‹ Magasin universel (volume 3)Chapitre 202 sur 242 · Tome rv.— -août · texte numérisé non relu

Tome rv.— -août

dame, s'écria dans son invocation : « O saint et glorieux martyr de Dieu ; béni est le ventre qui t'a porté, et les mamelles qui t'ont allaité ! » Et le docteur Lincestre, au milieu de l'église Saint-Barthélémy, « exigea de tous les assistants le serment, en leur faisant lever la main, d'employer jusqu'à la dernière goutte de leur sang et jusqu'au dernier denier de leur bourse, pour venger la mort des deux princes lorrains. Il imposa un serment particulier au premier président de Harlay qui avait ouï sa prédication ; l'interpellant par deux fois en ces mots : «Levez la main, monsieur le président, levez-la bien haut, encore plus haut, afin que le peuple la voie.» Ce qu'il fut contraint de faire. »

Et l'on voyait alors affichée, sur tous les murs de Paris, une caricature représentant le faux mufle découvert. C'est Henri III, ayant la tète, les cornes d'un mufle, sous le costume de pénitent, faisant une procession pour remercier Dieu de la mort de MM. de Guise (1). Le peuple, vivement ému, continuait à briser tous les signes de la royauté, toutes les marques de son antique sujétion aux Valois, tandis que les crieui s de ville faisaient retentir les places et carrefours d'une multitude de récits divers, tristes et piteux, sur le meurtre de Blois. Ces lamentations désordonnées n'étaient pas une forme de gouvernement, ne préparaient pas l'avenir du mouvement populaire que les chefs cherchaient à régulariser. Pour bien comprendre la marche et la portée de la révolution municipale de Paris, il est essentiel de préciser les divers pouvoirs qui s'y partageaient l'autorité. Nous allons laisser parler M. Capefigue; n'est-

(1) Cette belle estampe se vendait à Paris, chez Roland Guérard et Nicolas Prevot, demeurant rue Montorgueil, au Bon Pasteur.

ce pas le travail si remarquable de cet historien, sur l'époque ligueuse, qui a bouleversé les vieilles idées, et jeté un jour tout nouveau sur ce grand épisode de notre histoire ?

« Dans l'ordre hiérarchique, dit M. Capefigue, le conseil municipal, l'hôtel-de- ville , c'est-à-dire la réunion du prévôt et des échevins de la cité, tenait l'administration publique, commandait aux compagnies bourgeoises, réglait les halles, réunissait les métiers. Tous les mandements pour la police et la bonne gestion émanaient de la Giève. Quelque soin qu'eût pris le peuple de choisir des magistrats dévoués aux idées catholiques, à la sainte Ligue, comme ce conseil se composait de bons et notables bourgeois, il y avait dans son sein des hommes de propriété et de conservation, les éléments d'un système régulier. — A côté du gouvernement de la commune, il s'en était formé un autre dans un sens plus vif, plus prononcé. Paris (nous l'avons déjà dit) était distribué en seize quartiers, à la tète desquels se trouvait placé un quai tenier élu du peuple, l'homme des métiers et des compagnies bourgeoises. Ces seize quarteniers formaient un conseil particulier, indépendant de l'hôtel-de-ville, et dominant même ses résolutions, parce que derrière eux était le peuple en armes. Il y avait là des assemblées qui saluaient des orateurs énergiques. Le plus puissant parmi eux était Senault, simple avocat de Paris. Sorte de tribun de la vieille Rome, quand au conseil il se proposait quelque affaire qui ne lui plaisait pas, et qu'il voyait que d'un commun consentement elle était prête à passer, Senault, se levant, disait tout haut : « Messieurs, je l'empêche et je m'y oppose pour quarante mille hommes; à laquelle voix, ajoute un vieil historien, tous baissaient la tête comme canes, et ne disaient plus mot. » En seconde ligne de talents, et avec une influence moins grande, on comptait encore le commissaire Louchait et Esmonnot, procureur au parlement. L'homme d'épée et d'action parmi eux était Bussy-Leclerc, encore procureur en la cour de parlement. C'était Leclerc qu'on chargeait de toutes les opérations actives de la commune. A la tête de la garde bourgeoise, il gouvernait la Bastille Saint-Antoine, faisait le guet de nuit, arrêtait les politiques tièdes, et messire Leclerc était bien connu des halîes. » Pour bien marquer la différence entre ces deux conseils, on pouvait dire que l'hôtel-de -ville représentait la bourgeoisie catholique ligueuse, mais amie de l'ordre et d'une administration régulière ; et le conseil des Seize, les métiers, les confréries, le peuple qui visait au tumulte des rues. C'étaient là les autorités purement municipales. Sous un titre plus général, et se rapprochant davantage de la royauté, se trouvait le parlement. Ce parlement devait jouer un rôle actif ; tel qu'il était composé, la Ligue ne pouvait compter sur son appui, ou y avait trop de dévouement pour le roi. Ne savait-on pas qu'il y avait des présidents, conseillers, en rapport avec Henri III, le tyran déchu? Il fallait un coup de force; plus tard le peuple de Paris l'essaya. La Sorbonne formait la grande autorité ecclésiastique ; elle était pour les principes du gouvernement catholique ce que le parlement était pour les principes judiciaires. On pouvait compter sur ce grand corps. Les curés de Paris s'étaient prononcés ; en toutes les églises il se trou-

vait des prédicateurs qui correspondaient avec la Sorbonne ; elle était en plein rapport d'opinion avec le conseil des Seize. »

