‹ Magasin universel (volume 3)Chapitre 208 sur 242 · X.AHBESSK · texte numérisé non relu

X.AHBESSK

(Une vue de Rotterdam.

Rotterdam est une des cités les plus considérables de la Hollande, la première même, pour le commerce, après Amsterdam ; elle tire son nom de la Rotter, rivière qui se jette dans la Meuse, et la communication de toutes deux avec la mer rend la situation de cette ville très-favorable à la navigation. L'histoire de Rotterdam est obscure : on ne saurait dire à quelle époque elle fut bâtie ; on sait seulement que vers l'année 1270 on l'entoura de remparts et on lui donna des privilèges. L'entrée de la ville, près de la rivière, par la porte appelée De nieuwe Hoofds Poorl, est belle, et d'une construction beaucoup plus élégante que celle De oude Hoojds Poort ; le nombre des rues plantées d'arbres , comme c'est l'usage dans toute la Hollande, présente un gracieux spectacle; ces arbres font, relativement aux maisons, l'office d'éventail dans les chaleurs du jour. Ce qui Tome iv- — Août 183-?.

frappe le plus le voyageur qui arrive en Hollande, ce sont les maisons bâties en briques , très-hautes et percées de grandes fenêtres, qui s'avancent à mesure que les étages montent. Rien n'est plus désagréable que les coins de rue formés par de tels bâtiments; si ces maisons, toujours fraîchement décorées, n'avaient une apparence de solidité, un étranger tremblerait pour sa vie, et préférerait la route des canaux à celle des rues. Quoi qu'il en soit, aucun tableau n'est plus intéressant que celui qu'offre la ville de Rotterdam ; on aperçoit un mélange de mâts ornés de longues banderoles : ce sont les Trechtschuitz, petits bâtiments légers, avec leurs pavillons flottants et leurs hunes dorées ; puis de belles avenues d'arbres, des maisons richement dorées, et l'on voit rassemblés sous le même point de vue les traits caractéristiques de la campagne, de la ville et de la mer.

« Cette partie de la Hollande, écrit un voyageur, est le pays le plus bas, le plus plat de l'Europe, et même du monde entier. Toutefois ce pays, quoique dépourvu presque entièrement de ces mouvements du sol qui font ressembler d'autres contrées à un océan de terre onduleuse, n'est pas sans intérêt par le singulier aspect des eaux dont il est traversé en tous sens. Ces pâturages, séparés les uns des autres, non point par des murs, mais par des canaux ; ces champs enclos de digues en guise de haies ; ces maisons ceintes de fossés au lieu de murailles, et auxquelles on arrive par des ponts devis qu'on retire chaque soir ; cette verdure si riche et si variée ; ces arbres vigoureux dont l'ombre se réfléchit dans mille canaux ; toutes ces choses ont bien leur mérite, et pour mon compte, rien ne m'a paru plus piquant, plus neuf, plus original que l'humide Hollande. Je voyageais d'ailleurs par un temps propice, dans l'été, époque de l'année qui vous rend facilement partial pour tous les pays que vous traversez ; ce n'était pas trop de toutes ces eau"x au loin répandues et des légères vapeurs qui s'en exhalaient, pour me soulager de la chaleur étouffante. Les paysans assis devant leur porte, sur des bancs de bois, fumaient tranquillement leurs pipes, dont les bouffées montaient lentement dans cet air de plomb. Quelques ménagères, revenues des champs, au heu de se reposer comme les hommes, nettoyaient les ustensiles du ménage avec celte propreté nationale qui distingue les Hollandais. Des vaches fatiguées levaient la tête vers le ciel pour aspirer de leurs larges narines quelque peu d'air, ou se plaisaient au bord des eaux à boire à plusieurs reprises. Vous, auriez dit un tableau de Gérard Down. En général, la première idée qui vous vient à l'aspect d'un paysage hollandais, c'esj qu'il a dû inspirer un de ces nombreux tahleaux si champêtres dont les peintres flamands ont enrichi tant de galeries. »

Rotterdam a cet avantage sur Amsterdam que s,es murs reçoivent, au moyen de vastes canaux , des vaisseaux marchands de tqutes, grandeurs. Ces vais-? seaux s'arrêtent devant la porte des boutiques, y débarquent leurs marchandises , en prennent de nouvelles et repartent. Des ponts-levis, mis en mouvement par deux hommes, dont chacun en lève une moitié avec une facilité inou'ie, se dressent de chaque côté pour laisser passer les navires, et s'abaissent ensuite pour livrer passage aux gens qui attendent sur les deux rives du canal, regardantjpasser le vaisseau avec cet œil fixe et cette attitude silencieuse qui caractérisent le Hollandais. Les canaux qui tiennent lieu de rues, les barques qui glissent avec rapidité, qui vont et viennent incessamment, donnent à Rotterdam un aspect qui la rapproche de Venise. Là, d'ailleurs, est toute la ressemblance ; car pour l'architecture, il n'y en a pas à Rotterdam, cité dépourvue de monuments ; c'est une honnête place de commerce; toute sa poésie est sur ces lourds vaisseaux qui luiapportent les produits de tous les mondes. Ce n'est pourtant pas une ville triste, quels que soient l'air de réserve et le silence de ses habitants. Une promenade pleine d'intérêt est celle qu'on peut faire sur un des canaux de Rotterdam, dans une trechtschuitz, entre deux rangées de beaux arbres, derrière lesquels se montrent les formes étranges des maisons qui semblent

percées à jour, tant y sont nombreuses les fenêtres ; les équipages de toutes les nations, l'activité commerciale, les bannières aux mille couleurs , tout cela n'est pas un spectacle ordinaire, même pour qui vient de voir Francfort, Coblentz et Cologne.

