LE CABARET DE LA CHAPELLE S.-DEMS
La porte de l'antique collège de Sainte-Barbe venait de s'ouvrir, non pour un des pauvres écoliers que la charité de quelques grands seigneurs et les bienfaits d'un pieux évêque de Nevers y entretenaient, ni pour un des maîtres attachés à cet établissement; celui qui en sortait était un ancien officier qui, jeune encore, avait quitté le service après avoir fait deux campagnes à l'armée de Flandre, et avait demandé au collège de Sainte-Barbe la solitude et le silence nécessaires à des études sérieuses, à de savantes investigations au milieu des vieilles chartes et des poudreuses chroniques. Quoiqu'à peine âgé de trente ans, il paraissait déjà toucher à la vieillesse ; son extérieur, plus que négligé, le désordre de ses vêtements, auxquels la vétusté donnait presque l'apparence des haillons d'un mendiant, ses joues creuses, et qui semblaient accuser de longs jeûnes ou de cruelles privations, tout aurait pu donner à penser que cet homme faisait une excursion hors de l'enceinte du collège pour lever des tributs sur la pitié publique.
Cependant il était loin d'avoir l'allure et la démarche qui préviennent ou sollicitent l'intérêt et l'attention des passants : son chapeau, dont les rebords étaient brisés ou déchirés en plusieurs endroits, était sur sa tête et non à sa main, suivant l'usage immémorial du pauvre qui demande l'aumône ; il marchait d'un pas rapide, et descendait la rue de la Harpe avec une telle précipitation, qu'il faillit rouler sous les roues d'une énorme charrette contre laquelle il se heurta avec violence. Mais il en fut quitte pour quelques taches de boue qui salirent son habit, et il n'y prit pas garde; l'hôte fugitif du collège de Sainte-Barbe était si préoccupé, qu'il ne s'aperçut même pas d'une pluie ou d'une ondée terrible, dont les flots obligèrent les passants à chercher un refuge momentané sous les portes cochères, dans les allées ou dans les boutiques.
Poursuivant ainsi son chemin, droit devant lui, et sans s'arrêter un seul instant, il traversa successivement la rue Saint-Denis, puis la rue du faubourg de ce nom, et se trouva enfin hors de la ville. Alors il ralentit sa course, comme pour reprendre haleine; puis ôtant son chapeau et essuyant la sueur qui inondait son front et son visage, il s'achemina lentement vers le petit village de la Chapelle, qui alors était éloigné de la ville de près d'une demilieue. Il y avait déjà, à cette époque, dans cet endroit, de nombreux cabarets où les gens du peuple se donnaient rendez-vous le dimanche; mais, pendant la semaine, les cabarets recevaient souvent des liôtes distingués, des gentilshommes, des magistrats, des hommes de lettres qui venaient s'y dédommager de la contrainte des salons et de la réserve imposée par les lois d'une société polie.
C'était un des premiers jours du mois de juin 1643, que le pensionnaire de Sainte-Barbe était arrivé au village de la Chapelle, et les cabarets déserts annonçaient par leur silence que, ce jour-là, le peuple vaquait à ses travaux dans l'intérieur de la ville. Or, il y en avait Un dont l'immense enseigne fixait l'attention et appelait les regards du passant; elle représentait un buveur tenant une bouteille d'une main et un gobelet de l'autre; ce tableau formait un singulier contraste avec les grossières peintures qu'on rencontrait dans les villages et même à Paris. Plus d'un élève de Poussin et de Philippe de Champaigne envia le talent qui avait tracé cette chaude et vigoureuse esquisse, avec une verve singulière et une vérité admirable d'expression. Ce buveur à la face rubiconde, enluminée par le vin, semblait inviter les passants à entrer dans le cabaret placé sous son patronage , c'était, pour ainsi dire, le gardien et le dieu du temple ouvert aux ivrognes. Cette enseigne, qui avait été peinte par un artiste habitué de l'endroit et ami du cabaretier, avait valu à ce dernier une grande vogue, l'avait mis en crédit auprès des peintres, des sculpteurs et des auteurs qui venaient faire de fréquentes libations chez le père Lefaucheur. Quelques membres de l'Académie française, entre autres l'avocat Patru et Conrart, au silence prudent, comme a dit Boileau, et Furetière qui se brouilla depuis avec l'Académie pour l'avoir prévenue dans la publication de son dictionnaire, connaissait fort bien l'enseigne du Franc- Buveur ; ils avaient en grande estime et le père Lefaucheur et son vin ; ils se rencontraient souvent dans son cabaret, y discutaient sur la littérature, sur la grammaire, sur l'orthographe, en vidant quelques bouteilles.
