‹ Magasin universel (volume 3)Chapitre 19 sur 242 · LA BATAILLE DE BOVINES · texte numérisé non relu

LA BATAILLE DE BOVINES

FRAGMENT. — {Premier article.)

L'histoire, épouvantée de ces grands souvenirs , a passé rapidement sur tous les événemens contemporains. Elle les eût laissés dans un entier oubli, si le bruit d une éclatante victoire ne l'eût forcée à rouvrir ses annales. L'oriflamme relevée aux plaines que l'Escaut arrose, de puissantes armées qui se heurtent et s'entre-détruisent , des souverains au champ de bataille, des rois foulés aux pieds, un long carnage, une immense gloire, réclament plus de détails, imposent plus de souvenirs, et l'historien, né sur les terres de France , peut avant de retracer les malheurs de Crécy, redire la gloire et les exploits de Bovines.

Les causes que nous avons déjà développées avaient armé de nouveau Philippe et Jean-sans-Terre. L'un, c'était le roi d'Angleterre, excommunié par le pape, oubliait l'anathème au sein des plaisirs; l'autre, c'était Philippe, qui avait accepté la charge de venger le St- Siége de la résistance du prince anglais; et , docile cette fois à la voix des pontifes dont il ne discutait plus les droits, il s'arma, il partit. Il allait vaincre, lorsque Jean, après avoir vainement essayé d'acheter, au prix de son apostasie, le pardon de Rome et la réconciliation de l'anathème, le légat, qui était venu en France présider à l'expédition contre l'Anglais , défendit tout d'un coup àPhilippe de rien tenter contre un prince devenu vassal du Saint-Siège. Et Philippe, ne voulant alors ni renoncer à sa vengeance, ni renoncera l'appui que Rome pouvait offrir, dirigea ses armes vers la Flandre, où un sujet infidèle, devenu l'allié des Anglais, appelait sa royale justice. Réveillé par le bruit des armes, Jean-sans-Terre tenta de nouveaux efforts. Il avait de l'or et il acheta des alliés. Othon de Brunswick, empereur d'Allemagne , disputait à Frédéric II une couronne qu'il ne devait pas conserver; il était pauvre et n'aimait pas Philippe-Auguste. Ferrand de Portugal, comte de Flandre, avait osé résister en face, au roi de France, son suzerain, et n'avait échappé à son courroux que par la fuite. Renaud de Dammartin, comte de Boulogne, avait trois fois déjà changé de parti, d'étendard et de seigneur, et ne pouvait pardonner les trahisons à son roi qui les lui avait pardonnées. Théobald-le-Beau, duc de Lorraine, se trouyait l'ennemi personnel de Frédéric et par conséquent de Philippe, son allié. Henry, duc de Brabant, avait donné sa fille à l'empereur Othon. Tous ces princes furent séduits par l'or et les intrigues de l'Angleterre. Othon se mit à leur tète. Les comtes d? Namur et de Bar, malgré les liens étroits qui les attachaient à la famille royale, marchèrent dans une armée à laquelle ils n'avaient pu opposer de résistance, et l'empereur

suivi do i5o,ooo hommes, descendit en Flandre, el vint, par la rive droite de l'Escaut, jusqu'à Valen-

ciennes.

Philippe n'avait pas 5o,ooo hommes réunis ; il marcha cependant a la rencontre de l'ennemi; partit de Péroime,et, suivant aussi le cours de l'Escaut, mais sur la rive gauche , s'avança jusqu'à Tournay sur la frontière du Hainault. Son projet, on peut le croire, était de se jeter sur les derrières de l'ennemi, de couper ses communications, et de le forcer à livrer bataille en le séparant de son pays ; mais l'entrée du Hainault était gardée ; trop de temps et trop de combats étaient nécessaires pour forcer le passage : il changea de marche, quitta Tournay, et se dirigea sur le pont de Bovines pour y traverser l'Escaut et retrouver l'armée allemande sur l'autre bord. Dans ce même temps, l'empereur, à qui la supériorité de ses forces et la promesse des devins semblaient assurer la victoire, croyant qua Philippe cherchait à s'échapper, manœuvrait pour le rejoindre, passait l'Escaut à gué avec son armée et se portait en toute hâte sur le village de Bovines. C'était le 25 juillet, jour de la fête deSaint- Jacques-le-Majeur.

