‹ Magasin universel (volume 3)Chapitre 8 sur 242 · NICOLAS MACHIAVEL · texte numérisé non relu

NICOLAS MACHIAVEL

Niccolo Machiavelli, que nous appelons Nicolas Machiavel , et que les Italiens désignent communément sous le nom du secrétaire florentin, naquit à Florence, le 3 mai 1469. L'origine de sa famille remontait aux antiques marquis de Toscane, dont les possessions furent peu à peu envahies par la république naissante, vers la fin du 9e siècle. La famille Machiavelli fut honorée treize fois de la dignité de gonfalonier de justice, qui correspondait à celle de doge , et elle siégea cinquante-quatre fois, à diverses époques, dans le conseil des prieurs qui formaient la suprême magistrature de la république.

Lue profonde obscurité couvre les premières an-

nées

de la jeunesse de Machiavel; on sait seulement qu'il perdit son père à l'âge de seize ans, et qu'il acheva ses études sous la tutelle de sa mère. Il fut placé, dit-on, en i4g4, auprès du savant Marcello Virgilio qui occupait un des premiers emplois de la chancellerie d'État; il s'y instruisit aux affaires, et, cinq ans après, il obtint sur quatre concurrens la préférence pour une place de chancelier de la seconde chancellerie. A peine était-il en fonctions, qu'un second décret le nomma secrétaire du Conseil des Dix , ou du gouvernement de la république. C'est dans la même année que Marcello Virgilio fut élevé à la dignité de grand chancelier, primario cancellierc, place qu'il conserva , ainsi que Machiavel la sienne, jusqu'au moment où les Médicis en rentrant dans Florence renversèrent le gouvernement qui les avait employés tous deux.

Pendant l'espace de quatorze ans et cinq mois qu'il occupa ce poste, Machiavel déploya toute l'activité de son esprit et toutes les ressources de son talent. C'était sur lui que reposaient la correspondance intérieure et extérieure de l'État , la tenue des registres des conseils et des délibérations , la rédaction des traités conclus avec les puissances voisines et les souverains étrangers. Mais ses concitoyens ne se bornèrent pas à un emploi pour ainsi dire stérile de sa capacité; ils voulurent en tirer des fruits plus immédiats , et pendant l'exercice même de ses fonctions, on lui confla vingt-trois légations à l'extérieur, dont quatre en France, auprès de Louis XII. Dans toutes ces affaires dont le succès importait extrêmement à la république, il sut toujours soutenir et défendre les intérêts et la dignité de sa patrie. S'il ne put réussir à sauver lui seul le gouvernement de Florence, il ne faut en accuser que le peu d'énergie et l'esprit de discorde qui régnaient parmi les habitans. Toutefois il ne cessa jamais de se servir de l'influence qu'il avait dans les affaires publiques , pour tenter de préserver la liberté de son pays ; et, quel qu'ait été le résultat de ses efforts, ils suffisent du moins à sa gloire.

Florence tomba de nouveau au pouvoir des Médicis. Le gouvernement fut changé ; Machiavel, après quatorze ans de services utiles, fut d'abord destitué de son emploi , et ensuite banni du territoire , avec défense de s'écarter du lieu marqué pour son exil. Ce n'était là que le commencement de ses malheurs. Peu de temps après, quelques républicains conspirèrent pour renverser le nouveau gouvernement, et rétablir la liberté. La conjuration fut découverte; deux des chefs eurent la tète tranchée, leurs principaux complices furent jetés dans les prisons. Machiavel, soupçonné d'être du nombre, sans qu'il existât contre lui aucune preuve, fut appliqué à la torture, et souffrit, comme il le dit lui-même dans une lettre, tout ce qu'on peut souffrir sans perdre la vie. Il n'avoua rien, soit qu'il eût la force de vaincre la douleur et de garder son secret, soit qu'il fût réellement innocent, comme il l'affirma toujours. Enfin il fut compris dans l'amnistie générale prononcée par Léon X , qui signala par cet acte de clémence son avènement à la papauté.

Machiavel, redevenu libre, n'en fut pas beaucoup plus heureux. Il était marié et père de plusieurs enfans; son désintéressement dans l'exercice de son emploi ne lui avait pas permis d'y rien faire pour sa for-

tune, et il sortait de sa place aussi pauvre qu'il y était entré. Il chercha dès lors des consolations dans la retraite et dans l'étude ; et ici il est besoin de réformer quelques uns desjugemens qui ont été portés sur les écrits de cet homme célèbre.