Or, la réputation du Franc-Buveur était parvenue jusqu'aux oreilles du pensionnaire de Sainte-Barbe, et il venait tout exprès à la Chapelle pour faire connaissance avec le père Lefaucheur. Il ne tarda pas à découvrir et à saluer l'enseigne ; puis, il entra dans le cabaret. Le cabaretier était occupé à servir du vin à ses habitués qui avaient déjà la tète fort échauffée et faisaient grand bruit. Le nouveau venu avisa, au fond de la salle, une petite table inoccupée ; pour aller s'y asseoir, il fut obligé de passer devant les buveurs qui, à sa vue, parurent étonnés de l'accoutrement misérable du pauvre diable. Ils le prirent pour un mendiant qui venait demander l'aumône, et déjà plusieurs d'entre eux fouillaient dans leurs poches pour en tirer quelques pièces de monnaie, quand le cabaretier, examinant à son tour le nouveau venu, alla droit à lui, et partageant la méprise des buveurs, lui demanda ce qu'il voulait : » Du vin, répondit-il, et du meilleur. »
Le père Lefaucheur recula de quelques pas, en entendant cette réponse qui ne causa pas moins de surprise aux gens placés devant les autres tables du cabaret : on se regardait, on chuchotait, et le cabaretier paraissait hésiter: « Du vin, donc, du vin! Est-ce que vous n'entendez pas le français, mon cher? ajouta le quidam.
— Mais, monsieur, mon vin ordinaire est fort bon, et, si vous voulez en goûter, je suis sûr que vous en serez satisfait.
— A la bonne heure, donnez-moi de votre vin ordinaire. »
Et le nouveau venu, tirant de sa poche des papiers, les étala sur la table, comme pour les mettre en ordre, en attendant le retour du cabaretier avec une bouteille de vin. Celui-ci ne bougeait pas, cependant il se retournait de temps en temps, et regardait, en souriant, les autres buveurs qu'il semblait consulter pour savoir s'il devait obtempérer au désir de sa nouvelle pratique, dont la mise, le ton et les manières étranges lui inspiraient de la défiance.
Alors une demande plus énergiquement formulée apprit au père Lefaucheur qu'il fallait ou refuser net et faire sortir l'homme singulier, ce qui, du reste, n'était ni poli ni convenable, ou lui apporter une bouteille de vin, comme s'ileûtété enétatdelapayer. Le cabaretier prit bravement son parti et apporta la bouteille. « Bien, dit l'homme, bien, c'est fort heureux que vous vous soyez décidé à me servir.»
Cela dit, il se versa un verre de vin, en avala quelques gorgées pour procéder à l'épreuve de la dégustation, puis vida son verre. « Ma foi, père Lefaucheur, s'écria-t-il, en tendant la main au cabaretier, mes amis ne m'avaient pas trompé; votre vin, pour du vin ordinaire, est excellent ; et je m'y connais, quoique je sois d'un pays à cidre...
— Vous êtes Normand, monsieur?
— Oui, et tout ce qu'il y a de plus Normand au monde, car je suis de Basse-Normandie. Un beau pays, ma foi, mais où malheureusement on ne boit que du cidre, et je ne l'aime pas, moi, le cidre. Vive le vin ! et à votre santé! »
Le nouveau venu vida encore son verre, ce qui ne parut pas du tout faire plaisir au cabaretier, qui pressentit qu'au train dont ce buveur allait, il faudrait aventurer encore une nouvelle bouteille. Il ne se trompait pas, car celui-ci demanda encore du vin, afin, disait-il, de compléter sa provision de la journée. Le père Lefaucheur retourna, en murmurant, à sa cave, et apporta la bouteille demandée. « Bon, dit le buveur, maintenant apportez-moi une chandelle allumée.
