueur.

Cependant l'ennemi avait eu le temps d'enclouer des canons; on traîne à bras l'artillerie de la garde; Napoléon la dirige, la place, la pointe; la montagne s'allume comme un volcan; les boulets ennemis répondent, sifflent et ricochent sur le plateau. L'empereur est impassible au milieu de la mitraille; on veut le forcer de se retirer : « Laissez, laissez, mes amis, dit-il en se cramponnant à un affût, le boulet qui doit me tuer n'est pas encore fondu ! » Protégées par le feu de cette redoutable artillerie, dont l'œil de Napoléon semble conduire chaque boulet, diriger chaque décharge, les gardes nationales bretonnes s'emparent à la baïonnette du faubourg de Melun, tandis que le général Pajol pénètre avec sa cavalerie jusqu'à l'entrée du pont; là il trouve Russes et Wurtembergeois tellement entassés, que ce ne sont plus les baïonnettes ennemies, mais les corps mêmes des hommes qui les empêchent d'avancer ; il faut se faire avec le sabre un chemin dans cette foule. Alors Napoléon ramène tout le feu de son artillerie sur un seul point; ses boulets enfilent la longue ligne du pont, chacun d'eux enlève des rangs entiers. Le pont déborde, et en un instant la Seine et l'Yonne sont couvertes d'hommes et rouges de sang. Cette boucherie dura quatre heures.

Au bruit de la victoire, les habitants de Montereau sortent de leurs maisons, et d'opprimés deviennent oppresseurs. Irrités des mauvais traitements qu'ils avaient endurés, ils se présentent la vengeance au

cœur, ils barricadent les rues pendant que les femmes et les enfants font pleuvoir sur l'ennemi les tuiles et les pierres. Les uns arrachent les armes aux prisonniers et s'en servent contre les fuyards, d'autres se présentent aux soldats vainqueurs pour les guider à travers les sentiers. Cette victoire, qui fit dire à Napoléon : « Mon cœur est soulagé, je viens de sauver la capitale de mon empire ! » lui donna quatre drapeaux et six pièces de canon. On estima la perte totale de l'ennemi à plus de six mille soldats, parmi lesquels le prince de Wurtemberg compta près de la moitié des siens.

On montre, suspendue à la voûte de l'église de Montereau, l'épée de Jean de Bourgogne. Sur toutes les maisons qui font face au plateau de Surville, on reconnaît la trace des boulets de Napoléon.

VOYAGE PAR EAU DE PARIS A LA MER

Cinquième article. (V. p. 254.)

« Monsieur ! hôtel du Midi ! — Hôtel de la Rose !

— Monsieur descend à la Pomme-du-Pin ? — Ah ! je connais bien monsieur ! Il est pour chez nous, hôtel de France ! — Hôtel de Paris, ici en face ! >— Hôtel Vatel, messageries pour tout l'univers, table d'Iiôte à cinq heures ! — C'est bon ! tais ta blague, toi ! — Allez-vous au grand hôtel de Rouen? — Hôtel Vatel ! — Il ne va pas taire sa gueule, celui-là ! — Hôtel de Rouen! -- Ne l'écoutez pas, mon maître, on n'y loge plus. — Hôtel de Lyon ! — Puisque je te dis que monsieur est pour chez nous ! — De quoi ? — Vas-tu pas toucher aux bagages du voyageur ? En voilà un de filou ! — Filou ! ah ben, c'est bon ! — Hôtel de Rouen ! — On n'ira pas ! — On ira ! — On te connaît, la Pomme-de-Pin ! Des puces ! — Je te dis que si ! — Je te dis que non ! — Hôtel de Dieppe ! — Cette autre chouette ! — Vas-tu laisser la malle tranquille ? — Du sucre ! — Voleur ! — Brigand ! — Filou ! — Ta mère a volé, que je te dis!

— Bon ! — Tiens ! — Avale ! — Touche ! — Hupp !

— Ohé ! là-bas ! Une malle à la rivière ! Ohé ! matelots ! En voilà des forbans ! Où donc qu'est la police ? — Ma malle ! ma malle ! Ah ! mon Dieu ! ma malle ! »

