MIRABEAU
(Hon«re'-&abriel Riquetli, comte de), orateur et homme d'Elat.
Avant d'arriver au règne des lois, la France devait passer par tous les genres de tyrannie. Lorsque la révolution commença, il lui restait encore plusieurs jougs à subir, celui de l'éloquence, celui delà terreur et celui de la gloire. Mirabeau lui imposa le premier avec la force d'un géant. Favorisé par tous les lrasards propres à rehausser la grande faculté dont l'avait doué la nature, dès les premières scènes du drame national, il fixa sur lui tous les yeux. La mort l'enleva longtemps avant que le drame finît; mais son ombre resta présente, comme pour effacer tous ceux qui voudraient essayer après lui le rôle si énergiquement créé par son génie.
En étudiant, la vie des hommes célèbres, on cherche d'abord quelle fut. leur mission, et ensuite de quels moyens ils disposèrent pour la remplir. Quand on s'est bien convaincu que la mission de Mirabeau consistait uniquement à détruire un ancien ordre social, on admire le nombre et la puissance des ressources réunies en sa personne pour cette fin. C'était peu du talent et de la volonté : Mirabeau tenait aux classes privilégiées de l'ordre qu'il devait briser; ce qui lui donnait le mérite d'un sacrifice. En même temps il avait beaucoup souffert; ce cpii lui sauvait le ridicule d'un extrême désintéressement; car il y eut toujours plus de générosité que de puissance réelle dans les efforts de ceux qui tentèrent d'abolir un régime dont ils n'avaient recueilli que des bienfaits. Son immoralité même augmentait, dans une effrayante proportion, l'effet de ses attaques, en lui permettant d'agir sur les gens immoraux,
qui n'ont de foi qu'en leurs semblables. Quant aux gens vertueux, Mirabeau se présentait à leurs regards sous un autre point de vue, et toujours comme un argument au profit de sa cause. En contemplant ses1 vices et ses infortunes, ils pouvaient se dire: « Voilà l'homme de naissance et de mérite tel que l'ancien régime l'a fait! voilà comme il l'a traité! »
Fils d'un grand seigneur écrivain, qui s'intitulait M ami des hommes, et qui lança sur sa famille soixantesept lettres de cachet, Mirabeau naquit au château du Bignon, près de Nemours, le 9 mars 1749. Sa jeunesse, ardente et studieuse, effleura une multitude de connaissances. Des mains d'un précepteur distiiv gué, il passa dans une école militaire, où le célébra Lagrange l'initia aux mathématiques. Destiné à la profession des armes, toute son attention se porta sur les sciences qui s'y rattachent et sur les auteurs qui en ont traité. « Je puis montrer, écrivait-il en 1778, les extraits de trois cents de ces auteurs, et des mémoires de moi sur toutes les parties du métier, depuis les plus grands objets de la guerre jusqu'aux détails de l'artillerie, du génie et des vivres même. » A quatorze ans, il composa l'éloge du Grand Condé; à dix-sept, il entra comme sous-lieutenant dans un régiment de cavalerie. Quelques dettes et une intrigue d'amour motivèrent les premières rigueurs paternelles. Une lettrede cachet confina le jeune homme au fort de l'île de Ré : il y resta près d'un an, et y composa Y Essai sur le despotisme. Ayant obtenu la permission de se rendre en Corse, dont les Génois et les Français attaquaient l'indépendance, il y mérita par ses services un brevet de capitaine de dragons. Suivant l'usage du temps, il supplia son père de lui acheter une compagnie : le père refusa en alléguant que Eayard cl Duguesclin n'avaient pas procédé ainsi. Plein d'une indignation généreuse, il avait tracé lé tableau de la Corse sous l'oppression génoise : le père, auquel ce travail fut remis, se hâta de l'anéantir. Malgré ce témoignage peu touchant de jalousie littéJ raire, le comte de IMirabeau se rapproche du marquis, gagne sa confiance, et, muni de ses pouvoirs, va s'enterrer dans le Limousin et dans le Périgord, pour ne plus songer qu'à faire valoir des domaine^ et à suivre des procès. Las de ces soins obscurs, il se rend à Paris en 1771. C'est là qu'il écrivait au marquis, dont il sentait la faveur passagère lui échapper : « Mais, mon père, quand vous n'auriez que de l'amour-propre, mes succès seraient encore les vôtres. »
Le mépris que Mirabeau laissa percer pour le charlatanisme des économistes, et pour la nouvelle magistrature créée par Maupeou, acheva de le brouiller avec son père. Il revint en Provence, et là, par le conseil de son oncle, il épousa une jeune et riche héritière, fille du premier président du parlement dé ce pays. L'heureuse combinaison de cette alliance semblait devoir terminer tous les malheurs d'un jeune homme qu'accablait un avare despotisme : au contraire, elle lui ouvrit une carrière de souffrances plus nmères et plus longues que toutes celles qu'il avait éprouvées jusqu'alors.