Philippe, fatigué de sa marche, et sachant qu'il fallait un long temps pour que son armée traversât le pont de l'Escaut, s'était jeté au pied d'un frêne où il reposait pendant la chaleur du jour : ses chapelains étaient près de lui, et l'étendard royal à ses côlés, cet étendard qui avait accompagné Charlemagne dans sa gloire, qu'on avait déposé jadis sur sa tombe, qui ne se montrait plus sous les voûtes du vieux Saint-Denis qu'aux jours solennels où les pierres sépulcrales se soulevaient pour recevoir les rois, et que Philippe avait tiré d'un repos de quatre siècles pour le réconcilier avec la gloire.. Guérin, évêque de Senlis, gardedes-sceaux du royaume, confesseur du roi et commandant de l'armée, au nom du vieux connétable de Montmorency, Guérin deSenliset le vicomte de Melun étaient allés présider au passage du fleuve et reconnaître la plaine, tandis que le duc, Eudes de Bourgogne, Robert, comte d'Auxerre, Jean, comte de Ponlhieu , Gaucher, comte de Saint-Pol, Etienne, comte de Sancerre, étaient à cheval , l'armure délacée et la tète découverte, à regarder passer leurs soldats. En portant les yeux vers la plaine, Guérin vit s'élever la poussière, briller les casques, pointer des lances. Adam ! s'écriat-il , qu'est-ceci ? Ne sont-ce pas les ennemis qui nous arrivent ? C'était leur avant-garde qui s'avançait en bon ordre, conduite par Hugues de Bcaure et le comte de Flandre. Guérin aussitôt tourne son cheval et court vers le roi, le vicomte de Melun le suit; l'un persuadé que l'ennemi allait attaquer, et demandant qu'on se préparât à le recevoir ; l'autre assurant que l'empereur ne voulait qu'observer le passage et gagner la route de Tournay. Philippe se réveille; il écoute: Ce n'était pas trop le temps de combattre aujourd'hui, ditil, mais le Seigneur n'a pas reproché aux Machabées de tirer le glaive pendant les fêtes consacrées, et le jour où l'Église est toute en prière doit être un heureux jour pour les serviteurs de Dieu. Il se réveille à ces mots, entre dans l'église voisine, y fait une courte et fervente prière, puis se fait armer et monte sur un coursier en autre si grand lieu comme s'il eust dû aller à une noce ou à une jeté.

Alors l'évêque de Senlis rappela en toute hâte les

troupes qui avaient passé l'Escaut, l'armée changea de front, trompes et buccincs commencèrent à bondir, batailles à retorner; les chevaux furent couverts, les bannières déployées, les sergens et hommes de pied firent front devant, et l'on commença de crier par les champs : Aux armes ! barons! aux armes !

A ce cri , les grands vassaux et les chefs de guerre accoururent près du monarque pour demander l'ordre et la place de bataille. Philippe, debout au milieu d'eux tenait en main l'oriflamme : « Biaux cousins , leur ditil, voyez, à qui le remettrai-je aujourd'hui ? Sire, répondit le duc de Bourgogne, j'ai près de- moi un noble chevalier, Galon de Montigny , si pauvre, qu'il n'avait pas de quoi acheter un cheval, si brave que, pour en avoir un, pour être ici en bataille, il a mis en gage un petit champ qui lui est resté : remettez-lui l'étendard. Ami Galon , dit le roi, prends donc, l'oriflamme ; c'est l'honneur de la France que je te confie. — A moi, sire ? dit le chevalier. — A toi, reprit le roi; la force te viendra de Dieu dans le combat ; la récompense du roi après la victoire. Puisse retournant vers les princes et les capitaines dont il était entouré : Seigneurs, barons et chevaliers, notre foi est toute en Dieu. Othon, qui se dit empereur, est maudit par notre saint père le pape ; Ferrand est un transfuge et un parjure; Renaud un traître et un excommunié; et nous, bien que pécheurs, nous sommes des chrétiens , des enfans de l'Église, nous sommes ceux que Dieu bénira. Je ne vous parle pasde moi ; ce n'est pointma cause à moi que vous allez défendre , c'est la vôtre, c'est celle de nos familles; vous êtes tous rois comme moi quand il s'agit de combattre : soyons tous guerriers devant l'ennemi, soyons tous chrétiens devant Dieu qui nous donnera la victoire.» À. ces mots, les barons et les chevaliers s'inclinèrent, ils tirèrent leurs épées dont ils baissèrent les pointes à terre, et, ployant le genou, courbant le front et la main étendue, ils demandèrent au roi, pour qui ils allaient combattre, sa bénédiction de prince et de père. Le roi découvrit sa tête, leva les yeux au ciel, et étendit à son tour ses mains pieuses sur le front de ceux qui allaient mourir. Guillaume Breton , chapelain du roi, était derrière lui avec un clerc, et ils commencèrent à chanter les psaumes, au mieux qu'ils purent , car les larmes et les sanglots les empeschaient durement. On entendit le son des trompettes et le cri des attaques engagées à droite : les guerriers coururent à leurs chevaux de bataille, et le roi s'élança vers le front de la première ligne, pour qu'il n'y eût personne entre lui et l'ennemi.

