‹ Magasin universel (volume 3)Chapitre 230 sur 242 · TOMB IV. — SEPTEMBRE · texte numérisé non relu

TOMB IV. — SEPTEMBRE

sur la rive droite de la Loire, et le seul monument un peu remarquable après son château , c'est le pont sur lequel on passe pour se rendre dans ses murs; en 1494, l'enceinte de la ville de Gien fut réparée et agrandie par Anne de France, régente du royaume. Anne de France, fille aînée de Louis XI, avait été choisie par son père pour gouverner la monarchie pendant la jeunesse de Charles VIII. Cette préférence de Louis XI pour sa fille, au préjudice des princes du sang, se justifia dans la suite par l'habileté avec laquelle Anne de France dissipa les factions. Le duc d'Orléans, placé par sa naissance le plus près du trône après Charles VIII, ayant pris les armes pour réclamer dans les affaires la part qu'il croyait due à son rang, fut vaincu et fait prisonnier. La régente le retint captif pendant plus de deux ans dans la grosse tour de Bourges et à Gien ; elle refusa constamment sa liberté aux sollicitations des grands de l'État ; ce fut Charles VIII qui alla lui-même le tirer de prison, et qui n'eut jamais à se repentir de cet acte de confiance et de générosité. Depuis cette époque, Anne perdit le crédit qu'elle avait à la cour; elle se retira à Gien et y vécut sans éprouver aucune violence. Lorsque le duc d'Orléans parvint au trône, sous le nom de Louis XII, il se plut à accabler de bienfaits celle qui l'avait persécuté, oubliant les mauvais traitements qu'il en avait reçus, pour ne se souvenir que des services qu'elle avait rendus à la monarchie.

VOYAGE DE PARIS A LA MER

(Septième article. — Foir page 394.) LE ROI DE ROUEN. — LE CHATEAU DE ROBERT LE DIABLE.

Une délicieuse chanson de Bélanger a consacré l'existence du roi d'Yvetot, et le monarque en bonnet de coton, roi fainéant s'il en fut jamais, se levant tard, se couchant tôt, est devenu populaire. C'est en vain que l'abbé Vertot a prétendu nier l'institution de la monarchie d'Yvetot ; la tradition maintient que le roi Clotaire ayant assassiné Gautier, sire d'Yvetot, sur les marches de l'autel, se condamna, pour pénitence d'un si grand sacrilège, à ériger en royaume héréditaire le fief de son vassal égorgé. Ne sait-on pas, d'ailleurs, que le dernier roi d'Yvetot de la onzième ou douzième dynastie s'appelait Camille d'Albon, et fut un très-joli écrivain? Enfin, ne lisez-vous pas dans Flodoart, je crois, un illustre poète du xrve siècle:

Au noble pays de Caux, Y a quatre abbaies royaux, Six prieurez conventuaux, Et six barons de grand arroi, Quatre epmtps, trois ducs, un ROT.

À moins que par ce dernier titre le poète n'ait entendu le roi de Rouen, car Rouen a aussi eu son roi pour lui seul, comme disent les chroniqueurs. C'était sous Charles V, dit le Sage, parce qu'il n'aimait pas les femmes; Charles V, rot facétieux, qui, voulant distraire les bourgeois de Paris de l'énormité d'impôts dont il les accablait, s'avisa de leur donner à tous la noblesse, qui était comme la croix d'honneur du temps; Charles V, roi maçon, propriétaire émérite, qui passa la moitié de sa vie à se bâtir des maisons de ville et des maisons de campagne, que les nobles Parisiens payaient, et qui étaient ensuite attribuées au domaine de la couronne ; Charles V, roi dévot et avare, qui, tandis que les Anglais et les routiers ravageaient le royaume et brûlaient les moissons, travaillait paisiblement à son salut en fondant force couvents, et à la famine publique en accumulant des lingots d'or dans les souterrains de Melun et de Vincennes; Charles "V, roi gourmand, qui exempta de toutes contributions publiques quelconques ses bien amez chapelains et orateurs en Dieu lesCélestins, parce qu'ils avaient inventé en son honneur l'omelette à la célestinc.

