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LE NORD ET LE MIDI DE L'ALLEMAGNE

Une des particularités qui distinguent l'Allemagne des autres contrées de l'Europe est sa séparation en deux moitiés d'étendue à peu près égale, mais diffé-

rentes par les mœurs, la manière de vivre de leurs habitants, et leur degré plus ou moins avancé dans les voies de la civilisation.

Le sol même du nord et celui du midi de l'Allemagne diffèrent essentiellemf nt. Bien que la ceinture de montagnes qui les sépare s'étende en quelques points vers le nord, toute la partie occidentale de cette section est une vaste plaine qui va se perdre par une pente douce dans la Baltique et les marais danois, cette région nord est tellement une que là où l'horizon sensible n'est pas borné par des forêts et des bois, l'œil embrasse une immense étendue de champs et de villages sans jamais quitter le niveau de l'horizon. Dans la région méridionale, au contraire, les plaines sont trèsrares, et il ne s'en trouve guère de considérables que dans la Bavière et la Bohème. En presque totalité ces contrées sont presque continuellement coupées par des collines et des montagnes.

Dans l'Allemagne du midi, la vie des habitants est par conséquent celle des montagnards; ils ont avec les habitants du nord toutes les dillérences qui séparent généralement l'homme des monlagues de l'habitant de la plaine. Seulement, comme le climat est loin d'être aussi doux que celui des autres pays méridionaux s'il ués sous la même latitude, les habitants du midi de l'Allemagne ont quelque chose de particulier dans leur manière de vivre. La bizarrerie de la température, même dans le midi , place certaines villes dans une position assez équivoque; souvent elles jouissent de la chaleur habituelle des pays méridionaux, mais soudainement un froid très vif vient remplacer cette douce chaleur et rappeler aux habitants qu'ils né sont point au nombre des peuples heureux dispensés de l'usage des foyers, des manteaux et des fourrures. Presque toutes les capitales du midi de l'Allemagne ont à supporter ces inconvénients, mais surtout la ville de Munich. Dans celte ville, phicée aux portes de l'Italie, où l'on entend fréquemment le langage des Fetturini, l'on serait souvent tenté de prendre les habitudes italiennes, mais bientôt on en reconnaît l'impossibilité. Munich, située au pied des Alpes du Tyrol, au milieu d'une plaine aride et ouverte au vent glacial qui descend des montagnes, est exposée à un froid plus vif que les villes du nord où la température est plus régulière. Egalement à Stuttgard, ville située au fond d'une gorge profonde, quoique l'on soit entouré d'un amphithéâtre de vignes délicieuses qui font rêver le soleil du midi, l'on est souvent obligé à la fin du printemps de faire usage de manteaux. Vienne même, cette capitale si riante, si vive, si enjouée, livrée à la gaieté la plus expansive, est souvent en butte aux inégalités du climat, et l'on sait que Winckelmann, après un séjour de vingt années 0 Naples, voulant revoir le nord de l'Allemagne, sa patrie, retourna subitement en Italie à la seule vue de Vienne et de ses toits pointus. A l'instant son imagination lui rappela tous les froids du nord auxquels, après une lutte opiniâtre contre le sort, il était parvenu à se soustraire.

C'est donc surtout dans les parties où le voisinage des montagnes ne vient pas refroidir le climat que l'influence méridionale se fait le plus sentir, et que le caractère national offre des nuances plus distinctes.

La fertilité de ces provinces est supérieure à presque toutes celles du nord de l'Allemagne. Non-seulement

elles abondent en blé et antres denrées, mais aussi la vigne y est cultivée avec le plus grand succès. Ces productions sont consommées généralement par les autres provinces de l'Allemagne méridionale, qui se les procurent pour un prix modique, parce que les douanes et la distance qui augmentent les frais en rendent le transport impossible dans le nord.

Une autre remarque non moins singulière est que c'est en Allemagne surtout qu'il est facile d'observer la différence de mœurs entre Us provinces qui produisent du vin et celles qui sont privées de vignes. En France, le vin est la boisson assez générale de l'ouvrier, du paysan, et peut-être lui doit-on en partie la vivacité de la nation. L'Allemagne méridionale est presque dans le même cas; au contraire, dans le nord, cette boisson est inconnue à la plus grande partie des habitants. Ici, à l'exception de quelques contrées, le vin ne ligure que sur la table des classes aisées, et les classes moyennes ne se le permettent que le dimanche et les jours de fête. Il y a telle province où, dans une famille avec /j.ooo francs de revenu, c'est à peine si le chef de famille s'en permet l'usage. Sans contredit le nord de l'Allemagne l'emporte sur le midi par son industrie, son commerce, son activité en général, et par suite ses richesses; et cependant l'on peut dire que les habitants du midi seuls jouissent du présent, sans inquiétude de l'avenir, tandis que leurs compatriotes du nord se montrent souvent d'une si grande réserve dans leurs jouissances, que leur prudente économie pourrait souvent à bon droit passer pour avarice.

On peut se figurer l'énorme différence qui existait entre le nord et le midi dans la dépense occasionnée par les besoins de la vie matérielle, avant la réunion des diverses parties de l'Allemagne dans un système commun de douanes.