Son existence va se diviser désormais en deux périodes, dont l'une appartient au roman et l'autre à l'histoire. D'abord on le voit, au bout d'un an dé mariage, chargé d'une dette de 160,000 fr.,et réduit
à accepter la tutélaire flétrissure d'une interdiction. Pour assurer l'effet de cette mesure, son père le promène d'exil en exil, du château de Mirabeau à Manosque, de Manosque au château d'If, au fort de Joux. Mirabeau, qui, dans la seconde de ces résidences forcées, avait compliqué sa position par une affaire d'honneur, l'aggrava singulièrement dans la dernière par une intrigue d'amour. Le scandale de ses liaisons avec madame de Monnier, leur fuite commune en Suisse, puis en Hollande, leur arrestation, leur captivité, ont reçu toute la consécration que des fautes et des malheurs peuvent recevoir : le récit en a été tracé par le principal acteur, qui s'est trouvé en même temps être un habile écrivain. Ecroué au donjon de Vincennes, le 8 juin 1777, Mirabeau n'en sortit que le 13 décembre 1780. Il avait alors trente et un ans, et voici dans quel état le revoyait la société. Frappé successivement de quatre lettres de cachet, d'un double exil, il avait subi quatre emprisonnements, une interdiction prononcée par le Châtelet de Paris, une condamnation judiciaire pour le soufflet donné en Provence, et il était sous le coup d'une condamnation capitale pour l'enlèvement commis à Pontarlier.
Rendu à la liberté, Mirabeau la sacrifie volontairement pendant quelques mois, afin de purger sa contumace. Le 12 février 1782, il passe les guichets des prisons de Pontarlier : une transaction, plus avantageuse pour lui que pour son infortunée complice, termina ce procès, dans le cours duquel il ne déploya pas moins d'habileté que d'audace. Les nombreux mémoires qu'il publia révèlent d'avance le grand orateur : il disait lui-même d'un de ses factums : « Si ce n est pas là de l'éloquence inconnue à nos siècles barbares, je ne sais ce que c'est que ce don du ciel si séduisant et si rare. »
Les nombreux écrits de Mirabeau, les orages de sa vie, l'éclat de ses revers avaient entouré son nom d'une brillante célébrité : le temps approchait où il allait le couvrir de gloire. Ce temps était celui où une nation, longtemps asservie, muette par devoir, mais honteuse de son silence, conquit enfin une tribune, et le droit d'y parler d'elle-même, d'y juger le passé, d'y préparer l'avenir.
