ET D'AUTRES ANIMAUX
Les journaux ont dernièrement entretenu le public de nombreuses observations de pluies de crapauds, présentées à l'Académie des scieuces ; en regard de ces faits, nous placerons d'autres observations relatives à
des pluies de poissons et d'autres petits animaux, que nous empruntons à la Revue des Deux-Mondes.
La première de ces observations a été communiquée à l'Académie dans la séance du 5 novembre. L'observateur est M. Vital Masson, curé de Belligné, canton de Varade, département de la Loire-Inférieure.
« Dans l'été de 1820, dit M. Masson, j'étais maître d'étude au petit séminaire de Nantes, et je passais avec les élèves les jours de congé dans une maison de campagne située à un quart de lieue de la ville. Un jour, pendant <|iie j'étais à cette campagne, il survint un orage; lorsque la pluie eut cessé, je fis une promenade, accompagné de cinq ou six élèves de quinze à seize ans. Quelle fut notre surprise de voir tout à coup une quantité prodigieuse de petits poissons de g à 12 lignes de longueur, qui sautillaient sur l'herbe mouillée, et cela dans un chemin long de quatre cents pas! »
Le second fait est consigné dans un des derniers numéros du journal asiatique de Calcutta. La pluie de poissons eut lieu le 17 mai i834, dans le voisinage d'Allahabad, ville située au conlluent du Gange et de la Jumna. On en a le récit officiel par les zemindars (seigneurs) du village, récit pleinement confirmé par le témoignage d'une foule d'autres habitants.
« Vers midi, disent-ils, le vent soufflant de l'ouest, et le ciel étant chargé de quelques nuages, il vint tout a coup un violent coup de vent accompagné de beaucoup de poussière, et on vit pendant quelques instants tous les objets comme à travers un voile jaunâtre. Ce souffle ne paraissait se faire sentir que sur une largeur de quatre cents yards environ; mais il était très-violent, enlevant les toits des maisons et arrachant les arbres qui se trouvaient dans sa direction. Quand la bourrasque eut passé, on trouva, sur un terrain situé au sud du village et dans un espace de deux arpents, une quantité de poissons disséminés çà et là (au moins trois à quatre mille). Ils appartenaient tous à la même espèce, le chahvea ( Clupea cultrata ). Leur longueur était d'environ un empan et leur poids d'une livre. Ils étaient, quand on les trouva, tous morts et secs à la superficie. L'étang le plus voisin se trouve à environ un demi-mille au sud du village ; la Jumna est à trois milles dans la même direction, le Gange à quatorze milles vers le nord. »
M. T. Brown, à qui nous devons une nouvelle édition de l'excellent ouvrage de White [Natural History of Sclborne), rapporte, dans une des notes qu'il a jointes au texte original, qu'il y a douze ans environ, il tomba dans le Kinross - Shire une pluie de petits harengs. « Plusieurs personnes de ma connaissance, dit-il, recueillirent un grand nombre de ces poissons dans les champs situés autour de Loch-Leven. »
On doit peut-être aussi rattacher aux pluies de poissons le fait mentionné par Ellis, dans ses Recherches sur la Polynésie. Après avoir parlé des poissons de mer et des poissons d'eau douce, qui offrent un aliment aux Otahitiens ou aux habitants des îles voisines, il ajoute: « Il me reste à parler d'un phénomène que les naturels ne savent trop comment expliquer. Dans des creux de rochers et dans d'autres places où se rassemble l'eau tombée du ciel, mais où celle de la mer et des rivières ne saurait, à ce qu'ils assurent, trouver accès, on rencontre quelquefois des poissons petits, mais bien formés. J'ai entendu souvent les gens exprimer leur surprise de trouver des poissons en pareil lieu, et sans
qu'on pût dire comment ces animaux y étaient venus. Ils les nomment topatava, ce qui signifie goutte de pluie, supposant qu'ils doivent être tombés des nues avec la pluie. »
S'il est vrai que ces poissons se trouvent dans des creux de rochers, on ne voit guère comment on pourrait se rendre compte de leur présence autrement que ne le font les naturels. Si on les rencontrait seulement dans des mares, il y aurait une explication plus naturelle du fait, puisqu'il est reconnu que dans les pays chauds, certaines espèces de poissons, qui habitent des marais desséchés pendant une partie de l'année, s'enfoncent dans la vase lorsque l'eau disparaît, et passent leur été, comme nos grenouilles leur hiver, ensevelies dans une terre humide. Sur les côtes de France même, on voit quelque chose de semblable: le lançon, lorsque la mer se retire, s'enterre dans le sable, et pendant la basse mer, il est quelquefois à plusieurs pieds au-dessus du niveau de l'eau.
Comme dernier exemple d'une pluie d'êtres organisés, je crois devoir citer un fait rapporté par Dobrizhoffer dans son Histoire des slbipones, t. n, p. 38/t : <( Une fois, dit-il, après un violent orage qui avait éclaté sur le village du Rosaire (Paraguay), les places et les rues furent couvertes d'une multitude innombrable de sangsues; comme c'était un phénomène dont nous n'avions jamais ouï parler, ce fut pour nous un objet d'étonnement et de divertissement; nos Abipones, au contraire/n'y trouvaient pas'matière à rire; car, comme ils marchent toujours sans chaussure, ces sangsues s'attachaient à leurs jambes et les piquaient cruellement. Au reste, leur tourment ne fut pas de longue durée, car, en moins d'une heure toutes les sangsues avaient disparu, s'élant retirées, suivant toute apparence, dans les marais du voisinage, »
Parmi les diverses espèces dont se compose le genre sangsue, il en est qui vont assez fréquemment à terre poursuivre les lombrics, et on pourrait supposer que celles qui se montrèrent tout à coup dans les places et les rues du Rosaire, étaient sorties spontanément des marais voisins. Cependant on ne voit pas ce qui eût pu déterminer cette émigration en masse, qui était un sujet d'étonnement pour les missionnaires établis depuis quatre ans dans le pays, et paraît même l'avoir été pour les indigènes. Il y a donc lieu de penser qu'elles avaient été transportées par une trombe qui éclata sur le village.
A Ceylan et dans les îles voisines, on trouve une petite sangsue qui, dans la saison des pluies, vit au milieu des herbes, et devient très-incommode aux voyageurs qui cheminent les jambes mies. Mais rien de semblable ne se voit au Paraguay.