On a fait un livre sur les vicissitudes de la fortune d'Aristote; on en pourrait faire un à peu près semblable au sujet de Machiavel. Ses ouvrages firent d'abord peu de sensation ; les trois principaux : Y Histoire de Florence, les Discours sur Tite-Live, et le Prince, parurent quelques années après sa mort , revêtus d'un privilège du pape Clément VII, l'un des pontifes les plus éclairés qui soient montés sur la chaire de saint Pierre. Les successeurs de Clément VII laissèrent pendant long-temps réimprimer ces ouvrages sans y soupçonner rien de contraire ni à la morale, ni à la religion. Ce ne fut que sous le pontificat de Paul IV que le nom de Machiavel se trouva porté sur le catalogue des auteurs dont les écrits méritaient d'être proscrits; mais c'était prohiber bien tard des livres réimprimés déjà tant de fois, et où le venin qu'ils renfermaient devait être bien caché, puisqu'il a fallu plus de trente pour le découvrir.

Lorsque l'on approfondit les développemensdont Machiavel appuie la plupart de ses principes, sa véritable pensée ne tarde pas à jaillir, et l'on est tout étonné de voir que cet écrivain , que l'on taxe d'une morale si corrompue, parce qu'en exposant d'abord la question froidement et sans l'accompagner de blâme ni d'éloge , il semble rejeter toute idée de vertu , n'abandonne cependant jamais le parti de ce qui est bon et honnête. Le but de Machiavel , en composant le livre du Prince, ne peut plus maintenant rester douteux. En vain les uns ont voulu y voir un piège tendu aux Médicis, afin d'accélérer leur chute par l'appât du pouvoir absolu; en vain les autres ont prétendu que l'austère républicain y fait des concessions qui le rendent fauteur du despotisme. Ce traité a été composé dans la seule vue de prouver aux Médicis que son auteur avait su tirer parti de sa position pour acquérir de profondes connaissances en politique, et qu'il était digne d'être employé par les nouveaux maîtres de sa patrie.

En 1 5a3 , une nouvelle révolution éclate à Florence ; le gouvernement populaire est rétabli. En revenant dans sa ville natale , toutes les espérances de Machiavel s'étaient réveillées. Quel autre en effet avait des titres mieux fondés à la reconnaissance publique ? Mais en arrivant à Florence, les idées de faveur qu'il avait pu concevoir ne tardèrent pas à s'évanouir. Ce n'est point au moment où le peuple est dans l'ivresse du pouvoir qu'il faut en attendre justice. Machiavel en lit la triste expérience; et cet homme, qui avait supporté la torture avec tant de courage, se laissa abattre lorsqu'il se vit écarté des affaires par ses ingrats concitoyens ; le chagrin qu'il en ressentit altéra sa santé. Il crut la rétablir en prenant un remède dont il faisait habituellement usage pour les maux d'estomac auxquels il était sujet : ce remède consistait en pilules dont il conseillait luimême à ses amis de se servir, et qui , disait-il, V avaient ressuscité. Cette fois, leur vertu fut loin d'être efficace ; frappé de violentes douleurs d'entrailles , il expira le %% juin i.r)27, à l'âge de 58 ans. Lorsqu'il sentit sa fin s'approcher, il implora les secours de la religion , et mourut assisté , jusqu'à ses derniers rnomens , de

tous les soins qu'elle prodigue à ses enfans. Il faut que l'acharnement de ses ennemis ait été bien grand pour avoir avancé qu'il était mort dans les sentimens d'athéisme les plus prononcés, et en proférant d'horribles blasphèmes; il existe tant de témoignages qui prouvent le contraire, qu'en vérité on aurait pu s'épargner une telle calomnie. Ce ne fut pourtant qu'en 1787, et sous le gouvernement du grand duc Léopold, que Florence, jusqu'alors ingrate envers la mémoire d'un des grands hommes sortis de son sein, lui éleva un tombeau en marbre dans l'église Santa-Croccc, auprès des monumens de Michel-Ange et de Galilée.