Voilà ce que l'infortuné Parisien n'avait pas prévu, quand, séduit par les charmes révolutionnaires du moderne steamer, il a délaissé, l'ingrat, la vieille diligence de ses ancêires ! A peine le bateau à vapeur a-t-il accosté le quai Henri IV, qu'une horde furieuse et dévorante se précipite à l'abordage et prend possession de la cargaison, hommes et bagages, au nom des aubergistes de la ville, nom qu'ils portent écrit sur leur chapeau, les enragés corsaires ! Vous n'avez pas idée de la désolation, de l'épouvante que jette autour d'elle cette terrible irruption. Chacun se serre tout en tremblant le long de ses paquets rassemblés tant bien que mal. Ce sont des jurons d'hommes et des cris de femmes à vous donner la chair de poule. Fn dépit de vos prières, de vos menaces, de vos larmes, ils vous saisissent et vous entraînent, ils vous prennent tout, ils vous portent pêle-mêle en haut ce qui était si bien arrangé et distribué en bas ;

alors c'est à recommencer de trier, de chercher, de bousculer, et il fait nuit, remarquez ! On frémit en songeant à tous les chapeaux changés, à tous les cartons écrasés, à toutes les caisses défoncées, à toutes les bouteilles cassées, à toutes les casquettes noyées et repêchées dans l'affreux branle-bas du débarquement. Que sont devenus ton fidèle manteau et ta blouse inséparable, ô mon Parisien? Tu les as laissés près du capot de chambre ! Tu t'aperçois de ton mallieu r au pont de fer et tu retournes en courant. Pendant ce temps-là, hélas ! tes malles que tu croyais portées à Yhotcl de Rouen sont jetées sous la porte de Yhotcl Valcl, et t'en voilà pour une nuit blanche à passer du quai d'Harcourt à la rue des Carmes, et de la rue des Carmes au quai d'Harcourt.

Rassure-toi, cependant ! demain il fera jour et tes bagages te seront rendus. Console-toi ! Depuis Mantes tu ne voulais plus, tu ne demandais plus que Rouen : t'y voilà. Promène-toi ! Regarde, admire !

Oui, c'est une grande et belle ville, car on la trouve grande et belle, même en venant de Paris ou de Londres ; c'est une ville riche et si visiblement riche qu'on n'oublie pas sa richesse, même dans les rues du Havre, où l'argent et l'or vous sonnent aux oreilles à chaque pas. C'est une ville attrayante et curieuse, toute peuplée d'antiques histoires écrites sur la pierre et sur le bois de ses églises, de ses palais, de ses maisons. C'est une ville noble et fière, pleine de bravoure et de loyauté, qui arrêta six mois au pied de ses murailles une formidable armée d'Anglais, commandée par leur roi Henri V, et ne se rendit qu'après avoir vu mourir de la famine plus de trente mille de ses habitants. C'est une ville savante et artiste, qui a produit Corneille et Fontenelle, Basnage et le Père Daniel, et Berruyer, l'historien du peuple de Dieu, et de Brumoy, le traducteur du théâtre des Grecs, et Jouvenet, le peintre qui fit tant de belles choses avec la main droite, et des chefsd'œuvre avec la main gauche, quand il n'eut plus que celle-ci ; et Géricault, le grand Géricault ! et Champmeslé, l'amie et l'interprète de Racine, et Boyeldieu, et bien d'autres, tous célèbres. C'est une ville de progrès et de lumières qui, à cause de cela, pleure aujourd'hui son dernier enfant, illustre et beau entre tous ceux que nous venons de nommer, et qui le pleure sincèrement, amèrement, parce qu'elle en était orgueilleuse, la bonne vieille ville ! Cet enfant s'appelait Armand Carrel. C'est une ville énergique et patriote, qui fut la terreur des troupes royales et le diable noir des alliés au temps deladouble invasion. Nous n'avons pas oublié que Rouen venait au secours de Paris, quand avorta la grande chose de juillet ; nous n'avons pas oublié que Rouen fit justice à M. Laffitte de l'ingratitude des électeurs parisiens. Enfin, c'est parmi les grandes cités manufacturières de France, la seule peut-être qui s'efforce un peu de maintenir à un taux passable le salaire du malheureux ouvrier. L'ouvrier vit presque à Rouen, tandis qu'il meurt partout ailleurs, pour ainsi dire. Et n'est-ce point une chose étrange que cette fabrique de Rouen, toute vulgaire, toute de coton et de laine, donne la vie à ses tisserands, tandis que la fabrique de Lyon, si brillante de soie et d'or, pousse incessamment le canut à l'insurrection ou au suicide ?

