OCTOBRE
A la mort d'Edouard -le- Chaste, roi d'Angleterre, deux compétiteurs se disputèrent son héritage. C'était Guillaume-le-Bàtard, duc de Normandie, et Harold, fds d'un bouvier saxon, qui, par d'éminens services rendus à la chose publique, était devenu un des por- Tome iv, — Novembre 1836,
sonnages les plus considérables du royaume. Guillaume appuyait ses prétentions sur sa parenté avec Edouard, sur une institution d'héritier, qu'il disait en avoir reçue, mais dont il n'apportait aucune autre preuve que sa déclaration , sur un serment de fidélité qu'il avait extorqué à Harold, et sur une bulle du pape, qui lui adjugeait l'Angleterre , moyennant promesse solennelle d'acquitter régulièrement le denier de Saint -Pierre. Harold lui opposait ses vertus, sestalens, son courage,
sa richesse, son immense popularité et la parole du roi mourant qui l'avait désigné pour son successeur. Ces titres devaient l'emporter, surtout dans un pays où la couronne était élective. Aussi Harold fut-il élu, à l'unanimité, roi d'Angleterre, et proclamé à la satisfaction générale. Guillaume, quoiqu'il eût fait grand bruit de ses droits , ne comptait guère que sur son épéc à laquelle il en appela aussitôt du jugement de la Bretagne. Il invita l'Europe au pillage de l'Angleterre, et, pendant six mois, affluèrent en Normandie tous les hommes avides de gloire et de fortune. Le pape , en même temps, prêchait une croisade contre l'excommunié Harold ; de sorte que le zèle religieux attira sous les drapeaux du bâtard ceux que des considérations humaines n'avaient point entraînés. Quinze cents navires, sortis du port de Saint-Valéry, transportèrent, à travers la Manche, ces hordes de maraudeurs qui reprenaient les mœurs et l'esprit de leurs aïeux du Nord.
De vagues rumeurs sur ces immenses arméniens, l'intervention redoutable du pape, l'apparition d'une comète, de sinistres prédictions, qu'Edouard avait fait entendre sur son lit de mort, répandaient en Angleterre des terreurs superstitieuses : mais Harold, plein de jeunesse, de feu, d'intelligence et d'espoir, luttait, par son exemple et ses discours, contre ces pernicieuses influences, et ranimait le courage dans tous les cœurs par des préparatifs de défense proportionnés à la crainte générale. Depuis plusieurs mois, il campait à la tête de son armée, sur les côtes du Sud, attendant les Normands, lorsqu'il apprit que les Norvégiens étaient débarqués au nord, dans la Northumbrie. Aussi prompt à concevoir qu'à exécuter, Harold marcha aux Norwégiens, pour les chasser, et revenir recevoir les Normands. Mais, pendant qu'il remportait une victoire complète sous les murs d'Yorck , et qu'il donnait au roi norwégien les six pieds de terre qu'il lui avait fièrement promis avant le combat, la bannière normande aux trois lions était plantée sur le rivage de l'Angleterre.
Avec la même impétuosité qu'il avait couru aux Norwégiens , Harold se retourna contre les Normands, sans laisser à ses soldats le temps de prendre du repos, sans attendre les recrues qui marchaient vers* lui de toutes les parties de l'Angleterre. Le bouillant Saxon, stimulé par les récits des dévastations que commettaient les envahisseurs, se précipita pour les arrêter. Cette rapidité lui fut fatale; les troupes qu'elle lui permit de rallier étaient beaucoup moins nombreuses que les ennemis, tandis que quelques jours de délai lui auraient assuré la supériorité numérique. Il espérait, par sa célérité prodigieuse, tomber à l'improviste sur les INormands, comme il venait d'arriver sur les Saxons. Mais le cauteleux Guillaume se tenait sur ses gardes; à peine était-il débarqué qu'il avait renfermé ses troupes dans un camp fortifié, et elles n'allaient piller que sous l'escorte de détachemens de cavalerie qui exploraient le pays. Obligé de renoncer à l'espoir de surprendre les Normands, Harold s'arrêta à quelques milles du camp ennemi, et fit élever des retranchemens derrière lesquels il semblait vouloir attendre l'arrivée de ses différens corps d'armée ; mais Guillaume ne lui en laissa pas le temps. Cependant, et quoiqu'il comprît que sa position lui commandait de hâter l'évéucment, le duc de Normandie ne voulut pas négliger
