‹ Magasin universel (volume 3)Chapitre 224 sur 242 · ESPAGNE. — CADIX · texte numérisé non relu

ESPAGNE. — CADIX

(Une vue de Cadix)

L'Andalousie, connue autrefois sous le nom de Bétiquc, a tenté tour à tour l'ambition des peuples conquérants; toujours envahie et toujours subjuguée, il semble que son destin ait été d'appartenir à des étrangers. Les plus anciens documents nous la font voir fréquentée par les Phéniciens qui y formèrent des établissements , puis conquise par les Carthaginois qui en furent chassés par les Romains. A l'époque marquée pour leur décadence, ceux-ci se virent enlever leurs colonies d'Espagne, avec la plus grande partie de l'empire du inonde ; l'Andalousie devint la proie des habitants du Nord qui inondèrent l'Europe au commencement du ve siècle, et elle échut aux Vandales, dont elle reçut le nom qu'elle porte encore aujourd'hui. La domination des Vandales eut une courte durée ; ils furent dispersés par les Goths, et l'Andalousie, après quelques efforts partiels pour se soustraire à la domination de ces nouveaux maîtres, fut réunie à la monarchie qu'ils fondèrent en Espagne. L'empire des Goths subsista environ deux siècles jusqu'à l'invasion des Maures en 71 1. L'Andalousie fut la première province d'Espagne dont les Arabes s'emparèrent et la dernière d'où ils furent expulsés, après l'avoir possédée durant huit siècles.

i L'Andalousie est bornée au nord par les montagnes de la Sierra-Morena, qui la séparent de l'Estramadure et de la Manche ; au levant, parle royaume de Murcie; au midi, par l'Océan et le détroit de Gi- Tome iv. — septembre 1837.

braltar; au couchant, par le petit royaume des Algarves. L'affection que les Maures prirent pour l'Andalousie s'explique par les agréments dont la nature l'a pourvue. Il n'est point dans toute l'Espagne de provinceplus fertile, mieux située pour le commerce, plus riche en grains, en mines, en pâturages; les ardeurs du midi auxquelles elle est exposée sont tempérées en général, soit par le voisinage de la mer, soit par plusieurs chaînes de montagnes, ou par les ruisseaux qui découlent de ces montagnes, et vont concourir, avec plusieurs grandes rivières, à arroser la plaine. La principale de ces rivières est leGuadalquivir, qui traverse toute la province ; elle avait chez les anciens une réputation comparable à celle du Pactole. Du sommet de la Sierra-Morena, on découvre les belles plaines de l'Andalousie, et les souvenirs historiques augmentent les charmes de l'aspect dont on jouit. Cordoue , patrie de Sénèque et capitale du premier empire des Maures, déploie d'abord sa magnificence ; puisSéville, si renommée par la richesse et la beauté de ses édifices ; Italica, patrie de Trajan, d'Adrien, de Théodose; enfin Cadix, commerçante encore, riche et voluptueuse comme autrefois.

Cadix, fondée par les Phéniciens et embellie par les Romains, était située dans un lieu différent de la ville actuelle; on voit quelques restes de ses ruines et de l'emplacement de son fameux temple d'Hercule, près de l'île Saint-Pierre. La ville moderne est bâtie

au bout do la langue de terre qui s'avance dans l'Océan ; c'est une place de commerce et de guerre presque inattaquable par sa situation et ses ouvrages de défense, et d'une miraculeuse opulence par ses relations étendues dans toutes les parties du monde. Sa baie a dix lieues de circonférence, et sert à la fois de magasin de marchandises, d'arsenal de guérie et de bassin de construction. Cadix est une ville bien bâtie ; ses rues, ses places, y sont tenues avec une extrême propreté, et l'on se croirait transporté dans une cité hollandaise, autant par l'activité que par l'ordre qui y règne.

Cadix renferme peu d'édifices publics où l'on puisse trouver des objets dignes d'une attention particulière : une ville commerciale, dominée par l'esprit de spéculation et de négoce, devient rarement un lieu où l'on cultive avec succès les sciences et les arts. Toutes les idées à Cadix sont tournées vers le commerce maritime; la position de son port, il est vrai, est des plus avantageuses; il est à l'entrée de l'Océan, ce qui rend sa communication facile avec le Portugal, l'Angleterre, la Hollande ; placé à côté du détroit de Gibraltar et de la Méditerranée, il communique par là avec le midi et l'est de la France, l'Italie, le Levant et l'Afrique. Aussi ce port est-il devenu un des plus importants de l'Europe.

