LA PORTE DE SAINT-JEAN, A PROVINS
Les monumens de l'art s'effacent chaque jour du sol de la France, ceux surtout qui datent de l'ère romaine et descommencemens du moyen-âge. La France est riche en beaux monumens du style gothique ; nous en avons, comme joyaux, ces belles cathédrales qui toutes néanmoins ne remontent pas au-delà des 12e et i3e siècles. Les monumens les plus rares sont ceux qui datent de l'ère romaine ou des 8e et 9e siècles , époque carlovingienne. Dans cette catégorie, il faut placer la porte de Saint-Jean, à Provins; évidemment les tours n'appartiennent pas au même style que la porte, et la porte elle-même est de plusieurs âges : les piliers du bas, gros et massifs se rattachent à l'époque romaine, tandis que le sommet est d'un temps relativement moderne. Les tours sont de la mauvaise époque du moyenâge, quand il ne s'était pas encore détaché des lourdes formes gauloises, c'est-à-dire, des 10e et ne siècles, dont on peut trouver un modèle dans la tour carrée de l'abbaye de Sainl-Germain-des-Prés, et dans les tours crénelées de l'abbaye de Saint-Victor, à Marseille. Provins est une des vieilles villes de France, de fondation romaine; elle ne devint importante que sous la seconde race; un capitulaire de Charlemagne en parle. Provins était la capitale de la Brie; elle fut réunie au comté de Champagne, et devint la résidence de ces nobles comtes qui, sous le nom héréditaire de Thibaut, furent tour à tour braves chevaliers, poètes spirituels, fondateurs de villes, de foires et de monastères. Qui ne connaissait au moyen-âge les foire» de Provins en Champagne, où se rendaient , de toutes les parties de la France, les juifs, les commerçans qui venaient vendre ou échanger les produits du sol ou de la grossière industrie ? Plus d'une chanson des comtes Thibaut parle des foires de Provins; elles se tenaient dans la basse ville, en un lieu tout entouré de murailles ; car il fallait défendre les marchands contre
les pilleries et les brigandages des seigneurs féodaux. C'est à Provins que les comtes de Champagne avaient fixé leur résidence; c'est là que naquit et vécut ce Thibaut, amoureux de la reine Blanche, et qui fut accusé d'avoir fait empoisonner le roi Louis VIII, son suzerain, à la suite d'une violente discussion. Aussi, lors du sacre du jeune Louis IX, Thibaut ne parut point à l'église ; car il aurait eu à combattre en champ clos tous les sires bavards et indiscrets. Dans la ligue des grands vassaux, contre la régence de la reine Blanche, les barons firent tout leur possible pour attirer à eux Thibaut, car c'était un fier homme d'armes : ils seraient même parvenus à l'entraîner, lorsque la reine, qui connaissait tout son ascendant d'amour surle cœur de Thibaut, alla le trouver : « A la nuit venue dans un petit castel où il gisait toujours épris. » Elle le regarda si tendrement que le comte s'écria : « Par ma loi , Madame , mon cœur et ma terre sont à votre commandement; il n'est rien qui vous pût plaire que en fisse volontiers; et jamais, s'il plaît à Dieu, m'unirai contre vous et les vôtres. De là, le pauvre comte repartit tout pensif, et lui venait souvent à sa remem-
brance , le doux regard de la reine et sa belle contenance : lors entrait dans son cœur la douceur amoureuse. » Ainsi Thibaut se sépara de ses nobles compagnons. Ceux-ci voulurent s'en venger; ils disaient : « Ce traître de comte nous délaisse et nous abandonne déloyalcment; or, envahissons ses terres. » Le roi s'y opposa : « Si vous ne cessez de troubler Thibaut, écrivit-il, nous mènerons nos batailles pour le défendre. «Sire roi, répondaient les barons, laissez-nous aller contre le champenois. Nous marcherons avec trois cents chevaux moins que lui en aura. — Ja mais, répliqua le jeune Louis inspiré par sa mère • jamais n'entendrai ni ne souffrirai qu'on dépouille Thibaut. »
Cette grande amitié dura peu. Deux années plus tard, le sire Thibaut avait vu s'accroître ses domainesil venait d'hériter par son oncle, du royaume de Navarre et de 4°° mille livres d'argent. Ainsi parvenu à la royauté et au plus haut degré de richesses, il conçut de nouveau la pensée d'une alliance féodale contre les droits importans de la suzeraineté. Le roi en fut informé, et son armée était prête à envahir la Cham-
La porte de Saint
pagne, lorsque le roi de Navarre fit toutes soumissions et renouvela ses hommages. Le pape l'avait pris sous sa protection ; car, noble pèlerin, il s'était revêtu de la croix pour combattre les infidèles, et, dans une pieuse chanson, il avait prêché la croisade. Thibaut vint donc à la cour de Louis pour revoir sa dame ; mais d'anciennes haines s'étaient accrues contre lui ; les frères du roi ne l'aimaient pas, ils soupçonnaient l'adultère de leur mère, si bien qu'un jour, le comte Robert fit saisir Thibaut par des goujats et varlels qui l'attachèrent sur un mauvais roussin , à la queue coupée, signe de vilenie; puis ils le couvrirent de haillons, et lui appliquèrent un masque de fromage mou à la figure.Thibaut ressentit profondément cette offense, il demandait champ clos et combat à outrance, mais la reine Blanche lui ordonna de quitter Vincennes, et le roi de Navarre obéit aux ordres de sa dame en psalmodiant ce couplet de sa façon :
Amour le veut, et ma dame m'en prie, Que je m'en pars, et beaucoup la mercie, Quand par le gré, ma dame m'en châtie, Meilleure raison n'y voie en ma partie.