Les deux forces actives, vivaces en présence, étaient alors les armées catholique et calviniste; l'une sous la conduite des ducs de Mayenne et d'Aumale, tous deux frères des Guises, assassinés à Blois ; l'autre sous la cornette blanche du roi de Navarre. Au milieu de deux partis seuls en force, et qui seuls par conséquent pouvaient en prêter, que devait faire Henri III? Le tiers-parti des politiques avait repris toute faveur auprès de lui. Henri avait rappelé plusieurs de ses jeunes hommes dévoués ; d'Epernon surtout était parmi cette téméraire jeunesse que les partis extrêmes appelaient mignons. C'était un lien facile de rapprochement avec le roi de Navarre. D'Epernon essaya dès ce moment à cimenter l'alliance d'Henri III avec le chef de la gentilhommerie béarnaise. Cette alliance fut bientôt conclue ; le 26 avril 1589 un traité fut signé à Tours. Désormais Henri de Valois entrait en la pleine puissance des protestants ; il avait pour maître et successeur le Béarnais et sa chevalerie aventureuse. On garda toutes les formes de respect dans la première entrevue des deux monarques alliés ; le navarrois semblait abandonner ses méfiances, le roi de France cachait tous ses dépits : « Le roi de Navarre, écrit un témoin oculaire, méprisant plusieurs avertissements qu'on lui avait donnés pour différer cette entrevue, s'apercevant aussi qu'il n'y avait aucune apparence de danger, passa la rivière de Loire et alla trouver le roi de France ; il y avait si grande presse des deux côtés, que leurs majestés demeurèrent l'espace de demi -quart d'heure à quatre pas l'une de l'autre, se tendant les bras sans se pouvoir toucher, tant la foule était grande. Leurs embràssements et salutations furent réitérés plusieurs fois, avec une mutuelle démonstration de joie et de contentement. »

L'alliance, impie aux yeux des catholiques, de Henri III avec le Béarnais, éloignait de plus en plus le roi de France de la sainte Union établie à Paris. Une série d'actes de la royauté témoigna que le roi voulait désormais établir son gouvernement en dehors de la turbulence populaire. Il régnait au milieu du peuple de Paris un sentiment de tristesse religieuse, une atmosphère de pénitence et de miséricorde : .< Ceux qui portaient le visage un peu gai, écrit L'Estoile, étaient tenus pour politiques, et il y eut une famille honorable qui faillit d'être saccagée, pour ce que la servante et sa maîtresse avaient ri de bon cœur. » H n'était point permis de se livrer aux fêtes, à ces folies, vieux souvenirs de la cour de Henri III : « Le mardi gras se fit de dévotes processions au lieu des mascarades accoutumées, entre autres s'en fit une de six mille écoliers, pris dans tous les collèges, dont la plupart avaient au plus douze ans, qui marchaient en chemises, portant un cierge de cire blanche, et chantant bien dévotement. Le peuple de la cité' demandait les prédications dans les chaires publiques, comme à Athènes et à Rome il courait au forum pour entendre ses archontes ou ses tribuns. Etces armespuissantes de la parole,contre qui étaientelles dirigées? Quel était le but de ces ardentes prédications? Le roi Henri III, le tyran, le Néron qtu s'alliait avec les Calvinistes contre la grande cite de

Paris. Lincestre, en son sermon du mercredi des cendres avait dit au peuple : « Je ne vous prêcherai point l'Evangile, c'est chose commune; mais je prêcherai la vie, gestes et faits abominables de ce perfide tyran Henri de Valois qui invoque le diable ! »

Pendant ce temps, les armées réunies de Henri de Navarre et du roi de France manœuvraient de concert ; elles se rallièrent à Saint-Cloud. Les deux princes étaient donc en face de Paris ; Henri III mourait de dépit de n'être plus maître d'une si belle ville, avec ses quatre cent mille habitants, autrefois si empressés de saluer leur prince. Vindicatif et colère, Henri III roulait dans sa tête de sinistres projets; on l'avait entendu s'écrier : « Paris, chef du royaume, niais chef trop gros et trop capricieux, tu as besoin d'une saignée pour te guérir, ainsi que toute la France, de la frénésie que tu lui communiques! encore quelques jours, et on ne verra ni tes maisons, ni tes murailles, mais seulement le lieu où tu auras été! » Paris n'ignorait pas ces intentions du roi; on les exagérait même pour animer le peuple et soulever ses haines. On ne peut se faire une idée de l'état d'irritation où étaient alors arrivés les esprits. Qui donnait en ellet la supériorité aux Calvinistes? qui conduisait leur armée jusque sous les murs de Paris? N'était-ce pas Henri de Wiois? n'était-il pas le lien d'union entre deux croyances alors antipathiques? en se débarrassant de lui, ne brisait-on pas ce pacte impie? ne faisait-on pas rentrer dans le giron de la sainte Ligue ceux que l'influence du roi en avait détachés? Depuis la mort du duc de Guise et du cardinal, il s'était formé à Paris une compagnie de jeunes hommes dont le vœu était de se débarrasser de Henri de Valois par le couteau. Quand une forte idée de patriotisme religieux ou politique fermente dans certaines têtes, il est rare qu'elle n'éclate pas par l'assassinat. L'assassinat, horrible pensée, s'ennoblit au cœur d'un fanatique de religion ou de liberté, par la conviction d'un grand service. Brutus fut placé haut dans le vieux patriotisme de Rome, dans le Panthéon de la république ; Jacques Clément fut fait saint et élevé dans le sanctuaire des confréries, comme un jeune martyr qui avait délivré la monarchie catholique de son oppresseur.