La place de Mirabeau était marquée à cette tribune. Gentilhomme provençal, c'était de la noblesse de la Provence qu'il devait tenir son mandat. Admis d'abord, puis exclu par ce corps, dont il avait osé combattre les prétentions exagérées, Mirabeau devint l'idole de la bourgeoisie et du peuple; il parut comme un triomphateur à Aix, à Marseille, y calma des séditions, et fut nommé député aux états-généraux par l'une et l'autre ville. Le bruit de sa haute populai ité l'avait précédé à Versailles. Cependant un murmure improbateur accueillit son entrée dans la salle des séances : Mirabeau témoigna par son maintien qu'il l'avait compris et qu'il le méprisait. Il avait la conscience de la dictature, que ses talents l'appelaient à exercer dans cette assemblée, qui détruisit tout, au lieu de tout constituer, et ne fonda que des idées.
Comment caractériser en peu de mots cette dictature ? Si nous en croyons madame de Staël, « Mirabeau, doué de l'esprit le plus énergique et le plus étendu, se crut assez fort pour renverser le gouvernement, et pour rétablir sur les ruines un ordre de
choses quelconque, qui fût l'œuvre de ses mains. Ce projet gigantesque perdit la France et le perdit luimême ; car il se conduisit d'abord comme un factieux, bien que sa véritable manière de voir fût celle de l'homme d'Etat le plus réfléchi. Ayant passé toute sa vie, jusqu'à quarante ans qu'il avait alors, dans les procès, les enlèvements et les prisons, il était banni de la bonne compagnie, et son premier désir était d'y rentrer. Mais il fallait mettre le feu à l'édifice social pour que les portes des salons lui fussent ouvertes. Mirabeau, comme tous les hommes sans morale, vit d'abord son intérêt dans la chose publique, et sa prévoyance fut bornée par son égoïsme. »
Un peu plus loin, le même écrivain ajoute : « Mirabeau se hâta de proclamer les principes les plus désorganisateurs, lui, dont la raison, isolée de son caractère, était parfaitement sage et lumineuse. M. Necker a dit de lui dans un de ses ouvrages, qu'il était tribun par calcul, et aristocrate par goût. Rien ne saurait mieux le peindre : non-seulement son esprit était trop supérieur pour ne pas connaître l'impossibilité de la démocratie en Fiance ; mais ce gouvernement eût été praticable, qu'il ne s'en serait pas soucié. Il attachait un grand prix de vanité à sa naissance; en parlant de la Saint-Barthélémy, on l'entendait dire : L'amiral Coligny, qui, par parenthèse, était mon cousin; tant il cherchait l'occasion de rappeler qu'il était bon gentilhomme.
» Ses goûts dispendieux lui rendaient l'argent fort nécessaire, et l'on a reproché à M. Necker de ne lui en avoir pas donné, à l'ouverture des états-généraux ; les autres ministres s'étaient chargés de ce genre d'affaires, auquel le caractère de M. Necker n'était point propre. D'ailleurs Mirabeau, soit qu'il acceptât ou non l'argent de la cour, était bien décidé à se faire le maître et non l'instrument de cette cour, et l'on n'aurait jamais obtenu de lui qu'il renonçât à sa force démagogique, avant que cette force l'eût conduit à la tête du gouvernement. Il proclamait la réunion de tous les pouvoirs dans une seule assemblée, bien qu'il sût parfaitement qu'une telle organisation politique était destructive de tout bien; mais il se persuadait que la France serait dans sa main, et qu'il pourrait, après l'avoir précipitée dans la confusion, l'en retirer à sa volonté. »
Telle fut en effet l'erreur capitale de Mirabeau, erreur partagée par l'Assemblée dont il était membre, et par la cour qui acheta ses services. Doué d'une puissance d'action extraordinaire, il s'aveuglait sut' sa poitée : il croyait pouvoir s'en servir également pour abattre et pour édifier, la pousser ou l'arrêter dans l'un ou l'autre sens, suivant ses intérêts ou ses caprices. La mort le surprit dans la plénitude de cette illusion funeste. Quelques mois encore, et la marche des choses aurait prouvé que, si la volonté d'un homme suffit pour exciter et calmer une émeute, le temps seul soulève et apaise les révolutions.