Le Boomquay ou Boompies (quai aux Arbres) est l'endroit le mieux habité de la ville ; il s'étend à peu près un mille le long de la rivière, depuis la nouvelle jusqu'à la vieille tête du quai, deux passages dans lesquels l'eau entre dans Rotterdam, et remplit les canaux ; la perspective de la Meuse et de la rive opposée est d'une grande beauté. Beaucoup de maisons sont bâties en pierres de taille, lesquelles, n'étant pas une production du pays, ont dû être transportées à frais coûteux; ces maisons magnifiques sont la résidence des familles les plus riches et les plus élégantes. On appelle quai cette promenade, mais ce n'est à proprement parler qu'une large terrasse plantée d'ormes; les habitations qui l'entourent peuvent être comparées aux plus beaux hôtels de Paris. Toutes ces habitations présentent un merveilleux ensemble de fraîcheur, d'ordre et de propreté; des voyageurs ont critiqué cette recherche d'entretien, cette attention minutieuse à laver et peindre sans cesse l'intérieur et l'extérieur des maisons. Mais si l'on avait bien considéré la nature du climat, les habitudes auxquelles il oblige les habitants, on aurait vit qu'une excessive propreté est nécessaire au maintien de la santé des Hollandais ; il n'y a jamais rien de complètement absurde; tout un peuple, accoutumé à calculer scrupuleusement le prix du temps, ne se consacrerait pas, à en perdre, s'il n'était convaincu que ce genre de soin lui est impérativement commandé pour sa propre conservation. Sur le Boomquay a résidé le célèbre Bayle, auteur du Dictionnaire historique et ci àique, professeur de philosophie et d'histoire à Rotterdam, exilé de France pour cause de religion. Les habitants de Rotterdam ont consacré le lieu où Bayle a, vécu, et aucun étran* ger ne visite la ville, saj^s, qu'on le conduise à sa petite demeure, toujours distinguée par son nom inscrit en lettres d'or.

On trouve dans plusieurs parties de Rotterdam les traces de l'occupation espagnole. La forme des maisons rappelle la manière de bâtir pratiquée en Espagne; divers édifices, construits à l'époque de cette domination, portent encore des inscriptions espagnoles. Rotterdam est la ville des institutions philanthropiques; il y en a pour tous les usages et de tous les noms ; c'est aussi l'une des villes où l'esprit mercantile est le plus actif, la passion du gain la plus effrénée. Ces deux sentiments ne sont pas contradictoires. Outre le penchant naturel des esprits occupés à spéculer pour tout ce qui est ordre et régularité, les commerçants qui s'enrichissent sont assez disposés à ouvrir des asiles de charité et de bienfaisance à leurs concitoyens pauvres; d'abord pour diminuer l'envie, ensuite pour s'épargner le pénible spectacle de la pauvreté ambulante. On cite des traits curieux de l'avidité hollandaise. Lors des grandes guerres du commencement de ce siècle, le gouvernement hollandais avait défendu sévèrement l'importation des marchandises anglaises; mais les bourgeois n'en faisaient que plus activement ce commerce défendu. Pendant que les décrets du gouvernement étaient

affichés à tous les coins de Rotterdam, des négociants de cette ville s'arrangèrent avec les fournisseurs fiançais pour leur procurer des draps d'Angleterre, si bien qu'il arriva que dix mille soldats fiançais furent habillés par leurs ennemis, les fabricants anglais. — On rapporte un autre trait qui remonte à l'époque des guerres entre l'Angleterre et la Hollande : Dans une bataille navale, une cessation de combat ayant été convenue entre les deux Hottes, des barques hollandaises vinrent offrir aux vaisseaux anglais, dont les munitions étaient épuisées, quelques livres de poudre à canon, à des prix considérables. De nos jours, les idées de patriotisme ont fait de notables progrès, et il est à présumer que ces circonstances peu honorables pour une nation ne se renouvelleraient plus.