D'après la légende qui fut publiée à Paris, «Jacques Clément, jacobin, âgé de vingt - deux à vingt-trois ans, natif de Sorbonne, près Sens, se minait et consumait ordinairement, connaissant la tyrannie de Henri de Valois envers son peuple. Une nuit, comme il était en son lit, Dieu lui envoie son ange en vision, lequel, avec une grande lumière, se présente à ce religieux, et, lui montrant un glaive nu, lui dit ces mots: «Frère Jacques, je suis messager du Dieu tout-puissant, qui te viens annoncer que par toi le tyran de France doit être misa mort; pense donc à toi et te prépare, comme la couronne du martyre t'est aussi préparée.» Cela dit, l'ange disparut, et le laissa rêver à telles paroles véritables. Le matin venu, frère Jacques se remet devant les yeux l'apparition, et, douteux de ce qu'il devait faire, s'adresse à un sien ami, religieux aussi, homme fort scientifique et bien versé en la sainte Ecriture, auquel il demande si c'était chose désagréable à Dieu de tuer un roi qui n'a ni foi ni religion, altéré du sang innocent, et regorgeant en viees autant qu'il est possible. A quoi

l'honnête homme fit réponse qu'il était défendu de Dieu d'être homicide; mais, d'autant que le roi était un homme séparé de l'Eglise, qui bouffait de tyrannies exécrables, il estimait que celui qui le mettrait à mort, comme fit jadis Judith à Holopherne, ferait chose sainte et très-recommandable, attendu qu'il délivrerait un grand peuple de l'oppression tyrannique ; que même au cas où celui qui exécuterait un si bon œuvre fût mis à mort, il serait bienheureux. Lesquelles paroles furent si agréables à frère Jacques, que dès lors il se décida.

» Etant donc résolu, il fait, par plusieurs jours, jeûnes et abstinences au pain et à l'eau, se confesse, communie, et après avoir mis ordre à nettoyer et purger son âme, il regarde comment et par quel moyen il viendrait à bout de son dessein. Il arrêta d'aller par devers un seigneur qui lui remit des lettres signées et cachetées, auquel il promit de les faire tenir sûrement et sans aucune communication ; il fit provision d'un couteau long, bien tranchant et fort pointu, lequel il met en sa manche et s'enalla à Saint- Cloud où pour lot s était le roi. Le mardi premier jour d'août 1589, environ huit heures du matin, le roi fut averti qu'un moine de Paris voulait lui parler; il était sur sa chaise percée, ayant une robe de chambre sur ses épaules, lorsqu'il entendit que les gardes faisaient difficulté de laisser entrer, dont il se courrouça, et dit qu'on le fit entrer, et que si on le rebutait, on dirait qu'il chassait les moines. Incontinent le Jacobin entia, et ayant fait une profonde révérence au roi qui venait de se lever, lui présenta des lettres de la part du comte de Brienne ; le roi commença alors de lire, lequel moine le voyant attentif, tira de sa manche son couteau et lui en donna droit dans le ventre au dessous du nombril, si avant qu'il laissa le couteau dans le trou, lequel le roi ayant retiré à grande force, en donna un coup de la pointe sur le sourcil gauche du moine, et s'écria : « Ah ! le méchant moine, il m'a tué, qu'on le tue! » Auquel cri étant lestement accourus les gardes et autres, ledit religieux fut à l'instant tué de divers coups; puis ce pauvre religieux est dépouillé et mis à nu à la vue de tout le peuple pour savoir si personne le pouvait connaître, car plusieurs estimèrent que c'était quelque soldat déguisé, cet acte paraissant trop hatdi pour un moine. »

Il était donc frappé Henri III; ce fils des Valois tombait sous le couteau d'un jeune homme qui croyait délivrer la cité municipale de Paris et préparer le triomphe du catholicisme. On espérait d'abord que le roi survivrait à sa blessure ; le malheureux prince le pensait lui-même, car deux heures après le méchant coup de couteau, il écrivait à sa femme : « Ce matin, étant à mes affaires, et le sieur de Bellegarde seul étant en ma chambre, mon procureurgénéral m'a amené, par paon commandement, un jeune Jacobin qui disait avoir lettres du premier président de ma cour de parlement. Après m'avoir salué et baillé des lettres fausses, feignant avoir quelque chose de secret, j'ai fait retirer ledit sieur de Bellegarde et mon procureur-général; lors, ce méchant et malheureux m'a donné un coup de couteau, pensant me tuer. Mais Dieu, qui est protecteur des rois et qui n'a pas voulu que son très-humble serviteur perdît | la vie, me l'a conservée par sa sainte grâce, et telle-

ment détourné le coup, que ce n'est rien, et que j'espère dans peu de jours recouvrer ma santé, tant par le sentiment que j'en ai en moi-même que par l'assurance que m'en ont donnée les médecins et chirurgiens qui m'ont pansé, dont j'ai bien voulu vous avertir, afin que vous ne soyez point en peine par les bruits que l'on pourra faire courir. » Quelques heures après, toutes ces espérances de rétablissements'évanouirent, et Henri III rendit son âme à Dieu, le 1" août 1589, au milieu des lamentations de tous les braves gentilshommes qui l'entouraient.

