Tome iv. — Août
Bruxelles est bâtie sur la Senne et sur un canal qui communique à l'Escaut par le Rupel. Elle est à neuf lieues et demie d'Anvers et à soixante lieues de Paris. Elle a deux lieues et demie de circonférence. Elle avait autrefois des fortifications que Joseph II fit raser, et sur l'emplacement desquelles il fit planter des allées d'arbres qui forment une belle promenade. Elle n'a plus qu'un simple mur. Elle est bâtie sur un terrain inégal. Plusieurs rues sont très-escarpées ; dix portent le nom de montagne. Bruxelles forme deux villes en une seule. Par sa situation, elle se divise naturellement en ville haute et ville basse ; et, par sa physionomie, on la partagerait volontiers encore en ville neuve et ville ancienne, en ville des nobles et ville du peuple.
La ville neuve est la plus belle partie de Bruxelles, sans être poui tant celle qui séduit davantage. Les rues sont larges et bien alignées, les maisons élevées et élégamment bâties. Le Parc, charmante promenade, toute plantée d'arbres, toute peuplée de statues, en est le centre principal ; au milieu de Ja grande allée, le coup d'œil est magnifique. Sans les fleurs et la verdure qui vous entourent, on se croirait à Paris sur la place de la Concorde, car le palais royal et celui des Etats, qu'on aperçoit l'un à droite et l'autre à gauche, semblent, avec leurs façades, les miniatures de la Madelaine et de la Chambre des Députés. Un petit bassin que renferme le parc a acquis une grande célébrité : une inscription latine en fait foi. On raconte que Pierre le Grand, en 1747,
s'y laissa tomber dans un moment d'ivresse, libato j vino. C'est là un singulier souvenir pour rappeler le j grand homme. Une superbe rangée de palais et de ; belles maisons entoure le parc.
La place Royale, le beau boulevard, celui de Namur, où habitent presque tous les étrangers, complètent cette partie de la ville. La place Pioyale est la plus belle des places publiques ; elle est entourée de huit magnifiques corps de bâtiments, au milieu desquels se trouve la belle église de Saint-Jacques de lia iden-hcrg. Son portique, surmonté d'un fronton, soutenu par six colonnes corinthiennes, a été élevé sur les dessins de Guimard, architecte français. A chaque côté de la porte est une statue colossale, représentant Moïse et David.
L'intérieur de l'église correspond à la beauté delà façade ; il est d'une noble simplicité et formé d'une seule nef bien éclairée. Une colonnade d'ordre corinthien, en demi-cercle, termine le chœur, dont le plafond est orné d'une riche sculpture. On admire la belle coupole de cette église. Saint-Jacques est peut-être la seule église catholique où l'en ne trouve aucun tableau, sa distribution intérieure ne comportant point de décoration qui nuirait à la simplicité de l'ordonnance.
On descend à la ville ancienne par une grande rue, parisienne de boutiques, d'étalage et d'irrégularité, appelée la rue Royale, et le coup d'œil, le style de l'architecture changent entièrement. On se trouve sur la grande place. D'un côté se présente la Maison du Roi, en flamand brood-huys (maison du pain). C'est un antique édifice dont l'origine remonte aux premiers agrandissements de la ville. Il servit de Maison de Ville jusqu'à la construction de l'Hôtel-de-Ville qui lui fait face.
Cet Hôtel-de-Ville date de 1404, et les maisons qui l'entourent ne réclament pas une moindre antiquité ; sa construction plaît surtout par sa bizarrerie. Il a une galerie ouverte qui règne sur toute sa façade, flanquée de six tourelles, et percée de quarante fenêtres; puis une tour octogone entièrement à jour, qui, par je ne sais quel caprice, ne s'élève pas au milieu de l'édifice. Elle est haute de 364 pieds, et surmontée de la statue dorée de saint Michel terrassant le diable sous la forme d'un dragon. L'architecte se nomme / "an Ruys Brock ; il mit à son œuvre quarante et une années de travail. On doit encore voir la place de Saint-Michel, et celle du Grand-Sablon, la plus vaste de Rruxelles ; elle est destinée aux exécutions judiciaires, à cause de son voisinage de la nouvelle prison.