Les gens de Rouen, assez mécontents de ce roi, qui jadis, pour défendre Paris assiégé par son confrère Edouard d'Angleterre, n'avait su que donner aux habitants l'ordre d'incendier les maisons des faubourgs Saint- Marcel, Saint- Jacques et Saint-Germain; les gens de Rouen se révoltèrent, et vinrent en foule un matin sur la place du Parvis, criant : «Nous ne voulons plus de Charles V! Nous fermons la vieille couronne de nos ducs et nous en faisons une couronne royale!,. Qui veut la prendre? qui veut être roi des Rouennais? » Alors il y eut un bonhomme qui ouvrit sa fenêtre afin de demander ce que signifiait tout ce bruit; plusieurs parmi le peuple, qui le connaissaient pour un digne bourgeois, s'écrièrent aussitôt en le désignant : Nommons-le ! — Nommons-le! » répéta la foule. avec des applaudissements à faire tomber la cathédrale. Le bon-

homme se retira effrayé et ferma vite sa fenêtre. Mais ceux qui étaient en bas rie voulurent pas en avoir le démenti. Les voilà qui frappent à coups redoublés à la porte et l'enfoncent ; ils se précipitent, ils montent l'escalier; d'autres dressent des échelles contre le mur, grimpent jusqu'aux fenêtres et les brisent, afin d'envahir par toutes les issues le modeste logement du nouveau roi. Celui-ci est enlevé malgré ses refus et ses prières; il est triomphalement descendu et porté sur la place publique. Là, aux cris de joie d'une multitude qui grossissait à chaque instant, un fauteuil est dressé sur quatre bâtons ; on y installe le roi, pompeusement couvert d'une pièce de laine écarlate. Une douzaine de vigoureux drapiers soulèvent sur leurs épaules la monarchie improvisée, et vont la proclamer dans toute la ville, qui la reconnaît et la salue à l'unanimité. Dieu sait si le pauvre homme avait peur ! La plaisanterie ne lui semblait point être de celles qui finissent bien, Il s'attendait certainement à être jeté à l'eau, lorsque ces gens seraient las de jouer avec lui et de le promener à dos d'homme comme une relique. Quelle ne fut point sa surprise, quand, après avoir fait le tour de la ville, il se vit déposer respectueusement au plus beau des palais des anciens ducs de Normandie ! quand les premiers de la cité vinrent se ranger à ses côtés et lui demander ses ordres, tête nue! quand il arriva des ministres, un chancelier desgat des, des courtisans, des notables et de belles femmes qui l'appelèrent Sire ! quand onle fitasseoir à une table magnifiquement servie, avec des hommes nobles derrière lui pour changer son assiette et lui donner à boite ! quand du balcon de son palais, où le soir il fut supplié de se montrer, il vit les maisons illuminées en son honneur, il entendit une voix immense qui criait : Vive, le roi ! Il fallut bien finir par croire et se résigner à cette puissance si drôlement imposée. Pourtant, lorsque la cour se fut retirée, le pauvre roi pleura en pensant à sa femme et à ses enfants qu'on avait peut-être tués dans la bagarre. Alors une porte s'ouvrit, une femme et deux jeunes gens parurent, royalement habillés, et se jetèrent dans les bras du bonhomme, qui fut aussitôt consolé. Quelques jours après, on procéda au cou-r ronnement du citoyen élu de la souveraineté rouennaise. H lui fut présenté avec la couronne une sorte de programme, qui déclarait la ville indépendante, et entourait le trône populaire d'institutions républicaines. Le roi mit la couronne sur sa tète et jura tout ce qu'on voulut. Puis il se demanda, fort inquiet, comment il ferait pour tenir tout cela, si, comme on devait s'y attendre, Charles le Sage lui déclarait la guerre. Alors la frayeur revint à ce pauvre homme de conscience, et la nuit il alla se cacher, si bien que toutes les perquisitions pour le retrouver furent vaines. Il resta près de vingt ans sans reparaître à Rouen, et quand il osa se représenter sur le théâtre de son ancienne gloire, quelqu'un s'étant avisé de le reconnaître et de lui demander si par hasard il ne se souvenait point d'avoir été roi de Rouen, il regarda le fâcheux témoin d'un air désolé, s'enfuit de nouveau; et depuis on ne le revit plus. N'est-ce pas là une bonne histoire?

