LYON ET SES FABRIQUES
(Premier article.)
Il y a trois cents ans que, pour la première fois, deux hommes, deux amis, Turquet et Nariz, d'origine génoise, mais que leurs intérêts avaient fixés à Lyon, demandèrent et obtinrent l'autorisation d'établir , dans cette ville, des fabriques pour les étoffes d'or, d'argent et de soie. Aidés dans leurs projets par le consul Mathieu de Vauzelles, ils réussirent sans opposition, et reçurent une assez forte allocation pour parer aux premiers frais d'établissement.
A cette époque, Lyon était sans cesse troublé par la misère et l'inaction de ses ouvriers. Quelques négocians amassaient des richesses considérables, tandis que le peuple mourait de faim. On comprend dès lors quelle influence morale dut exercer l'établissement des fabriques modèles qui devenaient, pour tous, un moyen d'existence.
Il n'y eut d'abord que trois métiers de montés par Turquet et Nariz; mais le consulat leur lit un prêt de cinq cents écus, et cette somme, jointe à d'autres avantages, leur permit de donner un grand accroissement à leur industrie.
Voici dans quels termes furent conçues les lettres patentes accordées par François Ier à Turquet et Nariz, dans l'an i536.
« Par cet acte, veut Sa Majesté, pour attirer dans « la ville de Lyon les ouvriers en velours génois et « étrangers, qu'ils puissent acquérir dans le royaume
« tels biens, meubles et immeubles, et d'iceux dispo- « ser par testament, donations entre vifs et autrement, « ainsi que bon leur semblera, et que leurs femmes, « enfans et héritiers, nés et à naître, puissent succéder « comme s'ils étaient natifs du royaume, sans prendre « des lettres de naturalité ou d'aubaine , ni être con- « traints de payer aucune ferme ou indemnité ; veut en- «core,Sa Majesté, qu'ils soient exempts de toutes « tailles , impôts, emprunts, etc. »
De tels avantages furent un puissant attrait pour les ouvriers. Ils arrivèrent en grand nombre de Gènes, d'Avignon, de Tours, et autres villes où la fabrication des soieries était déjà en activité. Lorsque les négocians lyonnais surent quelles sommes considérables Turquet et Nariz avaient gagnées, l'envie les tenta, et ils établirent bientôt des fabriques rivales. Les nommés Rollet et Viard furent les premiers à donner l'exemple. Ils formèrent un atelier pour la fabrication des velours, et, au bout de quelques mois, il y eut plus de deux cents métiers en activité. Les choses marchèrent si vite et si bien, que, malgré la concurrence de plusieurs cités, Lyon se vit, en peu d'années, sans rivales en industrie. Les procédés pour la teinture, le tissage et l'apprêt des soies, y acquirent un degré de perfection qui n'a fait que s'accroître; et si les ouvriers ont, par la suite, perdu les avantages dont ils jouissaient, par privilège royal, c'est que leur nombre s'est augmente dans une progression si considérable, qu'ils ont formé la majorité de la population industrielle à Lyon.
Le perfectionnement apporté par Jacquart aux métiers pour la fabrication des étoffes façonnées est, de nos jours, le dernier terme du progrès. Rien d'ingénieux comme ce nouveau procédé de tissage, que les fabriques étrangères ont vainement tenté d'imiter.
Louis XIV, par la révocation de l'édit de Nantes, nuisit au commerce français, et principalement aux fabriques de Lyon. Le premier, il fournit à nos voisins d'outre-mer le moyen de profiter de notre industrie. Plus de cinq cents familles protestantes, exilées par le fait de l'édit révoqué, se distribuèrent sur tous les points de l'Europe, et particulièrement en Angleterre. Toutefois, ces émigrations, si elles n'avaient fait la richesse des autres pays, auraient peu contribué à diminuer le nombre des ouvriers en soie. A Lyon, par exemple, sur une population de 180,000 habitans, on compte 60,000 ouvriers, savoir : 3o,ooo employés au tissage, 3o,ooo occupés à dévider, tordre, monter et apprêter la soie. Viennent ensuite les marchands en gros ou en détail, les commissionnaires, etc., etc., qui font monter le chiffre de 60,000 presque a celui de moitié de la population.