Parmi les églises de Rotterdam, la seule digne d'attention est celle de Saint-Laurent; du haut de la tour on découvre la plus grande partie du midi de la Hollande. H y a dans cette cathédrale peu de monuments remarquables ; les seuls qui attirent l'œil du voyageur sont ceux des grands pensionnaires Corneille de Witt, Jean de Brakel, et de l'amiral Kornaar. On y a placé depuis plusieurs années un orgue magnifique, et cependant la somme allouée pour cet objet acte insuffisante; on voulait qu'il rivalisât avec celui de Haarlem, il aurait fallu plus de dépenses pour le rendre aussi bon. Ce serait une erreur de croire que cet orgue fut construit par amour de la musique ; c'est encore ici une spéculation purement mercantile ; il s'agissait de détourner la foule qui chaque année va entendre l'orgue d'Haarlem, ce qui procure un revenu considérable à cette dernière cité. Il n'est pas de peuple sur la terre, si l'on en excepte les Chinois, ces intrépides ennemis de toute innovation, qui ait montré plus que les Hollandais un véritable attachement à chaque provenance de son pays. Cet immuable respect pour les choses tenant au sol est, chez les Hollandais, d'autant plus singulier qu'étant depuis des siècles en relation de commerce avec les quatre parties du globe, ils ont rapporté chez eux leurs diverses productions; mais ce n'est ni pour les adopter, ni pour les imiter, ni même pour les consommer; c'est uniquement pour les profits d'une revente. Il n'y a donc rien d'étonnant que la Bourse soit le plus beau et même le seul monument de Rotterdam ; il serait plus surprenant que ce fût une académie ou un musée. Nous avons peu de choses à dire sur cet édifice, lequel fut terminé en l'an 1736, sinon qu'il forme un carré long, d'une architecture d'assez bon goût. Il faut aller sur la place de la Bourse, ou plutôt il faut entrer dans la salle, pour emporter un souvenir complet de cette singulière gravité qui distingue les habitants de Rotterdam, et généralement les Hollandais. De sérieuses physionomies, des fronts plissés par des habitudes de calcul, peu de paroles, et ce peu dit à voix basse, à la différence des bruyantes causeries d'affaires de la Bourse parisienne; il y a là beaucoup de ressemblance avec les Anglais de la Bourse de Londres, lesquels d'ailleurs sont confrères d'intérêts et quelquefois compères de gain et d'agiotage avec les boursiers de Rotterdam.

Une espèce de reflet littéraire s'est répandu sur la cité de Rotterdam, par le grand nombre d'ouvrages qui y ont été imprimés dans les trois derniers siècles.

Rotterdam est loin cependant d'être une ville littéraire ; elle a imprimé beaucoup de livres, non par amour des lettres, mais parce que ces livres étant exposés en France à la censure, le débit n'en était que plus assuré et plus grand en Hollande, par les voies de la contrebande, et en raison de la prohibition, qui fait toujours la fortune des livres qu'elle proscrit. Rotteidam faisait donc une spéculation, un commerce, dont la matière était des imprimés; c'est là tout; elle vivait du prix des livres, non des livres eux-mêmes. Toutefois il y a à Rotterdam, sinon des goûts littéraires, du moins un noble respect pour les hommes qui ont illustré leurs noms par leurs écrits, et une sorte de piété filiale pour ceux de la ville qui ont eu part à la gloire des lettres: témoin la vénération qu'on y a pour Erasme; on lui a érigé une superbe statue en bronze d'une hauteur de 10 pieds, et placée au milieu d'un pont; elle fut finie en 1622, et passe pour être le chef-d'œuvre de Henri Keisel, célèbre sculpteur hollandais. Erasme, cette vaste tête d'érudition, naquit à Rotterdam vers la fin du sve siècle, alors que la découverte de l'imprimerie se révélait au monde, et avec elle la noble époque de la renaissance, cette émigration des Hellènes qui avaient transmis en Italie, et de l'Italie en Fiance et en Allemagne, la science pure de l'ancienne Grèce. On vit alors des idées nouvelles, une génération de savants se livrer à tous les travaux tle l'esprit; un échange, un commerce de lettres, de disputes, de controverse, s'établit dans toute l'Europe scientifique, et un savant était à cette époque un homme universel, connu de tous, fêté par les souverains qui se disputaient l'honneur de le posséder à leur cour de le placer dans leur université. Quand on découvrait un fragment d'Homère, quand on pouvait donner un bon texte d'Euripide ou d'Anacréon, un cri de reconnaissance se faisait entendre; on visitait l'érudit célèbre, on le couronnait au Capitole. Existet-il une imposante réputation comme celle d'Erasme? quelque chose est-il comparable à cette puissance de renommée qu'on saluait en même temps dans la Hollande, en Italie, en Allemagne, en France et en Angleterre? La vie d'Erasme est la vivante expression de l'érudition de ce siècle. Quand on parcourt ses œuvres immenses, ses commentaires, son spirituel Éloge dç la folie, ses colloques, ses adages, sesépîtres, échange d'amitié, de science et de hardiesse, on y trouve déjà les premières tentatives d'une réforme religieuse, empreintes à chaque ligne, à chaque épanchement d'avenir. Le gymnase de Rotterdam porte le nom d'Erasme, et on lit sur le frontispice de la maison où il vit le jour, une belle inscription latine à sa louange.

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