Machiavel passe en Italie pour un des écrivains qui ont donné à la langue nationale le plus de force, de clarté et de naturel. Sa manière d'écrire s'éloigne entièrement de celle de ses contemporains. Tandis que les Bembo , les Guicciardini se plaisaient dans le développement de leurs périodes, Machiavel, poussé par l'impétuosité de sa pensée, jette sa phrase comme elle lui vient à l'esprit; il ne cherche point à l'orner d'une richesse qui lui semble étrangère. Une chose digne de remarque , c'est le rapport qu'a son style avec celui de Montesquieu. Il n'est pas douteux que Montesquieu n'ait fait une élude de Machiavel qu'il appelle un grand homme dans son immortel ouvrage de YEsprit îles Lois ; s'il ne lui a pas rendu plus particulièrement justice en avouant les obligations qu'il lui avait, c'est sans doute la réprobation dont la mémoire du secrétaire florentin était frappée.

Car il reste contre lui une accusation terrible qui a fait de son nom le synonyme de la perfidie et de l'im-

moralité politique. Serait-il donc si difficile d'effacer cette tache ? Ne pourrait-on pas dire qu'en matière de gouvernement , le Machiavélisme existait bien avant Machiavel ? Toutefois , si l'on ne peut tout-à-fait dissiper les funestes préventions qui s'attachent à ses écrits, il trouvera peut-être son excuse, et dans les temps où il a vécu, et dans la position où il s'est trouvé : la France avait vu sur son trône Louis XI ; l'Angleterre Henri VIII qui faisait périr trois reines, ses épouses, sur l'échafaud, et la chaire pontificale était déshonorée par Alexandre VI , ce Borgia de honteuse mémoire. Élevé pour ainsi dire au milieu de l'oubli de tous les principes de morale et de justice, lancé à vingt-quatre ans dans la carrière des affaires publiques , forcé par ses missions à traiter avec des personnages que leur élévation ne mettait pas à l'abri de la corruption, il aurait fallu posséder une ame d'une énergie bien extraordinaire pour ne point se laisser entraîner par le torrent de l'exemple.

Au nombre des antagonistes de Machiavel , on rencontre deux noms qui font autorité. Le premier est Frédéric II , ce monarque guerrier, philosophe et littérateur; le second est Voltaire qui mit à publier X Anti- Machiavel du prince royal de Prusse cette infatigable activité qui fut toujours le mobile de ses actions. Cette entreprise de deux ennemis aussi illustres doit être signalée comme un hommage éclatant rendu à la haute réputation de Machiavel , et comme le complément de toutes les vicissitudes auxquelles ses ouvrages devaient être exposés.

Machiavel.

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Tombeau de Virgile à Naples.

Ce fut le i5 octobre, l'an 70 ayant J. C. , et sous le consulat de Crassus et du grand Pompée, que naquit Virgile [Publias Virgilius ) dans un petit village aujourd'hui connu sous le nom de Petiola, assez voisin de Mantoue. On ne sait rien de précis sur la profession de son père; mais la plus probable des conjectures autorise à penser qu'il était cultivateur et occupé du soin'des troupeaux. On s'accorde à croire que le jeune Virgile eut une ferme pour berceau , des bergers pour compagnons d'enfance, et les champs pour premiers spectacles. Sans doute le père de Virgile ressemblait à celui d'Horace, qui , malgré le faible produit de son Tqxe jy. — Octobre 1333.

modeste enclos , ne négligeait rien pour l'éducation de son fils; Virgile reçut à Crémone les premiers bienfaits d'une instruction libérale. Il atteignaitsa seizième année quand il quitta cette ville pour se rendre à Milan où il prit la robe virile.

Naples, célèbre par ses écoles, Naples, qui conservait, avec la pureté du langage harmonieux des Grecs toutes leurs traditions et le goût des lettres et des sciences, appela bientôt Virgile dans son sein. C'est là que, se préparant à la poésie comme Cicéron s'était préparé à l'éloquence ,1e successeur d'Homère appliqua les forces de son esprit à l'étude assidue de la physique,

de l'histoire naturelle, des mathématiques et de toutes les connaissances que l'on possédait à cette époque. Ce fut à Naples , et à l'âge de trente-quatre ans , que Virgile entreprit les Géorgiques, poème que les siècles ont proclamé le plus beau de ses titres de gloire.