« Un roi de France mourait encore, victime des guerres civiles, écrit M. Capefigue ; Henri de Valois n'avait pas encore trente-huit ans ; sa jeune existence avait été bien remplie, car à dix-huit ans il avait vaincu à Montcontour et à Jarnac ; à vingt-deux il régnait en Pologne, à vingt-quatre en France. Il avait été la véritable personnification de la gentilhommerie de cour, de cette jeunesse folle, dissipée, passant sa vie au jeu, à la paume, au bilboquet, à la chasse, aux mascarades et aux processions, puis courant aux grandes batailles et s' exposant à la mort. Avec une plus haute capacité militaire que Henri de Navarre et le prince de Condé, les ayant toujours vaincus, Henri III n'avait pas, comme le Béarnais, cette activité des gentilshommes montagnards, cette force de rudesse qui le faisait coucher sur la dure en plein air. Insouciant, prodigue, Henri pressurait le peuple au profit de la jeunesse dévouée qui mourait pour lui ; comme sa mère, il aimait l'éclat et les « fêtes, les jeux, les ris, tout ce qui jette quelque distraction dans une vie agitée. Il était rhéteur, maniait la parole souvent avec noblesse et facilité; sa figure n'était pas belle, mais il avait cette grâce des bonnes manières, ces formes abandonnées qui le distinguaient même au milieu d'un cortège de brillants jeunes hommes. Il y avait en lui des charmes, car entouré de méfiances dans le royaume de Pologne, il était parvenu à s'y faire adorer; en France les haines étaient trop vivaces, et peut-être cette indolence qu'on lui reproche tenait-elle à la nécessité de ne pas prendre de parti tranché. Les affections de Henri III étaient catholiques ; il avait là commencé sa vie, et l'on en garde souvenir ; il s'était jeté dans les mesures violentes de la Saint-Barthélémy, s'associant pleinement alors aux Guises. Devenu roi, il s'en sépara, et cela s'explique ; il se formait à côté de la couronne une ligue, cest-à-dire un gouvernement avec ses chefs, ses lois, ses habitudes politiques, ses conditions d'avenir. Ce gouvernement proclamait le duc de Guise ; Henri ne pouvait plus être qu'une figure de roi s'il n'engagait une guerre avec un concurrent si puissant; esprit borné, il s'imagina qu'un coup d'Etat sanglant, qu'un assassinat, privant la Ligue de sa tête chérie, il n'avait qu'à se substituer au duc de Guise, et que le parti catholique l'adopterait; il se trompa. La Ligue brisa sa couronne, et après sa couronne, elle chercha son cœur pour le frapper, car Henri de Valois, persécuteur des martyrs de Lorraine, était désormais en haine à l'opinion catholique. Il y avait eu dans cette âme royale un mélange de tristesse et de débauches ; ce mélange des idées de dissipation et de tombeaux se rencontre dans les âmes épuisées. Henri III aimait les images sombres; des tètes de mort parsemaient ses vête-

ments ; les ossements des cimetières étaient ses aiguillettes et se mêlaient à ses ordres de chevalerie; au deuil de la princesse de Condé, qu'il avait passionnément aimée, il fit peindre de petites têtes de mort sur son habit, sur ses souliers. Il avait conçu un projet bien singulier : c'était de percer dans le bois de Boulogne six allées qui auraient abouti au même centre ; il aurait fait élever dans ce centre un magnifique mausolée pour y déposer son cœur et ceux des rois ses successeurs. Chaque chevalier de l'ordre du Saint-Esprit se serait fait bâtir un tombeau de marbre avec sa statue : « Dans cent ans, aimait à répéter Henri III, ce sera une promenade bien délectable; il y aura au moins quatre cents tombeaux dans ce bois. >•

Paris alors était plein de pompes et de fêtes pour célébrer sa délivrance ; poésies, sonnets, tout était destiné à reproduire les joies du peuple ainsi débarrassé de l'oppression. Il existe encore une multitude de gravures reproduisant la mort du roi sous mille formes diverses; et que d'éloges pour le saint, pour le martyr, qui, armé d'un couteau, avait tranché la vie à l'Hérode couronné ! « Les théologiens et prédicateurs, dit un vieil historien, criaient au peuple dans leurs sermons que ce bon religieux qui avait enduré la mort si constamment pour libérer la France de ce chien, Henri de Valois, était un vrai martyr ; et furent faits différents écrits et libelles à ce sujet. » On vendit V apothéose du vertueux Jacobin; d'un côté, Henri III, sur son lit de mort, était traîné aux enfers par mille diables et diablotins; en regard c'était Jacques Clément porté au ciel, dans les nuages, par l'ange envoyé de Dieu (1) ; cette belle image ne coûtait qu'un sol tournois, et elle fut répandue à profusion. Voici les titres des principales estampes et chansons destinées à reproduire l'assassinat de Henri III, et l'apothéose du Jacobin: « La mortde Henri de Valois, avec le meurtre commis envers le religieux qui en dépêcha le pays (2). — Histoire abrégée de la vie de Henri de Valois, comprise en cinquante quatrains, propre atout le peuple français, avec le portrait de frère Jacques Clément, religieux de l'ordre de Saint-Dominique, qui l'occit. — Chanson spirituelle et actions de grâces contenant le discours de la vie et tyrannie de Henri de Valois, et la louange du frère Jacques Clément qui nous a délivrés de la main cruelle de ce tyran, le premier jour d'août l'an de grâce 1589 (3), dédiée à tout le peuple catholique

(1) Contemple ici, lecteur, frère Jacques Clément Qui exposa sa vie à la mort franchement,

Et pour l'honneur de Dieu et foi des catholiques, Tua Henri tyran, l'ami des hérétiques.