Les fontaines sont presque toutes embellies de sculptures. Je ne citerai que les plus belles, ou les plus curieuses, et d'abord je devrai parler duMannekm-pist (petit homme qui pisse). Cette fontaine, célèbre sous ce nom de temps immémorial, n'avait eu jusqu'en 1648 qu'une petite figure de pierre. Cette année, le magistrat ordonna de la remplacer par une statue en bronze, dont le fameux sculpteur Duquesnoy donna le modèle. Cette figure, qu'on qualifie de plus ancien bourgeois de Bruxelles, a attiré les regards de plus d'un souverain, qui l'ont fait parer j d'habiltemeuts, de cordons, etc. La fontaine de la rue Haute est un très- bel obélisque, dont l'archi- [ tecte Guiinard a donné le plan. Les fontaines de ;
Stccn-Poorlet de la porte de Staal datent du temps de Charles-Quint. Celle du Regorgeur est du sculpteur Janssens. Un chef-d'œuvre de cet artiste la décorait. C'était une statue de médiocre grandeur, représentant Neptune en courroux, qui y avait été placée en avril 1776: cette statue fut enlevée quelque temps après, sans qu'on ait jamais su ce qu'elle était devenue. Toutes ces fontaines sont alimentées par les eaux d'un lac, situé à environ un tiers de lieue à l'est de la ville. Je devrais encore mentionner le nouveau palais de justice, où sont réunis tous les tribunaux ; le palais royal, résidencedeLéopold; l'entrepôt, construit par Marie-Thérèse; les églises Notre-Dame et du Sablon, le jardin botanique, le théâtre, l'allée verte, charmante promenade qui a près d'une demilieue, se prolongeant sur le bord du canal, jusqu'au pont de Lacken, et j'arrive à la belle cathédrale de Sainte- Gudule. L'histoire de cette célèbre église contiendrait à elle seule un volume. Elle fut commencée sous Lambert, comte de Louvain et de Bruxelles ; mais elle ne fut dédiée qu'en 1()47, sous l'invocation de Saint-Michel. Le même jour, on transféra avec beaucoup de solennité le corps de sainte Gudule de l'église de Saint-Geri dans la nouvelle église, qui prit le nom de Saint-Michel et Gudule, et plus souvent de Sainte-Gudule seule. Elle fut rebâtie en 1226 et 1273, augmentée et restaurée en 1534 ; en 1543, on plaça un carillon, et l'horloge dans une des tours. Le 6 juin 1579, cette église fut saccagée par le peuple, et les reliques des saints dispersées, entre autres celles de la patronne, qu'on n'a plus retrouvées; les peintures furent détruites, les statues des apôtres renversées; la chaire, qui était de bronze, fut brisée. L'église fut réconciliée en 1585 par l'archevêque de Malines. En 1587, le conseil de Brabant fit restaurer la chapelle du saint Sacrement : chaque conseiller y fit poser un pilier de cuivre avec ses armes ; cet exemple fut imité par le conseil des finances, la chambre des comptes et les magistrats. Ces piliers furent enlevés par les Français en l'année
C'est à l'occasion du jubilé de trois cent cinquante ans du Saint-Sacrement des miracles, célébré en juillet 1720, que les états de Brabant et plusieurs évèques et abbés donnèrent une suite de dix-huit tableaux représentant l'histoire des hosties poignardées.
Le maître-autel est de marbre blanc et d'architecture composite. Contre les deux colonnes du sanctuaire sont deux statues, dues au célèbre sculpteur Delvaux ; elles proviennent de l'abbaye d'Afïïighem, et avaient été destinées au Musée national de France.
A la droite de l'autel, du côté de l'évangile, on voit le tombeau des ducs de Brabant, sur lequel est couché un lion d'airain doré, appuyé sur l'écu de Brabant ; ce lion pèse, dit-on, six mille livres. De l'autre côté du chœur, en face de ce mausolée, est celui de l'archiduc Ernest, gouverneur des Pays-Bas, mort en 1595. Au-dessus des stalles on suspend, les jours de grandes fêtes, quatre magnifiques tapisseries, représentant des sujets tirés de l'histoire du Saint-Sacrement des miracles.
La nef de cette église est séparée des deux bascôtés par des colonnes qui soutiennent une voûte très-élevée. A chaque colonne est adossée une statue
de 10 pieds de proportion, représentant Jésus-Christ, la Vierge et les apôtres.
Sainte-Gudule renferme de superbes vitraux , peints par les plus fameux maîtres flamands, tels que J. d'Ack, Roger, Jean de Labaer et Rois-le-Duc. On remarque aussi une Annonciation , bon tableau de B. Boullongne.
Nous avons fini de visiter les principaux monuments de Bruxelles. Si nous voulions connaître ses habitants, ce serait dans la population roturière et commerçante qu'il faudrait chercher du caractère et de la nationalité. Il y a en effet de l'originalité dans cette foule de vendeurs et d'acheteurs, qui vont, viennent, crient et se coudoient dans les rues et les places de la vieille ville; dans ces diligences qui partent, qui arrivent ; ces voilures bourgeoises qui ne sont ni calèches, ni landaus, qui peuvent contenir neuf ou dix personnes ; cette infinité de petites charrettes traînées chacune par trois chiens, et qui se rendent au marché, portant le lait renfermé dans de petites cruches de cuivre poli; enfin, c'est un bruit qui, tout fatigant qu'il est, au lieu d'animé qu'il est en France, est au moins particulier à Bruxelles. Ce n'est pas le bruit de l'Allemagne, de la France ou de l'Italie, c'est celui de la Belgique. Ainsi, en résumé, il faut voir Bruxelles. Tous les banqueroutiers de France prétendent que c'est une des plus agréables capitales du monde.
