‹ Magasin universel (volume 3)Chapitre 221 sur 242 · FRANÇOIS HALS · texte numérisé non relu

FRANÇOIS HALS

Si la vie d'un artiste est dominée par une grande pensée, sans doute cette pensée est de gloire et d'avenir. Cette pensée, c'est sa muse inspiratrice. Et si ce n'était pas elle, que serait-elle donc, cette muse? Serait-ce le désir des richesses? mais si l'artiste veut de l'or, c'est pour se faire la vie plus belle, c'est pour l'épandre autour de soi, pour acheter tout ce qui se vend , pour rapprocher par un luxe enchanteur l'existence positive de son existence intellectuelle.

Cette muse, serait-ce le seul besoin de produire? Non ; car nul n'a produit pour lui seul ; nul n'a dit : Mon œuvre ne sera point vu du monde; seul, je jouirai de mon génie; non, un tel homme ne peut exister. Pour produire, il faut que le démon de l'amour-propre éperonne l'imagination paresseuse.

Mais ce qu'il y a d'étrange, c'est de voir que cette gloire, qui fut l'unique rêve de sa vie, ne couronne l'artiste, après sa mort, qu'en raison de sa fortune.

Ainsi, tout le monde connaît l'opulent Van Dyck, de nom au moins. Van Dyck est l'homme de cour et le commensal des rois; mais qui connaît François Hais?... H ils dont Van Dyck disait lui-même: « Il serait le plus grand peintre de portraits, s'il savait rendre sa couleur plus tendre. Je ne connais aucun peintre plus maître de son pinceau. »

Et ne vous étonnez pas de cet étrange partage de gloire entre eux : tout à l'un, rien à l'autre! pour s'enivrer de bonheur et d'inspiration, il ne fallait à Hais que les joies du cabaret et les joyeux refrains des buveurs; à Van Dyck, il fallait des palais, des vins exquis, d'harmonieuse musique et l'atmosphère des cours : l'un fut connu, l'autre ignoré.

François Hais naquit à Malines vers la fin du xvie siècle. Ses biographes ne sont pas d'accord sur la date exacte de sa naissance, et donnent à peine quelques renseignements sur sa vie. L'un d'eux nOtfs a conservé l'anecdote suivante que nous reproduisons sans rien changer au style, quoiqu'il soit assez incorrect, de crainte de lui faire perdre quelque chose de sa naïveté.

« Lorsque Van Dyck fut déterminé à passer en » Angleterre, il fut exprès à Harlem, pour y voir » Hais. Inutilement fut-il souvent chez lui, il était » les trois quarts de sa vie au cabaret. Le peintre » d'Anvers lui fit dire que quelqu'un l'attendait chez » lui pour se faire peindre. Dès que Hais fut arrivé, >» Van Dyck lui dit qu'il était étranger, qu'il voulait » son portrait, mais qu'il n'avait que deux heures à » lui donner. Hais prit la première toile venue, » arrangea sa palette assez mal et commença à pein- » dre. Peu de temps après, il dit à Van Dyck qu'il » le priait de se lever pour voir ce qu'il avait fait ; le » modèle parut fort content de la copie, et après » avoir causé sur des choses indifférentes, Van Dyck » lui dit que la peinture lui paraissait assez aisée et » qu'il voulait à son tour essayer. Il prit une autre » toile et pria Hais de se mettre à la place qu'il » venaitde quitter. Celui ci, quoique surpris, ne tarda » pas à s'apercevoir qu'il avait affaire à quelqu'un qui » connaissait la palette et son usage. Peu de temps » après, Van Dyck le pria de se lèvera son tour. » Quelle fut sa surprise! « Vous êtes Van Dyck, » s'écria-t-il, en l'embrassant, il n'y a que lui qui » peut faire ce que vous avez fait. »

» Van Dyck voulut l'engager à le suivre en Angle- » terre, il lui promit une fortune bien au-dessus de » son état, qui était assez misérable; il ne put rien » gagner. Abruti par le vin, il lui dit qu'il était » heureux, et ne désirait pas un meilleur sort que le » sien.

» Ils se séparèrent avec regret. Van Dyck fiteule- » ver son portrait que Hais venait de faire, après » avoir répandu quelques guinées dans les mains des » enfants du peintre, que le père prit à son tour

» pour aller répandre dans les guinguettes, w Ces détails prouvent la mauvaise conduite du pauvre François, et sur cela malheureusement tout le monde est d'accord. Son peu de réputation dit plus, c'est qu'il ne suffit pas d'avoir du talent; mais qu'il faut encore savoir le faire briller au grand jour, si l'on veut arriver à une légitime célébrité.

Ses tableaux ont une grande force et ses portraits une vive expression. Il excellait dans ce dernier genre ; il y balança tous ses concurrents et ne fut surpassé que par Van Dyck.

Il mourut le 20 août 1666, laissant plusieurs enfants qui furent tous peintres ou musiciens.

Louis de Planque.

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