(2) Un jeune Jacobin, nommé Jacques Clément, Dans le bourg de Saint-Cloud une lettre présente A Henri de Valois ; et vertueusement

Un couteau fort pointu dans la panse lui plante. (3) Il faut qu'en un temple honoré Clément soit mis avec grand'gloire i En or ou cuivre élaboré Pour une éternelle mémoire ; Et qu'à l'cntour de son portrait Et de sa luisante eftigie, L'on mette avec un brave trait Cette épitapbe de sa vie :

C'est ici ce Clément heureux, Qui jadis délitra la France, etc

de France, sur le chant: France réduite en vertu. — Chanson pleine de réjouissances, avec actions de grâces sur la mort advenue à Henri de Valois, par un saint et très-digne de mémoire, frère Jacques Clément, religieux du couvent des Jacobins de Paris, natif de Sorbonne, poussé du Saint-Espritpour mettre les catholiques en liberté (1). » Et que de bénédictions n'adressait pas le peuple à la sainte mémoire du Jacobin! quelle joie ne mettait pas au cœur des halles cette moit de Henri de Valois! On n'avait plus affaire qu'aux Calvinistes ; plus de souverain tiède et politique; on pouvait élever un roi véritablement municipal et catholique, un roi delà sainte Union, et c'est à quoi le conseil delà Ligue poussait à Paris.

Ce roi ne tarda pas à être nommé; on choisit le cardinal de Bourbon ; ce fut une idée parlementaire qui laissait l'avenir libre de tout engagement, car le cardinal était sans lignée, et on reconnaissait en

même temps les drortsde la maison de Bourbon. Le vieux cardinal était captif du Béarnais, il fut cependant élevé à la dignité royale; il prit le nom de Charles X, et dans plusieurs collections numismatiques, on rencontre encore des médailles à son effigie. Charles X fut reconnu par toutes les villes de l'union catholique et municipale ; il y eut fêtes et pompes pour son avènement. Personnification du catholicisme, le cardinal de Bourbon fut très-populaire, il fit tous les actes de la royauté, battit monnaie, rendit quelques ordonnances. Dans un scel royal d'une vaste dimension, le cardinal de Bourbon est reproduit revêtu de ses habits royaux, sa couronne d'or sur la tête, tenant le sceptre et la main de justice ; sa figure est douce et grave. La dernière pensée de l'union catholique était ainsi accomplie; elle avait abouti à élever un prêtre, un cardinal sur le trône. Pourtant le conseil de la Ligue se maintint sous son règne, parce que la cité voulait conserver ses garan

(Apothéose de Jacques Clément.)

ties. Toutes les formes municipales fuient soigneusement préservées; les quarteniers gardèrent leurs pouvoirs. Tandis que le duc de Mayenne, lieutenant

fin aux troubles de la France; tous admettaient la nécessité d'un roi catholique, et si Henri de Navarre se laissait instruire et convertir, s'il adoptait la foi

général du royaume, portait les armes en dehors de j romaine, n'était-ce pas un moyen d'en finir avec les

Paris, le conseil de l'Union et le bureau de la ville prenaient des mesures de surveillance et de répression politique. Il y avait donc en France deux têtes couronnées : Henri IV, salué par la brave et rude chevalerie de province ; Charles X, élu par les catholiques et les villes municipales; l'une, royauté des gentilshommes; l'autre, du peuple.

Dès la mort de Henri III, il s'était formé à Paris et dans les villes soumises à l'Union un tiers parti de négociateurs qui voulaient préparer une heureuse

(1) Peuple dévot de Paris, Réjouis-toi décourage Par gaies chansons et joyeux ris, Etant lihrc du naufrage.

Prions tous dévotement Pour ce. moine secourable Qui s'est offert librement Au supplice exécrable.

tristes débats et les guerres civiles ? Ce parti de transaction avait ses représentants dans les cours de justice, dans une minorité du parlement que conduisait le président Brisson. A tout prendre, le duc de Mayenne n'était pas éloigné de s'arranger avec lui. Le parti populaire vit bien que c'en était fait de la sainte Ligue, des libertés et privilèges de la cité, si les négociateurs amenaient l'armée royale dans les murs de Paris. Le but des Ligueurs devait être d'attaquer vigoureusement les consciences timides qui parlaient de transiger, lorsqu'il fallait mourir pour le service de Dieu et les franchises municipales : le conseil des seize quarteniers se réunissait tous les jours, et l'on parlait de mesures violentes contre les actes et les personnes. Un des membres du conseil des seize quarteniers nous a laissé le procès-verbal des délibérations qui furent alors concertées pour se

débarrasser des ennemis delà fédération catholique. « Le samedi, 2 du mois de novembre 1591, quelques bourgeois s'assemblèrent en un logis, rue de laVieille- Monnaie. L'un d'eux dit qu'il ne fallait point s'arrêter à choses légères, qu'il se présentait des affaires de la plus grantje importance auxquelles il fallait remédier. Le curé deSaint-Jacques, qui était présent, voyant qu'on ne voulait rien résoudre, usa de ces mots: « Messieurs, c'est assez çonnivé ; il ne faut jamais espérer ni justipe ni raison de la cour de parlement ; il faut jouer des couteaux ! » Le sieur de Launoy, président, proposa de délibérer sur deux points très-nécessaires : le premier d'élire dix bourgeois de la compagnie, bien assurés, pour le conseil secret; l'autre point était de réitérer le serment de l'Union plus étroit que jamais, attendu la nécessité des affaires et le nombre effréné des traîtres qui étaient en la ville. » Cette commission de dix habitants zélés fut immédiatement organisée; elle adopta une série de mesures de sûreté, en rapport avec ses opinions et les besoins d'une crise menaçante; elle confisqua les propriétés de tous ceux qui suivaient Henri de Navarre ; les membres du corps de la ville qui n'étaient pas corps et biens dans ce mouvement populaire furent remplacés.

