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VOYAGES. DOMESTICITÉ

Aux détails que nous avons donnés (1) sur la manière de voyager dans l'Inde, nous en ajouterons d'autres empruntés au récit du capitaine Laplace. Les voitures, dit cet auteur, sont achetées fort cher dans les établissements anglais, et il en existe fort peu dans la partie de l'Inde que les Français ont conservée; mais au lieu

(I) Voyez pag. 98, 2e année.

de voitures on se sert habituellement de palanquins, jolies bonbonnières dans lesquelles une personne peut se tenir assise ou mollement étendue sur des coussins. Les portières de côté sont fermées par des rideaux de soie ou des panneaux dorés, sculptés comme l'intérieur; à chaque extrémité du palanquin sort un morceau de bois travaillé avec art et assez long pour que deux ou trois hommes, à chaque bout, puissent le porter sur leurs épaules. Outre ces porteurs, qui vont aussi rapidement qu'un cheval au trot, il en est deux autres qui, attendant leur tour de porter, courent devant et donnent pour ainsi dire le pas.

Ces Indiens, appelés Talingas, sont d'une race particulière qui habite la presqu'île, et, comme les Auver-

gnats en France, ils viennent se louer dans les villes pour le travail auquel leur caste est exclusivement destinée. Us sont, en outre, chargés de l'entretien des bains, dont l'eau est préparée et chauffée avec une célérité merveilleuse.

Ces Talingas sont d'une taille élevée, ils ont les membres forts et bien nourris; leurs traits ont quelque chose de plus mâle, de plus rude que ceux des autres Indiens; ils sont doux, probes et infatigables.

Le luxe des maîtres sedéploie dans l'habillement des porteurs de palanquins. Cet habillement est ordinairement composé d'une chemise blanche, retombant sur un pantalon également de coton, et toujours d'une propreté parfaite; le turban rouge et la ceinture de la même

usEstne-

(Une promenade en" palanquin dans l'Inde)

couleur achèvent de donner à celte livrée un air singulier et agréable tout à la fois.

Etre dans son appartement ou dans son palanquin, s'il n'a pas un équipage à sa disposition, telle est la seule alternative que l'usage laisse dans l'Inde à l'Européen; aller à pied serait tout à fait déroger à sa dignité. .La première fois que M. de Mélay, gouverneur fiançais à Pondichéry, fatigué d'être traîné et porté constamment, parut à pied le soir à la promenade, mais toutefois suivi de sa voiture et des palanquins de sa société, Pondichéry fut regardé comme menacé d'un grand malheur.

Les habitants aisés auxquels leur fortune ne permet pas les calèches, prennent leur revanche dans des palanquins suspendus sur des roues et traînés par des bœufs. La différence est grande sans doute, mais pas autant qu'on le croirait; les deux coursiers sont choisis dans une race qui n'a rien des formes lourdes et grossières de nos bœufs d'Europe; ceux-là sont vifs, de taille moyenne, gras et bien entretenus} ils prennent les mêmes

allures que les chevaux, avec lesquels ils luttent de vitesse et de docilité. Ces voitures, qui paraissent grotesques au premier abord, sont commodes et voyagent rapidement; elles appartiennent le plus ordinairement aux marchands arméniens ou indigènes.

C'est en palanquin, comme le savent nos lecteurs, (pie les voyageurs se transportent d'une extrémité do l'Inde à l'autre; qu'ils franchissent les montagnes par des chemins que les mulets oseraient à peine suivre. Les porteurs sont changés de distance en distance, suivant la position des villages, qui toujours contiennent des individus de la caste qui trouve dans ce genre de travail ses seuls moyens d'existence. Telle est la loyale probité de ces Indiens, que l'Européen abandonné à leur merci, au milieu de contrées presque désertes, n'a jamais eu rien à redouter de leur part. En partant, il montre au chef des douze Talingas ce que contient sa bourse, et celui-ci en répond jusqu'au relais suivant.

Tout se réunit pour plonger dans un profond sommeil le voyageur qui est mollement étendu dans le pa-

lanquin La douce élasticité des coussins, la chaleur, l'uniformité du mouvement, et, plus que tout cela, le gémissement faible et monotone que poussent en cadence les Talingas, ont une puissance soporifique à laquelle il est bien difficile de résister, surtout pendant la nuit, malgré la clarté des torches et le bruit que fait la troupe des Indiens en marchant. Cette circonstance rend on ne peut plus précieux les secours d'un serviteur qu'on appelle Daubaclù dans l'Inde, et qui exerce à peu près les fonctions de valet de chambre intime; cet homme est aussi nécessaire à un Européen que l'air qui sert à sa respiration.

Le Daubachi vous sert d'interprète et vous préserve des roueries des marchands indiens qui cherchent toujours à vous tromper. Il fournit votre maison de tout ce qui est nécessaire ; il exerce sur toutes vos dépenses une inspection à laquelle il faut absolument se soumettre. Le Daubachi ne quitte jamais son maître, le sert à table, couche à sa porte et commande à tous les domestiques.

Dans ses fonctions, toutes de confiance, le Daubachi fait de grands profits; mais les commissions que lui paie le marchand, commissions reçues par l'usage, et que paie ostensiblement le marchand ne l'empêchent pas de soigner les intérêts de l'étranger qui l'emploie.

Après le Daubachi, viennent une foule de serviteurs qu'il faut attacher à sa personne quand on réside dans l'Inde, même pour peu de temps. Chaque genre de travaux est exécuté par un individu qui ne fait jamais autre chose. Il y a un domestique pour les chaussures, un autre pour telle autre partie des vêtements, un autre pour apporter les aliments, etc., etc. Les parias seuls touchent aux chaussures : considérés comme infâmes, ils peuvent seuls manier ce qui a eu vie, et notamment les objets fabriqués avec les restes du bœuf et de la vache, animaux regardés comme sacrés par le reste des Indiens ; eux seuls peuvent être cordonniers et cuisiniers Ces parias remplissent donc les dernières fonctions de la domesticité. Le mépris que leurs compatriotes ont pour eux est généralement justifié par leurs habitudes de sale débauche et d'escroquerie.

Malgré tous ces inconvénients, le service des Indiens est agréable; ils sont doux, soumis, attentifs, propres et très-entendus dans la partie dont ils sont spécialement chargés. Il ne faut du reste attendre d'eux ni reconnaissance ni attachement : payés de leurs peines légères par un très-modique salaire, ils vivent misérablement, grâce à leur frugalité. Un peu de riz, de piment et d'eau, parfois du lait et des fruits, voila leur nourriture habituelle. Parmi les mahométans, et l'on sait qu'il existe beaucoup d'Indiens qui suivent la religion de Mahomet, ceux qui sont riches vivent avec moins de frugalité. Leur régime admet la volaille et le poisson. Quant aux Européens, ils sont, dans l'Inde comme ailleurs, très-friandis de toutes les bonnes choses que fournissent le règne végétal et le règne animal, et ils savent recourir tout à la fois aux systèmes culinaires de la France, de l'Angleterre et de l'Inde.

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