Les sergens à cheval du comte de Soissons avaient commencé le combat entreles flamands et les allemands du comte de Flandre; le comte de Saint-Pol et celui de Beaumont, Mathieu de Montmorency , le duc de Bourgogne , le vicomte de Melun arrivèrent à la hâte et donnèrent aussitôt comme l'aigle affames si fiert en la tourbe des colombes. Ferrand de Portugal ne put résister à leur impétuosité ; blessé de deux coups de lance, la cuisse traversée, foulé aux pieds des chevaux, demi-mort etne pouvant plus la bataille endurer , il se rendit à Hnon-de-Marvelles. La gauche des allemands recula en désordre, les communes qui marchaient sous l'étendard i'e Saint-Denis prirent en flanc le corps de bataille des ennemis, et les chevaliers s'y précipitèrent à la vue de la bannière royale qui s'agitait dans les airs. (La suite à un prochain numéro.)

Il y a dans la vie des rapprochcmens bien extraordinaires. Avant d'aller chercher dans l'Inde le commandement qui devait se terminer pour lui d'une manière si fatale, M. de Lally était à Paris , jeune seigneur, élégant, coquet, insouciant, grand ami du plaisir, et tapageur comme il était permis de l'être , quand un grand nom promettait l'impunité. Une nuit, M. de Lally et plusieurs joyeux compagnons couraient , après boire , les rues delà capitale, cherchant à s'égayer aux dépens de quelques bons bourgeois retardataires. Soudain, dans la petire rue Saint- Jean, ordinairement si paisible, leurs oreilles sont frappées par des airs de contredanse ; ils lèvent la tète, et voient les fenêtres brillamment éclairées d'un appartement au troisième étage : « Cest là , disent-ils tout d'une voix ; on danse ; montons et dansons.» Aussitôt dit, aussitôt fait; ils sonnent : un homme à physionomie franche et ouverte vient les recevoir :

— Monsieur , lui dit M. de Lally, nous sommes des gens comme il faut ; nous aimons beaucoup la danse ; le hasard nous a amenés dans votre quartier ; nous avons entendu la musique, et nous n'avons pu résister à l'idée de vous demander la permission de danser chez vous.

— Ce serait très-volontiers, Messieurs, mais, avant d'entrer , il faut que vous sachiez chez qui vous venez.

— Qu'importe! vous êtes un homme bien élevé; nous pensons n'être nullement déplacés chez vous.

— Encore une fois , Messieurs , je dois vous dire à qui vous parlez : je suis le bourreau de Paris : j'ai marié ma fille , et nous célébrons la noce. »

Ici, mouvement d'hésitation chez les jeunes gens ; mais bientôt, reprenant leur gaîté , et souriant d'avance

à l'idée de pouvoir dire dans les salons de Versailles : Nous avons dansé chez le bourreau de Paris, les jeunes seigneurs s'empressèrent d'engager les plus jolies femmes de la société et se mirent à danser.

M. de Lally était resté seul près du maître de la maison, et l'interrogeait curieusement : « Ce n'est pas vous , Monsieur , qui faites les exécutions ? — Non , pas ordinairement ; j'ai des aides ; je ne suis tenu qu'à assister. Mais si le condamné était un grand seigneur , je regarderais comme un devoir , comme un honneur, de procéder moi-même à l'exécution.»

M. Lally sourit d'un air contraint, et ne tarda pas à se retirer.

Quinze ans plus tard, presque jour pour jour, ce même bourreau tranchait la tête de M. de Lally.

Maintenant, allez rue des Marais, derrière le Diorama, frappez à une maison de jolie apparence, sans numéro; vous serez reçu par un homme dont la figure ressemble beaucoup à celle de Louis XVI; il vous accueillera avec politesse, et répondra à vos questions sans la moindre répugnance. Sans trop se faire prier, il vous montrera son musée, une petite guillotine en acajou, et un large coutelas. La guillotine est le premier modèle de cet instrument qui ait été fait; le coutelas est celui avec lequel les gentilshommes, qui , sous l'ancien régime , jouissaient du privilège de ne pas être pendus , étaient décapités. Après vous avoir montré une large brèche à la partie inférieure du coutelas, il vous dira :

« Du temps de mon père, les seigneurs de la cour avaient le droit de se tenir sur la plate - forme de l'échafaud, pendant les exécutions. Lorsque M. de Lally eut la tête tranchée, un jeune gentilhomme froissa le bras de mon père , détourna le coup , et la laine est venue s'ébrécher contre une dent. »

Bataille de Navarin. — Explosion du vaisseau amiral turc. (Voy.page'21).

Les Bureaux d' Abonnement et de Vente sont rue des Grands- Augustlns , 20.

Pari», imprimerie de DECOURCHAKT, rue d'Erfurth, n° 1 , prè» de l'Abbaye. — Presse mécanique fabriquét par Giboodot.

Page 1