RECONSTRUCTION DES CHAMBRES DU PARLEMENT ANGLAIS
On s'occupe beaucoup à Londres de la reconstruction prochaine des Chambres du Parlement : « Cette reconstruction, dit le Times, est un événement des plus importants à notre réputation en beaux arts pour l'avenir ; il faut ériger un bâtiment qui cadre avec la dignité de cet empire. » Notre but n'est pas d'entrer dans tous les détails de cette question ; toutefois nous croyons faire plaisir à nos lecteurs en traçant l'historique du dernier incendie qui a consumé l'ancien bâtiment, et en leur donnant un aperçu des travaux projetés qui en sont la suite.
Ce fut le 16 octobre 1834, vers six heures du soir, qu'une clarté extraordinaire se dessina dans la direction de l'abbaye de Westminster ; en un instant des flots de peuple arrivèrent sur le théâtre de l'incendie; déjà les flammes sortaient par toutes les fenêtres de la façade de la Chambre des lords, et le toit était également embrasé. Les constables euient toutes les peines du monde à contenir la foule, afin de faciliter le service des pompes, qui, à Londres, se fait par des compagnies d'assurance contre l'incendie, fire office. Plus d'une heure s'écoula avant que les pompes pussent jouer, parce que la marée était basse, les tuyaux qui servent à distribuer l'eau dans Londres n'étaient qu'imparfaitement remplis. Aussi les flammes firent à chaque instant des progrès ; entre dix et onze heures deux grandes masses du fronton de la Chambre des lords s'écroulèrent, tandis que la Chambre des communes était presque déjà consumée ; le lendemain matin la destruction était complète. Ce ne fut qu'après des efforts inouïs qu'o11 parvint à sauver Westminster-Hall, édifice attenant à la Chambre des communes, où siègent toutes les Cours de justice et où se conservent les archives judiciaires.
Le monument qui a été si malheureusement détruit était situé sur la rive gauche de la Tamise, à l'extrémité occidentale de la cité de Westminster, au pied du pont de ce nom, et entre la célèbre abbaye et le fleuve. La Chambre des lords était dans le principe la Cour des requêtes, où l'on recevait les pétitions adressées au roi ; la salle où les pairs s'assemblaient était bien décorée, quoique sans luxe; elle
formait un carré long ; les murs étaient garnis de la célèbre tapisserie représentant la défaite de la grande armada espagnole de Philippe II; chaque compartiment, encadré dans une bordure de bois noirci, représentait un épisode de l'événement; les tètes sculptées dans celte bordure étaient les portraits des divers officiers qui commandaient la flotte nnglaise dans les combats qui suivirent la tempête. Entre la Chambre des lords et la Chambre des communes se trouvait la Chambre peinte, où se tenaient les conférences qui avaient lieu entre lesdeux Chambres, à l'occasion des amendements dont on parvient souvent en Angleterre, par ce moyen, à éviter le renvoi. Cette pièce passait pour avoir été la chambre d'Edouard le Confesseur. Une grande partie de cette masse de bâtiments qui formait l'ancien palais du monarque anglais, et qui avait été construite par ce prince, fut réduite en cendres, en 1512, et ce fut à cette époque que la cour se transporta à White-Hall et à Saint-James.
La Chambre des communes était dans l'origine une chapelle érigée par le roi Etienne, et dédiée à son patron ; c'est de là qu'est venue la dénomination de chapelle de saint Etienne (saint Stephen) si souvent appliquée à cet édifice. Il, fut reconstruit en 1347 par Edouard III, et après la réformation, Edouard le donna aux Communes, qui depuis ce temps y avaient toujours tenu leurs séances. La chapelle , telle qu'elle avait été terminée par Edouard III, était d'une beauté si remarquable, que les antiquaires avaient souvent regretté qu'elle eût été transformée en Chambre des communes; il y avait une belle fenêtre gothique sur la façade occidentale, qui se voyait encore avant l'incendie. Les bibliothèques, et en particulier celle de la Chambre des lords, étaient fort considérables, et renfermaient non-seulement des ouvrages de législation et de politique, mais encore de belles-lettres. La plupart étaient magnifiquement reliés, et il y en avait de tellement rares, qu'on n'a guère l'espoir de pouvoir les remplacer. Ainsi, avant de servir de théâtre aux luttes parlementaires, cette antique chapelle avait vu s'agenouiller Guillaume le Bâtard et ses barons normands. Edouard III y médita sur les moyens d'assurer le bonheur de son peuple. Plus tard, Hampden y était venu braver le faible et malheureux Jacques Ii. Quelques heures ont suffi pour priver l'Angleterre d'un de ses plus précieux monuments, de ces voûtes que les deux Pitt, Fox, Sheridan, Addington et tant d'autres, avaient fut retentir des accents de leur mâle éloquence ou des traits de leur verve acérée.