En quittant Rouen pour naviguer vers le Havre, vous êtes émus, saisis, transportés au magnifique spectacle que présente la Seine coulant avec majesté

entre deux montagnes couvertes de vieilles forêts. Déjà quelque chose vous annonce la mer. Le paquebot, où vous voilà, file rapidement à travers une flottille marchande de bricks et de goélettes qui descendent et montent la rivière avec une lenteur qui vous rend joyeux d'orgueil comme les voyageursd'une voiture de poste quand ils rasent en courant la pénible charrette. Parmi ces navires qui voussemblent immobiles, tant vous allez vite, il y en a pourtant qui viennent de faire des milliers de lieues : et les hommes qui sont dessus se moquent de vous qui leur riez au nez en passant, car ils savent bien qu'avec votre tuyau de tôle vernie et vos roues de moulin si propres, si vermeilles, vous ne pourriez jamais aller d'où ils viennent avec leurs voiles faites de toile à torchons rapiécée. Vous êtes brillants et ils sont forts : vous n'avez qu'une puissance d'emprunt, qui vous abandonne à une certaine distance ; eux trouvent la leur partout. Que votre chaudière s'éteigne, fiers passagers du bateau à vapeur, vous voilà inquiets et perdus. Que faut-il au vaisseau? une boussole et de l'air. Pour voir ce que ces hommes ont vu, il vous faudrait traîner à la remorque du vôtre leur navire plein de houille jusqu'aux écoutilles. Eh! bon Dieu, iriez-vous seulement flâner en curieux à l'embouchure de la Seine, comme vous allez, si ces lourdes machines n'eussent pas traversé dix fois la mer pour vous apporter de quoi faire du feu? Vous êtes les gens de loisir et ils sont les travailleurs. Vous êtes l'aristocratie et ils sont le peuple. Et ne les méprisez pas, gardez-vous-en bien ; car ils n'ont pas si grand besoin de vous que vous avez d'eux : ils n'en seraient pas moins sans vous. Mais vous, que pourriez- vous, que seriez-vous sans eux]? Dieu te préserve de la tempête, Dieu te donne bientôt le port, mon vieux, mon patient navire aux voiles si lasses et si déchirées!

Voyez à droite la forêt de Roumare ( la mare de Rou); ce fut là que Rou ou Rollon, devenu duc et législateur de la Normandie, voulant donner une bonne fois l'idée du respect de la propriété à ses pillards de compagnons, institua une loi qui punissait de mort le voleur et le receleur. Et pour éprouver la puissance de cette loi, vous savez ce qu'il fit! «Un jour, dit Guillaume deJumiéges, dans son Histoire de Normandie, après avoir chassé dans la forêt qui s'élève sur les bords de la Seine, tout près de Rouen, le duc, entouré de la foule de ses serviteurs, était assis au-dessus du lac que nous appelons en langage familier la Marc, lorsqu'il suspendit à un chêne des bracelets d'or. Ces bracelets restèrent pendant trois ans à la même place, intacts, tant on avait une grande frayeur du duc. »

Regardez à gauche, maintenant : c'est la forêt de Rouvray, forêt druidique où les prêtres de nos ancêtres sacrifiaient des hommes à Dieu, conformément au principe infâme que le sang rachète les fautes du coupable. Quand les Romains furent maîtres des Gaules, il est probable que la forêt de Rouvray leur servit pour quelque établissement agricole assez considérable, car vers la fin du xvnic siècle, des fouilles pratiquées dans cette forêt firent découvrir une grande quantité d'instruments aratoires et de monnaies en cuivre à l'effigie des Trajan, des Antonin et des Marc-Aurèlc. Au bout de la forêt de Rouvray, après avoir passé les quatre villages du Petit et du

Grand Quevilly, du Petit et du Grand Couronne, le marinier vous fait remarquer Moulineaux, et si vous suivez bien son doigt levé vers le point le plus haut du site, vous apercevrez peut-être un semblant de ruines qui se nomme le château de Robert le Diable.

Ce reste douteux d'antiques murailles serait tout ce qui rappelle maintenant au voyageur l'une de? plus terribles et des plus merveilleuses légendes de la Normandie, si nous n'avions l'admirable poçme de Meyerbeer, toujours si splendide, toujours si frais, toujours si jeune, malgré ses cinq ans de date et ses trois cents représentations ; le poème de Meyerbeer, étonnant chef-d'œuvre de la musique dramatir que, cette langue, seule vraiment et sûrement universelle. Nous avons entendu des écrivains et des peintres, au retour de la musique de Meyerbeer, dire en repoussant de dédain leurs toiles et leurs livres : .< Avoir fait Rolert le Diable, et mourir ! » San* doute, parbleu! c'est la pensée désespérante qui doit saisir tout artiste, en présence d'un tel ouvrage, comme devant une vierge de Raphaël, comme devant une comédie de Molière, une tragédie de Corneille, un portrait de Van Dyck, un paysage d'IIobbema!