Le parlement fut également invité à punir les traîtres qui correspondaient avec les Calvinistes. Bientôt les chefs des halles dénoncèrent la trahison de ce parlement. Le président Brisson s'était jeté dans la Ligue, mais par peur ; le peuple avait eu vent de sa conduite incertaine, timorée, et ce peuple, qui ne pardonne pas, avait suivi toutes les actions du parlement. Il se trouva une circonstance qui parut confirmer les indices de cette trahison; un procureur de la ville avait été accusé d'intelligence avec le Béarnais ; renvoyé devant le parlement, on instruisit son procès, et, au bout de quelque temps, les chambres prononcèrent l'acquittement de l'accusé. L'irritation populaire fut à son comble. Le conseil des Dix connaissait toute l'indignation du peuple contre les magistrats; on tint une assemblée, et là il fut résolu de réprimer les traîtrises et conspirations qui se faisaient dans la ville. Bussy-Leclerc fut le chef de l'entreprise; il prononça l'arrêt de mort du président Brisson et de deux conseillers de la cour judiciaire. Des députés de ce conseil envahissent la demeure du malheureux président, le saisissent et le conduisent prisonnier au Châtelet ; il n'y resta pas longtemps : après quelques heures d'attente, on lui signifie un jugement qui le condamne à être pendu et étranglé comme fauteur d'hérésie, ennemi et traître de la ville, et sur-le-champ la sentence est exécutée à une poutre du palais. Les deux conseillers subirent le même supplice, et le peuple applaudissait à ces sanglantes exécutions. Cette mesure contre le parlement était violente, énergique, comme toutes celles qui émanent d'une autorité populaire; l'exemple était sévère contre le parti négociateur ; les bourgeois, bons catholiques, en furent même effrayés. Le conseil des Dix s'apercevait que les opinions modérées faisaient des progrès, il voulut les intimider par un coup de terreur. Toutes les autorités municipales, les quarteniers, furent épurés, afin de correspondre aux sentiments du peuple ; le pouvoir tomba tout à fait de la classe bourgeoise aux halles. Là, commence le

gouvernement démocratique de la municipalité de Paris, sous la direction d'une commission populaire; alors se développe une série de mesures violentes et de confiscations contre les timides.

Tout cela se passait en l'absence du duc de Mayenne, l'homme de la bourgeoisie, du parlement, de la révolution modérée; il était alors en Flandre. On lui écrivit le triomphe complet des halles, événement grave qui présageait la chute entière du pouvoir de la maison de Guise, car le peuple se plaignait qu'elle avait perdu son illustre dévouement pour la cause catholique. La lettre était pressante, et le duc de Mayenne se hâta de se rendre à Paris dans l'objet de ressaisir le pouvoir. Alors la ville s'organisait démocratiquement ; le parloir des bourgeois s'emplissait d'un peuple d'ouvriers ; et là on délibérait en commun. Bussy-Leclerc exerçait la plénitude de toute autorité; nouveau tribun, il présidait à toutes les résolutions soudaines, instinctives qui caractérisent le gouvernement des multitudes. Mais ce gouvernement n'avait pas pour lui les forces militaires, le parti des riches qui fournissait l'argent et les hommes de bataille. Aussi le duc de Mayenne, à peine arrivé, osa un coup hardi ; il était appuyé par la classe bourgeoise, une petite armée le suivait. Sa première manœuvre fut de s'emparer de la Bastille ; Bussy-Leclerc, qui la commandait, la remit entre ses mains par surprise et par peur, à la condition de n'être nullement recherché pour la mort des infortunés parlementaires. Mayenne fait prendre les armes à tous les bourgeois, établit à chaque coin de rue de bons corps de garde, s'assure de tous les points importants. Cinq jours se passent en préparatifs. Le sixième jour, on se saisit de Louchait, Auroux, Esmonnot et Ameline, chefs populaires, et ils furent incontinent pendus dans une salle basse du Louvre. Le greffier et le bourreau furent pris quelque temps après, et également pendus et étranglés en place de Grève, au milieu d'une double haie de bourgeois armés qui applaudissaient à la chute du gouvernement des halles.

Cette exécution rapide, militaire, des chefs, atteignit le mouvement démocratique de la municipalité de Paris ; le duc de Mayenne, l'homme de la bourgeoisie, profita de cet événement pour remettre le pouvoir à cette classe. La plupart des quarteniers reçurent des successeurs pris dans des hommes modérés, tous catholiques, mais sans énergie. Une semblable direction fut donnée à l'hôtel-de-ville qui s'organisa en rapport avec les idées et les intérêts de la bourgeoisie. Le pouvoir du parlement fut reconstitué; le bas peuple était mis hors de ligue : on n'allait pas tout à fait au parti négociateur, on restait dans la Ligue. La commission des Dix était dissoute pour laisser pleine liberté aux autorités régulières du parlement et de l'association catholique. Le triomphe du duc de Mayenne fut le commencement de la contre-révolution qui prépara le retour de Henri IV. Dans un mouvement populaire, lorsque le parti modéré s'empare du gouvernement, on peut dire que la fin approche, et qu'une restauration n'est pas loin. La multitude est violente, désordonnée, mais elle est énergique : elle a du cœur, du courage, et se bat. Quand la bourgeoisie touche le pouvoir, son idée est l'ordre, la paix ; une autorité paisible peut seule la

lui donner. Le duc de Mayenne et les bourgeois parlementaires furent maki es de la ville de Paris ; ils en expulsèrent les âmes courageuses et dévouées. Dès lors tout s'empreignit d'un caractère de mollesse et de transaction politique.