les moyens d'influence morale que lui offrait la religion. Il envoya un héraut qui somma le roi saxon de tenir son serment prêté sur des reliques saintes, et qui invoqua, au nom du pape, le courroux du Ciel sur le parjure et ses adhérens. L'excommunication troublait la conscience des chefs anglais ; mais l'un d'eux , ayant rappelé que leurs biens étaient partagés d'avance entre les Normands, ils se raffermirent et jurèrent de combattre jusqu'à la mort. Cependant, cédant encore à une inquiétude superstitieuse, ils s'efforcèrent d'empêcher leur roi de prendre part à la bataille : « Harold lui « dirent-ils, tu ne peux nier que, de force ou de gré, « tu aies fait au duc Guillaume un serment sur les corps « des saints : pourquoi t'aventurer aux hasards du com- « bat avec un parjure contre toi? Nous, qui n'avons « rien juré, la guerre est pour nous de toute justice, « car nous défendons notre patrie. Laisse-nous donc « seuls livrer bataille ; tu nous secourras si nous plions, « et, si nous mourons , tu nous vengeras. » Mais le roi répliqua que son devoir lui ordonnait de combattre. Ce fut encore au nom du devoir qu'il rejeta les conseils que lui donnaient les chefs de se retirer à Londres, en ravageant tout le pays devant les étrangers : « Moi, ré- < pondit-il, que je ravage le pays qui s'est confié à ma « garde ! par ma foi, ce serait trahison, et je dois tenter « plutôt les chances de la bataille avec le peu d'hom- « mes que j'ai, mon courage et ma bonne cause. «
Pendant la nuit qui précéda le combat, des scènes différentes, mais également caractéristiques, se passèrent dans les deux camps. Les Normands, dont la civilisation avait déjà altéré le type primitif, après avoir préparé leurs armes, se mirent en oraisons, se confessèrent aux moines, reçurent les sacremens et se livrèrent à des exercices de piété. Les Saxons, au contraire, redevenus tout-à-fait Scandinaves à l'approche du combat, allumèrent de grands feux autour desquels ils se divertirent, en faisant retentir leurs vieilles chansons de guerre, et en vidant de larges cornes remplies de bière et d'hydromel.
Quand le jour parut, Guillaume, après que son armée eut entendu la messe et reçu la bénédiction de l'évêquc de Baveux, commandant en chef de la cavalerie, les mena à l'attaque du camp des Saxons. Il portait, suspendus à son cou, les ossemens sacrés sur lesquels Harold avait prêté serment; à son doigt était un cheveu de saint Pierre, enchâssé dans un diamant, et devant lui flottait l'étendard béni que le pape lui avait donné. Les Normands s'avançaient en chantant la romance de Roland, et en répétant le cri de ralliement des croisades : Dieu aide! Dieu aide !
Les Saxons attendaient derrière leurs retranchemens. Trois fois les Normands attaquèrent avec fureur , et trois fois les coups terribles des haches saxonnes, qui brisaient les lances et les épées et fendaient les armures, les forcèrent à la retraite. Alors Guillaume , pour attirer les Anglais dans la plaine, ordonna à un corps considérable de cavalerie de se porter en avant et de fuir aussitôt en désordre. Ce stratagème réussit : cmporlés par leur ardeur et croyant déjà à la victoire, les soldais d'Harold se précipitèrent hors de leurs palissades ; mais les Normands firent volte-face, et, le changement de position leur donnant l'avaniagc des armes, ils rompirent les Saxons, et entrèrent avec eux dans les retranchemens. Là, le combat se renouvela avec fureur. Harold et ses frères fu.
rent tués au pied de leur bannière que les Normands remplacèrent aussitôt par l'étendard du pape, et les Saxons ne combattirent plus pour vaincre, mais pour mourir. Ils prolongèrent jusqu'à la nuit une résistance désespérée.
Cette seule bataille mit les Normands en possession de l'Angleterre. Les Saxons conservèrent long-temps encore leur courage et leur patriotisme; mais ils n'avaient plus de chef pour les rallier et les diriger. Guillaume ne rencontra plus que des résistances partielles et locales, et n'eut plus à combattre que des partisans. Cette conquête, quelque odieuses qu'aient été les circonstances avec lesquelles elle s'accomplit, fut un événement heureux pour la civilisation générale de l'Europe; car les Normands, en dépit de leurs actes, étaient plus avancés en lumières que les Saxons; ils ne rétrogradèrent vers leur barbarie primitive que pour piller; lorsqu'ils n'eurent plus rien à prendre et qu'ils n'eurent plus à craindre pour ce qu'ils avaient pris , ils revinrent à leurs mœurs plus policées.
Le lendemain du combat, deux moines saxons achetèrent de Guillaume, au prix de dix marcs d'or, le droit d'inhumer leur roi. N'ayant pu le reconnaître au milieu des cadavres, déjà dépouillés par les Normands , ils s'adjoignirent une femme quTIarold avait aimée, la blonde Edith , au cou de cygne. Elle sut bientôt retrouver le corps de son amant. Harold ne fut roi d'Angleterre que pendant quelques mois, et la guerre l'occupa tout entier, de sorte qu'il ne put pas déployer ses nobles qualités, ses vertus et ses talens, qui promettaient aux Saxons le retour des jours du grand roi Alfred. — ■ Auo. D. (Ep/témérides.) — .