Jean, à Provins.
On montrait encore à Provins, il y a quelques années, des vers qu'on attribuait au comteThibaut, peints sur les vitraux d'une église; à cette époque, plusieurs de ces vitraux servaient de calepin pour déposer les douces pensées d'amour.
Quand le comté de Champagne fut réuni à la couronne, Provins devint une ville du domaine royal. Depuis elle n'en a jamais été séparée ; néanmoins sous les Guise, la ville se montra fortement ligueuse, elle embrassa l'opinion catholique , et fut assiégée par Henri IV, en 1592 ; clic fit une opiniâtre résistance pendant trois jours. Les antiquités de Provins ont subi les ravages du temps et de la guerre ; quelques unes néanmoins se sont parfaitement conservées : tel est l'édifice vulgairement nommé la Tour de César , qui ne nous paraît pas à nous de construction romaine. Plusieurs des monumens du moyen-âge portent ainsi des noms pseudonymes, et en France il y a plus de vingt tours appelées de Charlemagne, et qui appartiennent à l'architecture des i3eet 14e siècles. Quand un nom est grand en histoire, on en baptise toute construction qui doit braver les â^es. C
COMMERCE DE SYNGAPORE.
Syngapore est une des plus intéressantes colonies qui se présentent dans toute l'histoire du commerce. C'est une île qui à trente milles de longueur sur quinze de largeur, située presque sous l'équateur, et à l'extrémité est (en entrant dans la mer de Chine) d'un détroit de cinq cents milles de longueur, qui sépare la grande île de Sumatra de l'extrémité méridionale du continent d'Asie. Syngapore n'est qu'une des soixantedix à quatre-vingts îles qui sont dans ces mêmes parages, et pour la plupart inhabitées et couvertes de forêts vierges jusqu'aux bords de la mer.
Il y a seize ans, elle ne contenait que quelques pirates vagabonds de Malayan, qui campaient momentanément sur ses bords , plutôt qu'ils ne l'habitaient. Pendant les dix premières années de l'occupation anglaise, sa population excéda 12,000 habitans, et, sous les sept années qui viennent de s'écouler , elle s'est doublée et s'élève aujourd'hui à 25,ooo. Il y a seize ans qu'elle n'avait aucun commerce , à moins qu'on ne veuille donner ce nom au misérable pillage d'une poignée de pirates.
Dans cette dernière période de sept années, ses exportations et importations ont quelquefois atteint la somme de deux millions sterling chacune (fr. 5o, 000,000) , et n'ont jamais été au dessous d'un million et demi. Ainsi, en moins de seize ans, ce point, sorti de l'Océan et des forêts, est devenu l'un des principaux ports de l'Orient, comme il est en même temps, et de beaucoup plus, le plus actif et le plus entreprenant dans les vastes possessions anglaises de l'Inde. Cela provient en grande partie d'une position géographique très-avantageuse, mais surtout d'une entière liberté de commerce qui l'exempte de tous droits et même de toute espèce de contrôle. Syngapore se trouve sur la grande route de communication maritime existant entre la Perse, l'Arabie et l'Indostan d'un côté, et les îles indiennes , Siam , Tonquin , l'Australie et les côtes orientales de l'Amérique de l'autre.
En allant d'un de ces points à l'autre, on navigue en grande partie dans les eaux de Syngapore qu'il faut traverser comtne la barrière d'une grande route. Son commerce se multiplie et se varie par la diversité des nations et des tribus dont se compose sa population, ou par les marchands étrangers et les marins qui fréquentent son port. On y parie trois dialectes chinois, trois des langues de l'Archipel indien , et trois de celles de l'Indostan, tant par les résidens que par la population flottante, sans compter l'usage fréquent des langues anglaise, portugaise et arabe.
Sous ce rapport, Moscou même ne surpasse pas Syngapore. On remarque, par conséquent, la même variété dans les nombreux navires que renferme son vaste port. Là, on voit de tout, depuis le navire solide, bien armé, fin voilier d'Angleterre, qui vient de faire près de vingt mille lieues sur l'Océan , jusqu'à la lourde jonque chinoise qui, ayant enfin réussi à tourner sa proue du bon côté, est descendue par le mousson sans changer la barre , et le frêle canot du Malais qui, tout frêle qu'il est, a apporté des oiseaux de paradis, de la poudre d'or etdes nids d'oiseaux delà Nouvelle-Guinée, à une distance de deux cents milles: On peut y voir , au moins, de ces constructions de
navires ou embarcations différentes, l'une à côté de l'autre , et chacune d'elles toute particulière à la nation ou à la tribu à laquelle elle appartient, et qui indique à un certain degré caractéristique l'état de la civilisation. On peut assurer que le commerce tant vanté de Tyr, Sidon et Carthage, n'était rien en comparaison de celui de cette place sur laquelle, il y a à peine dix-huit ans, aucun Européen n'avait encore marché.
(Spectator, Extrait du Bon Sens.)