Voilà donc le fort si affreusement historique, commandant la terre et les eaux, où Robert le Diable enfermait ses victimes, cachait ses rapines, et venait avec ses dignes compagnons déshonorer, après d'infernales orgies, les vierges et les religieuses, fiancées des nobles et de Dieu, qu'il avait enlevées dans ses courses. C'est la clef de ce fort qu'il envoya au duc son père, par un ermite, lorsqu'ayant appris de sa mère l'horrible mystère de sa naissance, il partit pour aller à Rome demander au pape un confesseur et une pénitence. C'est sous le vestibule de ce fort qu'il égorgea ses fidèles écuyers Route-en-Courroye, Rigolet, Lambin et Rrise-Godet, parce qu'ils ne voulurent point comme lui renoncer au vol, au meurtre, au viol, et s'en aller pèleriner en honnêtes moines auprès du saint Père, car il était sanguinaire jusque dans son repentir, le bon prince. C'est à la porte de ce fort qu'il pleura du sang par les deux yeux, en réparation du mal qu'il avait fait aux écuyers de son père Huchon et Pierron, en leur crevant un œil à chacun, et leur disant qu'ils auraient moins de peine à dormir, car c'était un prince fort jovial. Mais qui donc était-ce que Robert le Diable, fils du si grand et si puissant duc de Normandie, lequel, après avoir désolé et ruiné de tout ce qu'il put les Etats du duc son père, fut tout à coup pris de componction en causant avec sa mère au château d'Arqués, chargea un ermite de faire rendre à chacun les joyaux et les lingots qu'il avait pris, et se mit en route pour Rome, non à cheval, mais à pied, quoiqu'il fût habillé de fer? Comme l'a si bien démontré M. Achille Deville, savant membre de la Société des antiquaires de Normandie, parlant d'api es les contemporains Guillaume de Jumiéges et Orderic Vital, Robert le Diable n'a rien de commun avec Robert le Magnifique, père du conquérant Guillaume de Normandie. Robert le Diable n'est et ne peut être que Robert Courleheuse ou Courte-Botte, comme son père l'avait plaisamment surnommé, à cause de sa petite taille. Or, Robert Courte-Rotte n'était point le père, mais le fils de Guillaume le Conquérant, qui le maudit et le chassa k pour ses infâmes pillages, viols, meurtres et incen-

dies. L'entrevue si décisive de Robert le Diable et de sa mère au château d'Arqués le prouve, car le château d'Arqués ne fut bâti que sous Guillaume, fils de Robert le Magnifique. La reine Mathilde, femme du conquérant, l'habita quelquefois. D'ailleurs encore, cette partie de la Tour de Londres, qui s'appelle la tour de Robert le Diable, parce que l'enragé prince y fut longtemps enfermé, n'a pu prendre ce nom d'un événement antérieur à Guillaume le Conquérant.

Robert, qui renversait d'une pression d'épaule le plus fort chevalier et son plus fort cheval, qui seul et sans armes avait un jour mis à mort sept hommes bardés de fer ; Robert va docilement trouver un ermite que le pape lui indique; il confesse ses péchés, et apprend du saint homme qu'il lui faut désormais faire le fou et le muet et ne point prendre d'autre nourriture que celle qu'il pourra disputer aux chiens. Là- dessus, le fils de Guillaume le Conquérant s'en va, couvert de haillons, coucher à la porte du palais de l'empereur. Les gardes veulent le chasser, mais l'empereur vient pour se mettre à table et défend que l'on fasse du mal au mendiant. Il dit même à son écuyer de lui offrir à manger, Robert refuse, quoiqu'il ait grand faim. Alors, l'empereur appelant son lévrier favori, lui jette un os de cerf.

Louvet, dit-il, tien Louvet, tien, Mauge cela.

A l'instant Robert saisit l'os que tenait déjà le chien.

Regardez ! au chien s'en va là (dit un chevalier),

Oster li veult son os sans faille (1),

Et le chien aux denz, qu'il ne faille (2), 1

Le tient forment

A li oster tent durement,

Mais le chien le tire et débat : jj

Sans faille, vez ci bon esbat,

Et bien à rire • .

Combien qu'aux denz le chien fort tire! Tire encore plus fort le fol ; Et happé l'a si par le col

Que osté li a

Page 1