Si, en laissant de côté les erreurs du publiciste et les vices de l'homme, on ne considère en Mirabeau que l'orateur, il étonne, il attache, il confond. Depuis sa fameuse apostrophe à M. de Brézé, jusqu'à la séance où, d'un ton si impérieux encore, il imposait silence aux trente voix, Mirabeau fut toujours en scène, toujours en activité, non-seulement dans l'Assemblée, mais dans les clubs, dans les salons, dans
les places publiques : d'un excès de travail il passait à un excès de plaisir : il prodiguait son talent et sa vie avec la confiance qui lui inspirait son athlétique constitution. Presque toutes les fois qu'il prit la parole, il fut éloquent : le jour où il se surpassa luimême fut celui où, défendant un décret de finances proposé par M. Necker, il peignit les horreurs de la banqueroute. « Trois fois, dit madame de Staël, il reparut à la tribune pour effrayer sur ce malheur : les députés des provinces n'y étaient pas très-sensibles; mais comme on ne savait pas alors, ce qu'on a trop appris depuis, à quel point une nation peut supporter la banqueroute, la famine, les massacres, les échafauds, la guerre civile, la guerre étrangère et la tyrannie, l'on reculait à l'idée des souffrances dont l'orateur présentait le tableau. J'étais à peu de distance de Mirabeau, quand il se fit entendre avec tant d'éclat dans l'Assemblée; et, quoique je ne crusse pas à ses bonnes intentions, il captiva pendant deux heures toute mon admiration. Hien n'était plus imprcssif que sa voix, si l'on peut s'exprimer ainsi. Les gestes et les paroles mordantes dont il savait se servir ne venaient peut-être pas purement de l'âme, c'est-à-dire de l'émotion intérieure; mais on sentait dans ses discours une puissance de vie, dont l'effet était prodigieux. »
Une courte, mais terrible décrépitude, annonça la mort de Mirabeau. Pâle, et les yeux profondément creusés, il ne marchait qu'à pas lents ; ses idées n'arrivaient qu'avec peine; son regard ne lançait plus d'éclairs. Une dernière fois, dans la discussion d'une loi sur les mines, il prit la parole à cinq reprises différentes. « Vous vous tuez, » lui dit un ami qui le vit
sortir de l'Assemblée. « Peut-on faire moins pour la justice et pour une si grande cause? » répondit Mirabeau. Quatre jours plus tard il avait cessé d'être. Sa maladie, sa mort portèrent les signes d'une calamité publique: le peuple voyait en lui son héros ; la cour le regardait comme son sauveur. Une foule immense se pressait chaque jour et à toute heure devant son hôtel. Un jeune homme ayant oui dire que, si l'on introduisait du sang nouveau dans les veines d'un mourant, il revivrait, vint s'offrir pour sauver la vie de Mirabeau aux dépens de la sienne. Mirabeau vit le trépas s'approcher avec calme, avec orgueil. N'entcnds-je pas déjà les funérailles d'Achille? disait-il au bruit du canon que l'on tirait pour une cérémonie. Tu peux le vanter, dit-il dans un autre moment à son valet de chambre, qui lui soutenait la tète, de porter dans ce moment la plus forte tête de France. On cite encore de lui ces paroles remarquables : Apres ma mort, les factieux se partageront les lambraux de la monarchie. Quelques instants avant l'heure fatale, il fit ouvrir les fenêtres, et dit à Cabanis : « Mon ami, je mourrai aujourd'hui ; il ne reste plus qu'à s'envelopper de parfums, qu'à se couronner de fleurs et s'environner de musique, afin de se livrer paisiblement au sommeil. » Des douleurs aiguës interrompaient souvent ces discours pleins d'une noblesse et d'une sérénité antiques. — Alors il rappelait à ses amis leur promesse de lui épargner des douleurs inutiles. Il demandait de l'opium avec instance. Pour le satisfaire, on lui présente une coupe, en l'assurant qu'elle contient le mortel breuvage. Il la saisit, la vide, et expire quelques minutes après, le 2 avril 1791.
Mirabeau )
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