TANCREDE
Tous les organes de la presse s'occupent de la nouvelle traduction de la Jérusalem délivrée, avec notes historiques, par M. A. Mazuy ; c'est là une de ces publications consciencieuses, malheureusement trop rares à notre époque. Le grand succès qu'a obtenu ce magnifique ouvrage dès son apparition, nous en-
gage à donner à nos lecteurs l'une des vignettes qui l'accompagnent; nous avons choisi celle qui, nous offrant le personnage historique de Tancrède, nous permet de tracer une vie jusqu'à ce jour peu connue. Tancrède était Sicilien par son père, le marquis Odon, et Normand par sa mère Emma, sœur du célèbre Robert Guiscard. Aucun des auteurs qui ont parlé de lui n'a fixé l'époque de sa naissance, ni fait connaître sa jeunesse. Raoul de Caen, son historien, qui l'accompagnait à la croisade, s'exprime ainsi sur Tancrède : « Ni les richesses paternelles ne l'entraînèrent à la mollesse, ni la puissance de ses parents ne
'induisit dans l'orgueil. Dès son adolescence, il surpassait les jeunes gens par son adresse dans le maniement des armes, les vieillards par la gravité de ses mœurs, donnant tantôt aux uns, tantôt aux autres, de nouveaux exemples de vertu. Dès cette époque, observateur assidu des préceptes de Dieu, il s'appliquait avec le plus grand soin à recueillir tout ce qu'il apprenait, et à mettre les leçons en pratique, autant du moins que le lui permettaient les mœurs de ses contemporains. La passion seule de la gloire agitait cette âme jeune. Cependant, rempli de sagesse, il était intérieurement tourmenté, et il éprouvait une grande anxiété en pensant que ses combats de chevaliers semblaient contrarier les préceptes du Seigneur. Mais lorsque la déclaration du pape Urbain eut assuré la rémission de tous leurs péchés aux Chrétiens qui iraient combattre les Infidèles, alors la valeur de Tancrède se réveilla en quelque sorte de son sommeil ; il recueillit de nouvelles forces, ses yeux s'ouvrirent, son courage fut doublé. Ayant donc fait ses dispositions de départ, en peu de temps il eut préparé tout ce qui lui était nécessaire ; il rassembla en quantité suffisante des armes de chevaliers, des chevaux, des mulets et les approvisionnements indispensables à ses compagnons d'armes. »
Tancrède partit pour la Palestine en 1096, accompagné de son cousin Boëmond. L'armée sicilienne étant arrivée à la rivière Vardari, campa quelques jours sur ses bords ; la rapidité du courant s'opposait au passage, et l'autre rive couverte d'ennemis effrayait les Croisés. Tancrède, voyant qu'on hésitait, traversa le fleuve, accompagné d'un petit nombre des siens. A peine eut-il mis pied à terre, qu'il se vit enveloppé par des nuées de Grecs; rien ne l'intimide, il s'ouvre un passage avec son épée et tue tous ceux qui l'attaquent. L'armée de Boëmond n'hésite plus à passer le fleuve ; les uns le traversent à la nage, les autres sur leurs chevaux ; et, dans un instant, toutes les troispes sont à l'autre bord. Il restait six cents pèlerins désarmés, que la vieillesse ou la maladie mettait hors d'état de combattre; les Grecs les massacrèrent. Aussitôt Tancrède repasse le fleuve avec deux miile hommes, fait un carnage effroyable de la gent ennemie, venge sur elle la mort de pauvres vieillards, de faibles femmes sans défense; puis il revient prendre sa place à l'avant-garde de l'armée.
Les Croisés se dirigèrent vers Nicée ; bientôt ils firent le siège de cette ville antique, si célèbre aux premiers siècles du christianisme. Le comte Raimond de Saint-Gilles avait placé ses tentes devant la porte orientale ; l'armée turque descendit par le revers de la montagne voisine pour entrer par cette porte, et donner secours aux assiégés. Un cri s'élève : le comte court le premier au-devant de l'ennemi; les autres chefs le suivent. Tancrède, qui était éloigné, arrive à toute bride. Le combat était encore douteux; mais Tancrède, d'un coup de sa longue rapière, abat la tête à un chef turc, et accroît l'ardeur des Croisés. Les Infidèles se hâtent de regagner les montagnes, poursuivis par les Chrétiens qui font retentir le camp du nom et des louanges de Tancrède. Après la prise de Nicée, l'armée des Croisés, ayant continué sa marche, eut à soutenir contre les Turcs un combat dans lequel Tancrède perdit son fi ère Guillaume ; il courut lui-même de grands dangers.