Suivant tous les auteurs qui ont parlé de lui, Virgile était d'une taille assez (levée, rustique d'apparence, faible de corps, sujet à des incommodités graves, trèssobre dans l'usage des alimens, et naturellement sérieux et mélancolique. Il chérissait la solitude, mais n'en recherchait pas moins la société des hommes vertueux et éclairés, au milieu desquels il vivait étranger à l'envie, ne censurant personne, et prenant plaisir à louer le mérite. Virgile semblait n'avoir rien en propre, sa bibliothèque était ouverte à tout le monde comme à lui-même. Quoique presque toujours retiré dans la Sicile, il possédait une maison magnifique à Rome, auprès des jardins de Mécène ; il jouissait en outre d'une fortune considérable qu'il avait reçue d'Auguste. Fidèle à toutes les affections de la nature et à tous les liens du sang, Virgile usait de sa richesse de la manière lapins libérale envers ses nombreux parens qui vécurent tous dans l'aisance, grâce à hu seul. Il avait tant débouté dans le caractère, que les poètes, ses contemporains, bien qu'ils fussent jaloux les uns des àu'res, s'accordaient à le chérir et à l'honorer, Malgré la tendresse de son cœur qui avait besoin d'aimer , Virgile avait une grande réputation de chasteté; à Naples, on l'appelait communément la Vierge, Il était si modeste, qu'il se réfugiait clans les maisons pour se dérober aux regards de la foule qui se portait sur ses pas.

Le cadre resserré de cet article ne permet pas de s'occuper des magnifiques travaux de Virgile, de ses Géorgiques, do ses Bucoliques, et de l'Enéide, sublime épopée qui a placé son auteur à côté d'Homère, et lui a valu le titre de prince de la poésie latine. Dix ans suffirent à peine à Virgile pour composer la moitié de son Enéide; pendant le cours du travail, il fut vivement sollicité par Auguste qui brûlait d'entendre quelque chose du poème; le poète se défendait en alléguant que son ouvrage n'était encore qu'une ébauche; vaincu enfin parles plus pressantes instances, il récitaauprince le second, le quatrième et le sixième livres. Rien ne peut se comparer à l'enthousiasme de l'empereur et de tous ses amis à cette lecture.

Virgile acheva en quatre ans les six derniers livres de l'Enéide ; mais il y reconnaissait lui-même des défauts et des imperfections qu'il vc-jlait faire disparaître. Résolu de les effacer en mettant la dernière main à son ouvrage, il partit pour Athènes, cette terre classique du génie. Après un séjour de plusieurs mois, et comme il s'acheminait vers Rome, Virgile fut saisi d'une indisposition subite , et il mourut, dans la cinquantedeuxième année de son âge. Ses restes, transportés, suivant ses désirs, à Naples, où il avait long- temps mené une vie douce et agréable , furent déposés dans un sarcophage sur le chemin de Touzzole.

Treize siècles plus tard , le tombeau de Virgile était visité par un autre poète célèbre , par Pétrarque, l'un des restaurateurs de la littérature en Europe, immortalise, ainsi que la belle Laurc de Noves , par une foule de Snnctli et de Canzoni qui respirent l'amour le plus tendre, le plus noble, et la plus riche poésie. Robert

d'Anjou régnait alors sur Naples ; c'était le prince le plus remarquable de son temps , par son esprit , ses connaissances et son amour éclairé pour les lettres. L'opinion qu'on avait de lui en Italie était, telle, que Pétrarque ne crut point avoir mérité la couronne poétique que le sénat romain venait de lui décerner, si Robert ne prononçait qu'il en était digne. De son côté, le roi de Naples désirait avec passion connaître personnellement Pétrarque ; il fut charmé de le voir arrivé à sa cour et flatté du motif qui l'y amenait. Il lui fit l'accueil le plus distingué, eut avec lui des entretiens où chacun d'eux se confirma dans l'opinion qu'il avait conçue de l'autre, et voulut le conduire luimême dans les environs de IN api es et au tombeau de Virgile.

Depuis cette époque, ce monument a subi l'inévi- '. gradation des ans; en 179g , le général Cham ■ pionnet, profitant des premiers instans de la victoire , s'empressa de faire restaurer la tombe du grand poète. On n'a malheureusement pas la certitude de posséder le véritable portrait de Virgile; le buste de marbre, placé au Musée, porte assez l'expression simple et mélancolique que la tradition donne à la figure de l'auteur de l'Enéide, mais aucune preuve historique n'a démontré que ce buste soit une copie d'après nature , et faite sur l'original vivant.

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