Ernest Breton.
CARICATURES DE LA LIGUE
(Fin. Voir page 353.)
Nous terminerons ce dernier article sur l'époque ligueuse par une citation du grand travail de M. Capefigue sur la Réforme, la Ligue et le règne de Henri If; le rapprochement fait par l'historien, entre deux siècles agités, entre deux chiffres identiques, qui virent chacun une révolution, est de la plus haute curiosité : c'est là unebellepage historique qui demande à être méditée : « A mesure que l'histoire avance dans les hautes voies de l'examen, et qu'elle abandonne les préjugés vulgaires, dit M. Capefigue, elle cesse de jeter du dédain sur un mouvement qui a tant de ressemblance avec l'autre révolution rapprochée de nous, et qui, les pieds dans le sang, eut sa gloire inouïe et ses gigantesques destinées. Plus on étudie l'époque agitée de 1589 à 1593 et qu'on la compare à l'autre période de 1789 à 1793, plus on reconnaît que ce n'est pas seulement une identité de chiffres, un rapprochement de dates que l'histoire peut y rencontrer. H y a d'autres points de ressemblance. Un principe différent agite les masses; mais ces masses se montrent dans leurs mêmes conditions, avec un caractère de force, de résolution et d'énergie. Que se passe-t-il à Paris? quelle différence existe entre le parloir des bourgeois, les assemblées de halles, de quartiers, et les clubs d'une autre époque ; les prédicateurs de la chaire et les orateurs de la place publique; les états-généraux de 1588 et 1593, et lesAssembléesConstituante, Législative, delà grande révolution I
française; le conseil de l'Union et les comités politiques de salut public et de sûreté générale ; le bureau municipal de l'Hôtel-de-Ville et la commune ; les conseils des seize quarteniers et les sociétés des Cordeliers et des Jacobins? Et la lutte, entre qui s'engagea-t-elle? La bourgeoisie a vaincu les gentilshommes ; elle a expulsé le roi de sa ville de Paris ; bientôt elle est elle-même dépassée par le peuple, par la multitude, qui veut lui arracher le pouvoir. N'est-ce pas là toujours la marche des révolutions? Sans doute la comparaison ne peut être absolue ; les événements ne sont jamais identiques; ils se produisent dans la proportion des temps, sous l'impression des idées de chaque époque; mais le type populaire s'empreint indélébile à l'une et à l'autre période.
» La violence n'a qu'une courte durée, elle n'est qu'une crise; et quand les opinions modérées s'emparent du pouvoir, alors i es idées de gouvernement régulierreviennent dans toutesles tètes, parce que ces idées sont l'ordre et la sécurité même. C est ce qui explique la puissance croissante du tiers parti, après les excès du gouvernement catholique et municipal; c'est ce qui favorisa si puissamment la restauration rie Henri IV. Les états-généraux de 1593, si spirituellement caricaturés par la Satire Ménippée, ne doivent-ils pas être replacés à la hauteur de la mission qu'ils exercèrent? ne préparèrent-ils pas la fin de la crise? quel usage firent-ils de cette immense souveraineté qui dispose d'une couronne? Placés entre mille partis divers, ne restèrent-ils pas nationaux, tout en proclamant le triomphe du catholicisme? Dans les époques d'émotions populaires, la vie est en dehors ; nos récentes révolutions eurent leurs processions patriotiques, leurs héros du Panthéon, ces témoignages d'un culte enfanté par la philosophie du xvme siècle. Qu'avaient de plus singulier ces braves processions d'un peuple de bourgeois, qui, sous la bannière de ses saints patrons, prolecteurs du serf, consolateuis du pauvre et du pastourel, couraient aux remparts, remuaient les longues coiileuvrines contre l'ennemi de son Hôtel-de-Ville, du clocher municipal, de cette pieuse chapelle où se conservait la relique vénérée, qui, aux époques d'invasions et de barbarie, avait préservé la bonne cité de Paris de l'épée d'Attila, des Sarrasins et des Normands? »
Sur d'antiques tombeaux, j'ai vu le Temps assis ;
11 démolissait eu silence.
Nos neveux apprendront, par d'imposants débris,
Notre grandeur et sa puissance.
Tout à coup j'ai vu l'homme, être faible et mourant, D'un fer armer sou bras ; dans son ardeur guerrière, Terrible, s'élancer connue un feu dévorant, Semer partout la mort et ravager la terre; Mais les débris affreux, témoins de ses fureurs,
Déjà se couvrent de verdure, Et bientôt !e zéphyr cache sous mille fleurs
Les ruines de la nature.