C'est durant le siège mémorable d'Antioche que Tancrède montra toute sa valeur ; il interceptait les chemins, de manière qu'aucun habitant n'osait sortir de la ville. Cependant les assiégés surprenaient quelquefois les Chrétiens. Pour prévenir leurs attaques imprévues, Tancrède alla se mettre en embuscade dans un lieu par lequel ils avaient coutume de passer. « Les Infidèles, écrit Raoul de Caen, ayant conçu quelques soupçons, je ne sais par quel motif, n'envoyèrent le premier jour que quelques hommes qui se tinrent éloignés. Les nôtres s'en étant aperçus se hâtèrent de se cacher; aucun d'eux ne se montra. Le lendemain, les Turcs sortirent en plus grand nombre et s'approchèrent davantage de Tancrède, car ils s'étaient rassurés par la journée deîaveil!e. Tancrède eut grand'peine à contenir ses gens : « Attendez, leur dit-il, attendez encore un petit jour, hommes vaillants ; demain, si je ne me trompe, une plus riche proie viendra tomber dans nos filets. » Ainsi qu'il avait prévu, ainsi arriva-t-il. Le troisième jour les Turcs sortent en grand nombre et dépassent le lieu où lesFrancs étaient postés. Alors Tancrède, rompant les barrières, s'élance au milieu des ennemis et en tue environ sept cents. Il envoya à Févêque du Pny soixante-dix têtes de Turcs, comme la dîme de son triomphe. Un jour Tancrède étant sorti seul avec son écuyer,il futattaquépar troisArabes qu'il transperça d'outre en outre. Après le combat il fit jurer à son écuyer de garder le silence sur cette prouesse. » Raoul de Caen ne peut s'expliquer une telle modestie ; il la compare à tout ce que l'antiquité a de plus grand.
Antioche se rendit aux Croisés dans le mois de juin 1098. Au printemps de l'année suivante, les chefs réunis résolurent de marcher sur Jérusalem ; les Chrétiens de la ville sainte vinrent au-devant d'eux implorer leur secours. Tancrède partit avec trois cents hommes au milieu de la nuit, et planta l'étendard des Francs à Bethléem, la patrie du Christ. Tancrède fut un des premiers à entrer dans Jérusalem ; il prit possession de la mosquée d'Omar. Le butin qu'il y fit étaitsi considérable, qu'il employa deux jours à le faire transporter. Parmi ces richesses on comptait soixante-dix lampes, dont vingt étaient d'or, et cinquante d'argent. L'envie ne manqua pas de s'élever contre Tancrède ; le prêtre Arnould, nommé gardien du temple, l'accusa de vol et de pillage dans le conseil des princes. Tancrède répondit avec une mâle éloquence. Les princes décidèrent qu'il rendrait sept cents marcs d'argent au temple : ce qu'il fit sans hésiter. Tancrède commandait l'aile gauche de l'armée à la bataille d'Ascalon, où les forces égyptiennes furent dispersées parles Croisés. Après cette victoire, la plupart des chefs de la croisade reprirent la route de l'Occident. Tancrède resta auprès de Godefroi, qui lui donna la principauté de Tibériade.
Après la mort de Godefroi de Bouillon, Tancrède voulut faire nommer son cousin Boëmond roi de Jérusalem; ses tentatives échouèrent, et Baudouin, frère de Godefroi, fut reconnu son successeur légitime. Devenu roi de Jérusalem, Baudouin cita plusieurs fois Tancrède pour qu'il vînt lui rendre compte de sa conduite, et le saluer comme son seigneur et maître. Le prince de Tibériade hésita longtemps; il fftrit enfin par demander au roi une entrevue, dans
laquelle il consentit à rendre hommage, sans renoncer à la principauté qu'il tenait de Godefroi. Toute la carrière de Tancrède n'est qu'une longue suite d'exploits et de conquêtes sur les Turcs ; il se rendit successivement maître de plus de vingt-cinq villes ou châteaux-forts. La prise du château de Vetulum fut son dernier fait d'armes ; il mourut à Anlioche en 1112, laissant dans le monde un souvenir illustre de ses prouesses et de la sagesse de son administration, et dans l'Eglise la mémoire éternelle de ses aumônes et de ses œuvres de piété. Tancrède avait épousé une fille naturelle de Philippe, roi de France. On dit qu'à son lit de mort, voyant devant lui sa femme et un jeune homme nommé Ponce, fils du comte de Tripoli, il leur conseilla de se marier quand il ne serait plus : ce qui eut lieu. Tel est ce héros, d'après les vieilles chroniques; il fut par ses vertus guerrières le modèle des chevaliers de son temps. Son caractère, ainsi tracé par l'histoire, ne nous offre point l'éclat poétique et romanesque que lui a donné l'épopée. On cherche en vain dans les faits historiques de sa vie quelque chose qui puisse ressembler aux amours de Clorinde, dont le Tasse a fait une peinture si séduisante dans la Jérusalem délivrée.