Ce mouvement municipal laissait entière la question d'avènement à la couronne ; Charles X était mort, et cette peite avait ouvert une large voie à toutes les prétentions à la belle cuiironne de France. Qui choisirait-on pour souverain de l'Union? Plusieurs candidats étaient sur les rangs : l'infante d'Espagne, fille de Philippe II ; le prince Ernest d'Autriche , le duc de Savoie , le duc de Guise, l'enfant du martyr de Blois ; enfin le duc de Mayenne luimême. La convocation des états-généraux pouvait seule mettre fin aux incertitudes du pays ; mais le bureau municipal de Paris ne hâtait pas cette convocation : l'élection immédiate d'un roi aurait limité dans d'étroites bornes le pouvoir des prévôts et échevins sur les cités liguées. Cependant le duc de Mayenne dut se décider à rassembler les états-généraux, et dans l'année 1593 ils furent réunis à Paris. Dans ces états la conduite du parti étranger se résuma en petites intrigues ; ces vues intéressées retentirent dans le public, etavancèrent les affaires de Henri de Navarre. Le Béarnais était actif, habile surtout; il attirait à lui les convictions incertaines, multipliant à tous les promesses, conquérant les villes une à une, en achetant d'autres par de l'argent et des dignités. La conduite des états-généraux de 1593 ne doit pas être appréciée par le petit nombre d'actes émanés de cette assemblée de provinces. On a jugé sévèi ement ces états parce qu'ils ne conclurent rien ; mais n'est-ce point à eux que l'on doit toutes les résistances passives aux intrigues qui se croisaient pour l'élection d'un roi? Ils ne suivirent pas l'engouement des populations ligueuses, voulant proclamer l'infante et le duc de Savoie. Aux exigences impérieuses ils opposèrent un système qui, en concédant quelque chose, aboutissait néanmoins à refuser le concours nécessaire à l'élection immédiate d'un souverain étranger. S'ils avaient repoussé brusquement les prétentions de l'Espagne, ils auraient déterminé une crise; en temporisant, ils l'évitèrent. Peut-on oublier qu'on leur doit les conférences de Surène et la conversion de Henri de Navarre qui en fut la suite ?

Le plus spirituel pamphlet qui parut alors contre les états de 1593, fut celui qui est parvenu jusqu'à nous sous le titre de : Salirc Ménippce, ou de la Vertu du Catlio/icon d' Espagne, et de la tenue des Etats de Paris. Tout le monde a entendu parler de cette publication ; peu de personnes la connaissent. Nous allons l'analyser. « Vous ne savez pas la vertu du calholicon d'Espagne? s'écrie le pamphlétaire. Pendant qu'on faisait les préparatifs et échafauds au Louvre, et qu'on attendait les députés de toutes parts qui, de mois en mois, se rendaient à petit bruit, il y avait en la cour dudit Louvre deux charlatans, l'un espagnol et l'autre lorrain (l'ambassadeur de Philippe II et le duc de Mayenne); il faisait merveilleusement bon voir vanter leur drogue et jouer tout le jour. Le charlatan espagnol était fort plaisant; à son échafaud était attachée une grande peau de parchemin écrite en plusieurs langues, scellée de cinq ou six sceaux d'or, de plomb ou de cire, avec des titres

en lettres d'or, portant ces mots : « Lettres du pouvoir de l'Espagnol et des effets miraculeux de sa diogue. » Quant au charlatan lorrain, il n'avait qu'un petit escabeau devant lui, couvert d'une vieille serviette, et dessus une tirelire pleine aussi de catholicon, dont toutefois il débitait fort peu, parce qu'il commençait à s'éventer, manquant de l'ingrédient plus nécessaire, qui est l'or. »