— Une chandelle allumée! mais y pensez-vous, monsieur! nous sommes en plein jour, et, Dieu merci, celte salle est bien claire.
— N'importe, mon cher ami, n'importe! c'est mon habitude de travailler à la chandelle, le jour comme la nuit; j'ai des e'preuves à corriger, et je les ai promises à mon libraire, pour demain matin...
— Vous êtes donc un auteur, monsieur?
— Hélas ! mon cher Lefaucheur, pas encore tout à fait, car je n'ai encore rien publié, quoique j'aie beaucoup écrit. Mais, si Dieu et l'imprimeur le permettent, mon premier volume paraîtra avant la fin du mois. A votre santé, mon cher Lefaucheur.»
L'écrivain, qui venait de faire connaître sa profession vida un nouveau verre de vin, après cette déclaration au cabaretier, stupéfait, immobile de surprise. « Quoi! monsieur, vous êtes auteur, dit celui-ci à l'homme de lettres, et vous ne me le disiez pas ! Mais savez-vous que je suis trèsbien avec un grand nombre de vos confrères; de braves gens, ma foi, qui boivent sec et qui paient bien. J'ai l'honneur de recevoir souvent ici M. de Furetière, M. Patru, ce célèbre avocat.
— Ah! maître Patru? C'est mon intime ami.
— M. Patru est votre ami? Que diable ne le
disiez-vous donc plus lot? Allons, monsieur, je ne veux pas que vous buviez de la piquette. Je vais vous aller chercher d'un petit mâcon vieux, dont j'ai encore une centaine de bouteilles au service des personnes distinguées, des auteurs mes bons amis
— Non, non, mon cher Lefaucheur, votre vin ordinaire me convient beaucoup. Gardez votre maçon pour des confrères qui sont peut-être plus difficiles que moi.
— ]\on, non, il ne sera pas dit qu'un ami de M. Patru aura bu chez moi de la piquette... Je me croirais déshonoré. ... »
Et voilà le cabaretier qui veut s'emparer de la bouteille qui contenait encore du vin; mais il éprouve une vive résistance de la part de l'auteur, qui cependant se voit forcé de céder. Le père Lefaucheur revint bientôt avec une bouteille de mâcon. « Ah! dit-il, celui-là du moins est digne d'un ami de M. Patru; j'espère que vous en serez content et que vous m'honorerez, monsieur, quelquefois de vos visites. Mais, puis-je, sans être trop indiscret, vous demander votre nom, afin que je remercie votre ami de l'honneur qu'il m'a procuré en vous indiquant ma maison. »
L'auteur regarda en souriant le cabaretier. « Mon nom, mon nom! ah! vous voulez le connaître, mais il n'est guère connu; il ne le sera peut-être jamais. Eh bien, je m'ajmelle Mézeray, historien -apprenti, reclus du collège de Sainte-Barbe, et ancien officier pointeur à l'armée de Flandre. Mais, je vous en prie, mon cher monsieur, apportez-moi donc ma chandelle ; car il faut que je corrige mes épreuves.
— C'est bien sérieusement, monsieur, que vous en demandez...
— Certainement; je ne puis travailler sans cela; la nuit et le jour, il me faut une chandelle.
— Mais, dans un pareil lieu, au milieu du monde qui va et vient ici, vous serez exposé à être dérangé ; si vous m'en croyez, vous passerez dans un petit cabinet particulier où vous serez plus à votre aise.
— A la bonne heure, répondit Mézeray, mais pourvu que cela ne vous dérange pas, car je serais désespéré de vous causerie moindre embarras, et je vous assure que je travaillerais tout aussi bien ici que dans la cellule de mon collège.
— Loin de me gêner, monsieur,vous me ferez grand plaisir ; ainsi permettez-moi de vous conduire dans le cabinet que je vous destine. »
{La niiteà un numéro prochain.)