Dans le courant de la dernière session du parlement anglais (1836), l'assemblée invita un concours, général d'architectes à produire leurs plans. Un programme fut fait par un comité formé de membres des deux Chambres ; on offrit des prix dont le nombre ne devait point excéder cinq, et cinq juges furent désignés; le comité prévenait que le style du bâtiment devait être ou gothique ou élizabélhien (c'est- à-dire dans le genre du règne d'Elizabeth). Quatre-vingt-dix-sept plans, ne comprenant pas moins de quatorze cents dessins, furent soumis d'après cela au comité qui adjugea des prix aux auteurs de quatre plans, savoir : 1500 livres sterling au premier, et 500 à chacun des trois autres.
L'auteur du premier plan est M. Charles Barry, architecte de la nouvelle église de Brighton sur la route qui conduit à Londres, et du bâtiment du club des voyageurs, Traeellcrs' Cluh-Housc, dans Pall-Mall (quartier de Londres). Les membres du comité, dans leur rapport au roi, affirment que le plan de M. Barry porte des preuves de génie et d'une supériorité de talent si évidentes, qu'il mérite en tout la préférence qu'ils lui ont accordée sur les autres; et ils n'hésitent point à dire que l'architecture est d'un genre si supérieur et décèle tant de goût et de connaissance du style gothique, qu'il n'y a aucun doute que le talent de l'auteur ne soit en état de répondre aux ordres de Sa Majesté Britannique, si elle jugeait convenable de l'honorer de sa confiance. C'est donc le plan de M. Barry qui va ètie prochainement mis à exécution. La façade du monument aura 870 pieds en longueur sur la rive gauche de la Tamise, et 340 en largeur. L'architecte a fait en sorte que les Chambres du parlement, les cours de justice, law courts, et Westminster- Hall ne formassent qu'un bâtiment qui deviendrait plus commode et serait d'un extérieur plus magnifique.
La terrasse est destinée à l'usage spécial du président, speaker, et des membres des deux Chambres, et offre un passage particulier à chacun d'eux. Les entrées pour le roi, les ministres, les officiers et pour le public sont disposées de manière à être séparées les unes des autres. Une énorme tour, dite tour royale, cadrera avec l'abbaye de Westminster; les étages supérieurs de cette tour serviront de dépôt aux archives publiques. Les deux Chambres occupent autant que possible le centre de la masse des bâtiments, cette position étant considérée comme la plus convenable pour les communications entre elles et la facilité de tout ce qui les entoure. Le but de M. Barry a été de réduire les deux chambres à la plus petite dimension compatible avec leur emploi, et de leur donner une forme qui fournît le plus grand nombre de sièges dans le plus petit espace. Les journalistes se réuniront un peu au-dessus du païquet, et de manière à pouvoir entendre et voir tout ce qui se passe. Dans la Chambre des communes, deux rangs de sièges sous les galeries avep des passages particuliers de communication sont réservés pour les lords et les visiteurs de distinction, qui,rpar cet arrangement, seront séparés des places appropriées spécialement aux membres des communes. On a disposé un passage conduisant des corridors à la barre, de sorte que les membres cjui voudraient présenter des pétitions pourront le faire sans déranger personne. Les bibliothèques des deux Chambres sont placées vers la rivière, afin d'éviter le bruit, et d'obtenir la cjarté du jour.
Il n'a encore été fait que peu de critique sur l'ceuvre de M. Barry. Le Journal d'architecture, architectural magazine, en considère le dessin comme possédant tous les caractères du style gothique, part icu lièrement dans l'intérieur. Si l'on doit y trouver quelques défauts, la façade de la rivière demanderait un peu plus de variété; car cette façade doit être d'une si grande étendue, qu'elle produirait à l'œil un effet monotone si on lui conservait son extiême simplicité. Le Gentleman s Magazine a fait à peu près les mêmes objections; il ne trouve pasîa hauteur du monument en rapport avec sa largeur ; il a blâmé surtout le peu
d'élégance de la tour royale, masse uniforme, plus lourde que tout ce qu'on peut imaginer en architecture.
D'après le second rapport du comité parlementaire, la dépense du bâtiment s'élèvera, en y comprenant les frais imprévus, à peu près à 18,124,600 fr., auxquels il faut ajouter 1,500,000 fr., pour l'achat d'un terrain dans Abington-Street, et 750,000 pour l'ameublement, ce qui forme un total de 20,374,600 f. : « Cette somme est immense, s'écrie un journal anglais influent, mais l'occasion est bien choisie pour une telle dépense, car voici la première fois depuis que fut érigée l'église Saint-Paul, qu'on élèvera en Angleterre un monument digne de son objet : ne le gâtons pas par une économie mal entendue ! »