Le passage de la grande baie de Cadix à la baie des Punlaiès, est défendu par les deux forts Matagordo et San-Lorenzo , placés l'un vis-à-vis de l'autre. C'est le détroit protégé par ces deux forts qu'on traveise pour se rendre à Chiclane, lieu de récréation et de délices pour les habitants de Cadix, car la situation de leur ville, entourée par la mer dans presque toute sa circonférence, réduit à peu de choses les plaisirs de la promenade; à une centaine de pas de la porte de terre, la stérilité commence et règne à plusieurs lieues au loin. Dans la belle saison, on va à Chiclane se dédommager de cette privation de verdure ; là, beaucoup de commerçants ont de jolies maisons de plaisance. Les dames de Cadix, qui joignent tout ce que les femmes andalouses ont de plus piquant, à ces formes décentes que leur donne la fréquentation des étrangers, les sémillantes Gaditanas, viennent y naturaliser pendant quelques semaines les distractions et les amusements de la cité; grands repas, bals, concerts, tout l'étalage de l'opulence, tout le luxe de la toilette; c'est en quelque sorte une lice ouverte aux plaisirs, où les spéculateurs viennent dérider leurs fronts plissés par le calcul. Et quoi de plus ravissant que l'aspect d'une ville espagnole un jour de fête ? Il n'y a pas comme en France quelque chose de compassé et d'ordonné dans les joies publiques ; cette ville de balcons, ces rideaux de soie de mille couleurs à toutes les croisées, ces roses artificielles, ces femmes à mantilles avec leurs brillants éventails, ce costume andalou, cette vie d'intrigues, tout cela jette dans un doux étonnement. Le voyageur est transporté là dans un monde nouveau, il peut dire avec quelque satisfaction : Je ne suis pas à Paris, à Londres, à INaples même, au milieu de celte société d'Anglais et de Fiançais dont les physionomies vous suivent partout.

A Cadix, comme dans toute l'Andalousie, se déploient les grands vestiges de la domination mau-

resque ; chaque montagne porte sur son sommet une petite tour crénelée qui était destinée à garder le pays ; là se trouvaient des émirs chargés de veiller sur les populations chrétiennes qui cultivaient les terres. Partout la domination militaire se ressemble. Descendez le Rhône depuis Châlons jusqu'à Avignon, la ville papale , vous y verrez également des montagnes couronnées de ces tours en ruines ; les vieux châtelains féodaux gardaient aussi les terres acquises par la conquête. A mesure qu'on marche vers Cadix, tout se ressent de la civilisation maure ; à dix lieues autour de la cité, tout est coupé par des canaux artificiels au milieu de plaines fertilisées à bras ; des villages entiers conservent les formes orientales, la porte des maisons est tournée vers le lever du soleil. Les traditions se perpétuent en Espagne ; il y a dans toutes les pompes quelque chose d'antique et de solennel, et rien n'est curieux comme une procession municipale. D'abord en tête , cinq ou six hommes du peuple, avec des massues, frappentde droite et de gauche, et il faut bien se garder de ne pas se retirer avec humilité; ils vous assommeraient saintement, parce que, selon les paroles de la Bible, les Juifs supportaient les plaies que Jehova leur envoyait dans sa colère. Puis arrivent los gigantes, mannequins à formes colossales, habillés en rois maures qui dansent et se trémoussent d'une manière grave ; la foule les poursuit, et leur jette des fleurs ou des pierres selon le caprice. Après viennent los enanos, nains difformes qui excitent le gros rire espagnol par leurs contorsions, roulant leurs yeux comme des possédés. Enfin, les mystères joués par des personnages en bois, jeu sacré où dominent saint Christophe et la Vierge. Au moyen âge, la chevalerie avait divinisé les deux objets de son amour et de sa crainte. La Vierge était l'expression des damoiselles de castels ; saint Christophe était l'image des géants. Du reste, ces jeux de géants se rencontrent partout où les Espagnols portèrent leur domination ; Anvers a ses géants municipaux , aussi bien que Cadix et Valence. Peut-être cette tradition se lie-t-elle plus particulièrement en Espagne à l'expulsion des Maures ; la procession est le souvenir d'une marche triomphale où les rois maures étaient exposés à la risée de la multitude, comme à Rome les rois vaincus marchaient liés à la roue des chars. 11 n'y a rien d'absolument absurde chez les peuples. E***

VOYAGE DE PARIS A LA MER

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