Sur ce nombre réel de 60,000 personnes , femmes ou enfans, employés à la fabrication des étoffes de soie, il s'en trouve un tiers qui meurt de faim , un tiers qui fait à peine ses frais , un tiers qui vit sans trop de gène.
L'ouvrier en soie, autrement appelé canut, sans qu'on sache à quelle étymologie rapporter ce nom, est un être dont les mœurs sont traditionnelles comme le langage. Assez ordinairement pâle et grêle, le mouvement constant que le métier l'oblige à faire avec les bras, lui porte les épaules en arrière d'une façon disgracieuse. A peine assis sur une étroite bande de bois, décorée du nom de banquette , et obligé de travailler des pieds aussi bien que des mains, il est, quatrevingts fois sur cent, assez mal jambe. Une allure souf-
freteuse, un parler lent et nasillard, lui sont particuliers. Les canuts chefs d'ateliers n'ont qu'une chambre, soit qu'ils possèdent quatre ou seulement deux métiers. Parqués dans certains quartiers, comme autrefois les juifs, ils occupent, depuis le rez-de-chaussée jusqu'au septième étage des maisons, de telle sorte qu'il n'est pas rare de trouver sous le même toit trente ménages formant une agglomération de cent à cent vingt personnes claquemurées et perchées les unes au dessus des autres.
Dans une seule pièce sont logés pêle-mêle le père, la mère, les enfans , les apprentis et les ouvriers des deux sexes. Deux planchers superposés dans la chambre commune forment ce qu'on appelle les soupentes, espèces de prisons basses et malsaines qui ne reçoivent jamais d'air extérieur, qu'on ne balaie que rarement, et qu'habitent, d'une part les punaises, la famille et les ouvrières femmes; de l'autre, les punaises et les ouvriers hommes. La chambre sert de cuisine, de salle à manger, de cabinet de toilette, d'atelier, de tout enfin. Il est habituel de trouver, sur la même table, le bonnet de tulle, les peignes, le pain et beaucoup d'autres choses surprises de se rencontrer. Lorsque les soupentes ne suflisent pas, on faitplanchéierle dessus des métiers, en manière de hamacs, et les garçons se hissent là, pour y passer la nuit. Les canuts n'ont pas de vitres à leurs fenêtres ; ils se servent de châssis garnis de papier, qui , soustrayant la soie à l'action de l'air extérieur, la rendent moins cassante. Enfin il règne, dans les quartiers occupés par les canuts, une odeur infecte à laquelle on doit surtout attribuer la pâleur de leur teint et la faiblesse de leur constitution.
Tout homme qui se destine à la profession de canut doit d'abord faire trois ans d'apprentissage. Au bout d'une année, il sait tout ce qu'il peut apprendre, mais le maître exige le surplus de ce temps pour s'indemniser des sacrilices qu'il fait. L'apprenti est logé, nourri et blanchi gratuitement pendant trois ans. Au commencement de la seconde année, il est taxé pour son travail. Le plus souvent on lui donne deux aunes d'étoffe à faire , et ce qu'il peut gagner en sus est pour lui.
L'ouvrier qui a terminé son apprentissage est payé , par le chef d'atelier, moitié du prix alloué par le négociant. Sur une étoffe de deux francs de façon par aune, il a un franc; déplus, on lui fournit le métier tout monté , on le loge et on le chauffe. Le canut qui travaille à ses pièces (selon l'expression reçue), paie de 10 à i5 sous par jour pour un métier simple, et i fr. 25 c. pour un métier à la Jacquart. Soit qu'il travaille pour lui ou pour le maître, il est toujours obligé de se nourrir.
Les ouvriers en soie déjeunent tous avec du lait ou une sorte de caillé connu sous le nom de fromage blanc. Un fromage de 6 c. fournit au déjeuner de toute la famille. L'ouvrier ou compagnon peut, en donnant un franc par jour, prendre chez son maître le dîner et la soupe le soir. L'ordinaire des canuts se compose, pour le dîner, d'un plat de viande et d'une salade à l'huile de noix. Le soir, il est d'usage de ne manger qu'une soupe. Les métiers sont éclairés chacun par une petite lampe appelée chélut. Les ouvriers sont obligés de payer l'huile qu'ils emploient. La plus parfaite liberté préside aux associations des compagnons et des autres canuts. Pas la moindre autorité d'une part, pas la moindre subordination de l'autre, c'est comme une lamille dont tous les membres sont égaux. E. N.