Ne semblerait-il pas, mon Dieu ! que tout contact quelconque du pauvre avec le riche doive être nécessairement funeste au pauvre ? Vous avez lu dernièrement dans tous les journaux cette statistique de l'industrie rouennaise, établissant que plus de cent mille ouvriers rouennais vivent de la mise en œuvre du coton. Ce résultat, obtenu en dépit de l'immense emploi des machines, est très-beau. Il y a là de quoi combattre victorieusement la haine instinctive que le bras humain porte au bras mécanique. Sans doute la machine en elle-même n'est pas ce qui tue l'ouvrier, elle peut tout au plus le déplacer ; mais s'il manque de pain, la cause en est ailleurs. Ce n'est point ici le lieu de discuter une question si haute ; qu'il nous soit seulement permis de nous étonner que le gouvernement, à qui venait de tomber la plus belle occasion imaginable de faire admirer au monde la gigantesque puissance de la vapeur, ne l'ait point à tout prix saisie. Comment ! il avait fait venir avec des dépenses absurdes un morceau de pierre ridicule, mais affreusement pesant; il avait pour cela fait, défait, refait et perdu un navire, sans compter leshommesnoyés. Le morceau de pierre est là, depuis un an au moins ; on lui a nommé une administration comme pour une ville, comme pour une province ; on lui a donné une garde, le sabre au côté, le pistolet à la ceinture, menaçant et couchant en joue quiconque ose en approcher ; on a dépecé des montagnes pour tailler au morceau de pierre un trône sur lequel il pût se prélasser à l'aise ; on a enfin jeté par les fenêtres quatre millions de bel argent, pour qu'à un jour désigné, deux ou trois cent mille personnes fussent conviées avenir voir comment un obélisque de granit rouge s'y prend pour monter sur un piédestal de granit gris; on a bien eu soin de faire à cet égard tout le charlatanisme de répétitions et de réclames d'un directeur de théâtre, annonçant une pièce à décors : et que va-t-on nous donner, s'il vous plaît ? Du vieux ! du commun ! moins fort que sous Sixte-Quint ! moins beau que chez les Russes ! nous n'aurons pas même ce que Fontana fit voir aux cardinaux et aux paysans romains ! nous aurons infi • niment plus petit que Thorwaldsen ne montra aux moujiks de Pétersbourg, quand fut dressée la statue équestre de Pierre le Grand ! C'est pitié de déranger tant de spectateurs pour un si pauvre spectacle.

Retournons à Rouen. A la bonne heure ! Au moins là on ne recule pas. La vapeur gouverne. Regardez à vos pieds, mon Parisien, le long du quai d'Harcourt, ce bateau grand comme un vaisseau de ligne, sur le tambour duquel vous lisez écrit en lettres d'or : Normandie. /C'est le paquebot que nous prendrons demain pour aller au Havre, s'il vous plaît. Voyezvous, il y a des rues et des maisons sur ce bateau ! voici des jardins; voici un hôtel garni pour dormir et manger ; voici des cafés, voici un estaminet avec des tables de marbre pour les dominos, votre jeu chéri ! Et si vous voyiez les salons peints et dorés, meublés et parquetés en bois de senteur, peuplés de jardinières fleuries, ayant des portes en cristal et des cheminées kapnofuges ! C'est gigantesque, ce bateau ; huit cents voyageurs peuvent y tenir ; c'est le plus grand de l'Europe. Tous les constructeurs portent envie à son constructeur, M. Lenormand, un Rouen-

nais. Eh bien ! c'est une machine à vapeur qui fait courir cela sur l'eau ; 6 lieues, 7 lieues à l'heure ! Pensez-vous que cette machine eût fléchi devant l'obélisque ? Saluez donc l'homme en longue veste bleue qui est là, sur le quai, et qui semble admirer le bateau avec une joie toute paternelle. C'est son intrépide capitaine, M. Bambine, un héros qui cinq fois dans une semaine s'est jeté à l'eau pour sauver des imprudents qui se noyaient. Ne [lui en parlez pas ; vous le verriez rougir, balbutier et s'en aller.

La mécanique entasse ici prodiges sur prodiges; elle rit de l'impossible. Quoi de plus beau, de plus curieux que les mille et mille inventions de l'industrie soumise à la mécanique, sans cesse augmentées ou simplifiées par le génie des fileurs et des tisserands rouennais ? Est-il quelque chose de spirituel comme le métier qu'ils ont perfectionné d'après Jacquard, cet immortel ouvrier de Lyon,

pour qui l'Académie lyonnaise s'est enfin décidée à commander un éloge qu'elle paiera très-bien 600 fi\, la magnifique Académie ! J'ai vu agir ce métier au faubourg Saint-Gervais, dans la belle fabrique de MM. Patry-Auber, les dignes successeurs de Louis Auber, un honnête homme qui vient de mourir, et que tout Rouen a, dit-on, porté au cimetière. Figurez-vous un ouvrier, assis devant ce métier, et faisant tout seul une pièce de riche étoffe en laine, brochée de soie à fleurs. L'ouvrier, pour faire sa pièce, n'a qu'à passer et repasser deux ou trois navettes qu'il regarde à peine. Le métier ne lui demande que cela, il se charge de tout le reste. Seulement quand un fil se casse, ou qu'une navette s'épuise, le métier avertit l'ouvrier par une sonnette pour qu'il ait à lui renouer son fil, et à lui regarnir sa navette. Comment trouvez-vous ce métier qui se donne les airs d'avoir un domestique et de le sonner ?

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(Clorinde el T;mcrcdc.) Gravure lîre'e de la Je'rusalem delivre'e, chant ni.

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