Cette curieuse publication donnait ensuite l'histoire abrégée des états de Paris : « Après la procession où l'on vit maître Pelletier, curé de Saint- Jacques, habillé de violet, la couronne et la barbe faite de frais, une bi igantine sur le dos, avec l'épée et le poignard, une hallebarde sur l'épaule gauche, qui suait et haletait pour mettre chacun en rang, marchaient trois petits moinetons et novices, cinquante ou soixante religieux et six Capucins ayant un morion entête, et au-dessus une plume de coq. Entié dans la salle des états, on admirait l'arrangement et les peintures historiées des tapisseries; l'une d'elles contenait le portrait fort bien tiré de son long, de M. le lieutenant général duc de Mayenne, habillé en Hercule, tenant en sa main des brides sans nombre, auxquelles étaient mêlés des veaux aussi sans nombre. Au-dessus de sa tête y avait une nymphe qui avait un écritcau portant ces mots : Gardez-vous de faire le veau. Et par la bouche dudit sieur de Mayenne en sortait un autre où étaient écrits ces mots : Je le ferai. Après que l'assemblée fut entrée bien avant dans la grande salle, la place fut assignée à chacun : « M. le lieutenant général du royaume, criait un héraut, montez là haut, en ce trône royal, en la place de votre maître; M. le duc de Guise, mettez-vous le fin premier, sans préjudice de vos droits à venir. » Le bruit et la mauvaise odeur passés, M. le lieutenant commença à parler de cette façon : « Messieurs, vous serez tous témoins que depuis que j'ai pris les armes pour la sainte Ligue, j'ai toujours eu ma conservation en telle recommandation que j'ai préféré de très-bon cœur mon intérêt particulier à la cause de celui qui saura bien se venger de ses ennemis. Par notre bonne diligence, nous avons fait que ce royaume, qui n'était qu'un voluptueux jardin, est devenu un grand et ample cimetière universel, plein de belles croix peintes, bières, potences et gibets. Messieurs, il nous faut principalement insister par quels moyens nous empêcherons la paix et rendrons la guerre immortelle en France. Tant qu'il y aura de cette race bourbonnienne, jamais ni moi ni les miens ne régnerons sans querelles; c'est pourquoi vous ne devez douter que je ferai tout ce que je pourrai pour m'en défaire. Nous avons un ennemi qui ne dort pas, et qui use plus de bottes que de souliers; vous y donnerez ordre, et vous garderez des écrouelles et de tomber du haut mal, si vous pouvez. »

» Alors chacun chanta : 0 crux, ave, etc.. . Le branle fini, le sort tomba à M. le cardinal de Pellevé, lequel, se levant sur ses pieds comme une oie, fit de très-profondes révérences : « Messieurs, s'écria-t-il, soumettez-vous aux arclii-catholiqnes princes lorrains et super-catholiques espagnols qui aiment tant la France, et désirent tant le salut de vos âmes qu'Us en perdent la leur, dont c'est grand'pitié. Je vous servirai de père confesseur et à la France aussi, vous assurant que vos âmes ne passeront point par le

feu du purgatoire, étant assez purgées par les feux que nous avons allumés es quatre coins et au milieu de ce royaume. Quant à l'élection d'un roi, je donne ma voix au marquis des Chaussons; il n'est pas connu, mais bon catholique, apostolique et romain; je vous le recommande et moi de même. — Chacun avisera à se pourvoir si bon lui semble, ajouta M. l'archevêque de Lyon, et de ma part je ne désire point la paix que premièrement je ne sois cardinal, comme on m'a promis, et comme je l'ai bien mérité. Courage, mes amis, exposez vos vies, et ce qui vous reste de biens pour M. le lieutenant et pour ceux de sa maison. Demanderiez-vous un plus beau roi, et plus gros et plus gras qu'il est ? C'est, par saint Jacques, une belle pièce de chair, et n'en sauriez trouver un qui le pèse.» Le sieur archevêque ayant fini avec grande émotion de corps et de voix, il demanda permission d'aller changer de chemise. En me retirant sur le soir, j'entendis qu'en la première session des états on avait mis en délibération de quel bois on se chaufferait le carême suivant. J'ai aussi su depuis que le résultat du conseil portait qu'on ferait plusieurs carêmes en l'année ; on; y fit défense de vendre des œufs de couleur après Pâques. Quelques uns dirent que si le roi de Navarre se faisait catholique, il fallait que le duc de Mayenne se fît protestant. Voilà à peu près ce que j'ai pu apprendre et puis rapporter de ce qui se passa aux états de Paris. »

Telle est la Satire Ménippée analysée rapidement : Il y avait de l'esprit dans ce pamphlet, des applications ingénieuses, des personnalités vives contre les hommes qui avaient présidé aux états; on se mo-

quait de leurs lenteurs, de la politique qu'ils avaient suivie., Toutefois ce pamphlet ne donne des états qu'une peinture fausse et ridicule ; car, nous le répétons, les états amenèrent la réconciliation des opinions modérées. Alors on commençait à placarder en tous les carrefours les caricatures extravagantes de la Ligue ; une belle estampe coloriée représente sa pauvreté et ses lamentations. Madame la Ligue, sous les traits d'une femme hideuse, déguenillée, est gisante au pied des murs de Paris ; derrière elle se trouve un diable jouant sur le violon l'air : « Vous reviendrez en nos enfers. » Et tout cela se vendait avec le portrait de la Ligue infernale, grande religieuse, la tête couronnée de serpents (1). Ces publications faisaient sur les esprits une impression profonde ; les parlementaires les multipliaient dans leurs réunions secrètes. Aux derniers jours d'un pouvoir débile, chaque coup est mortel : la Ligue en était là ! Elle perdit de sa grandeur primitive; les hommes qui la dominèrent firent de la petitesse avec la force populaire. Il n'y avait plus qu'un dénoûmentpossible, la reconnaissance haute et formelle de Henri IV : elle s'opéra par le mouvement naturel des choses.

(i) C'est le portrait d'une religieuse

Ayant les yeux sanglants et la cervelle creuse, Deux faces en un corps, visant de tous côtés Pour mieux dissimuler ses grandes cruautés. La Ligue a de surplus les deux pieds griffonnés Pour aller et venir vers les plusobstinés ; Elle a le cœur d'acier, le corps d'une diablesse, La langue de sorcière, et l'habit d'une abbesse.

( La fin au numéro suivant. )

( Henri III. )

l-e, l'ut eaux d' Abonnement et de rente sont rue des Grands-Augustins, 20.

Pari

ris, imprimerie de DECOURCHANT, me d'Erfurth, 1, près de l'Abbaye. — Presse mécanique.

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