Dans le nord, la nourriture, le logement, la maind'œuvre, etc., sont beaucoup plus chers que dans le midi. Il en résulte même que l'Allemagne du midi se sert communément d'une monnaie de beaucoup moins de valeur que celle employée dans l'Allemagne du nord. Dans le midi, partout on compte par florins, équivalant à environ 2 fr. 3o c, tandis que dans le nord l'on compte par thalers, dont la valeur égale environ ri fr. 7 5 c. Généralement il est vrai (pie Von se procure dans le midi, pour un florin, ce que dans le nord on paie un thaler, en exceptant seulement les productions coloniales, les objets d'art et de luxe. Aussi le traitement des employés suit-il la même proportion.

On se tromperait cependant si l'on voulait expliquer les avantages que présente le midi par la seule fertilité du sol. On rencontre dans cette région trop de parties stériles, à cause des montagnes, pour que les contrées fertiles puissent seules donner au midi cette supériorité. Le caractère des habitants entre pour beaucoup dans cette différence de physionomie, bien que ce caractère soit aussi, comme nous l'avons vu, une conséquence du climat. Comme tous les peuples méridionaux, l'Allemand du midi se soucie fort peu de ce que l'on est convenu d'appeler représentation. La nature pittoresque qui l'environne l'invite la plus grande partie de l'année aux amusements en plein air, et le bas prix du vin et de la bière le sollicite à fréquenter les cabarets et les restaurants pour s'y récréer avec ses amis. Indif férent sur le luxe de sa maison, où il rassemble trèspeu de monde; indifférent pour son costume, sa dé-

pense est très-bornée, et, rqjnmG on voit, ses goûts sont loin d'être dispendieux.

Dans le nord c'est précisément le contraire. Obligé par le climat à rester presque continuellement confiné au logis, d'ailleurs peu sollicité au dehors par une nature monotone et stérile, la maison est tout pour l'Allemand du nord. Il regarde comme inconvenant de se montrer au cabaret. Il embellit donc selon ses moyens sa demeure, rendez-vous de ses amis, et dépense beaucoup pour sa toilette. Combien ne voit on pas de pauvres employés à 800 fr. de traitement, vivant de privations intérieures pour pouvoir couvrir leur figure maigre et livide d'un superbe chapeau et se montrerai public, eux et leurs femmes, avec une certaine somptuosité d habits. Rien ne caractérise mieux cette manie du nord que le proverbe si répandu dans ces provinces : «Tout le monde voit votre habit et personne ne voit dans votre estomac.» Cette dernière crainte, l'Allemand du midi l'ignore absolument, car il est difficile de distinguer à la mise et même au langage le conseiller du tailleur : l'aisance, la commodité sont la loi suprême, et tous y obéissent; tous cherchent à abréger les mots de la langue et à se débarrasser de toute gêne de lu prononciation dans les épanchements de l'amitié, tandis que, dans le nord, les classes élevées s'efforcent de se distinguer des autres par la prononciation de toutes les consonnes, de toutes les voyelles, tt cela avec une affectation souvent ridicule. Dans le midi, la commode casquette remplace partout le pénible chapeau, et l'on y porte le chapeau de paille et la blouse. Dans le midi, enfin, ce que tout le monde veut, c'est vivre et jouir; dans le nord, on veut paraître, représenter.

Une manière de vivre aussi différente doit nécessairement exercer son influence sur la sociabilité des habitants. Le premier contraste qui frappe aussitôt que l'on a franchi la chaîne des monts qui sépare le nord du midi, est de voir l'Allemand du midi rechercher en foule lés amusements publics, les réunions d'auberges, de cabarets, de restaurants et de cafés ; l'Allemand du nord, au contraire, reçoit ses amis dans l'intérieur de sa maison, et les reçoit avec une certaine cérémonie. Dans le nord on n'assiste qu'à des réunions domestiques dont le cercle est toujours très-limité, au lieu que dans le midi les réunions sont en quelque sorte publiques; et comme chacun contribue pour sa part dans les frais, il en résulte plus de liberté et une égalité complète. Cette règle générale ne souffe que peu d'exceptions; seulement dans l'Allemagne méridionale l'on remarque quelquefois des réunions privées, indépendamment des assemblées publiques dont nous avons parlé ; et dans quelques villes du nord, notamment dans les grandes villes, là où la nature, n'offrant point de sites agréables, oblige les habitants à se rapprocher, les réunions particulières deviennent assez nombreuses pour qu'il soit facile au grand nombre des habitants de s'y faire admettre : tel est, par exemple, Berlin. Nons citerons, comme formant un contraste complet avec cette capitale, la ville de Dresde, cette autre capitale du nord de l'Allema-ne, ou la nature se montre si belle, et dont les habitants se tiennent tellement isolés les uns des autres, que les réunions ne s'étendent jamais au delà des parents et de quelques amis que les fils ont reçus comme un héritage de leurs pères. Toutefois, aucune ville ne jouit mieux des avantages de la société que la ville de Leipsick, qui, sous ce rapport et sous plusieurs autres,

pourrait être comparée à Paris, quoique sa population ne s'élève pas au delà de 4o,ooo habitants.

Une conséquence du besoin qu'éprouvent les habitants du midi à se réunir en masse, a été de multiplier les établissements consacrés à la réunion publique de la société entière, de toute une ville. Tels sont de vastes édifices qui, tantôt sous le nom de Musées, tantôt sous le nom d'Harmonies, se composent de vastes sallesdont chacune a sa destination particulière, et dont l'une est toujours consacrée à la lecture des journaux. A la vérité, le nord offre aussi des constructions analogues, mais là elles ont un caractère tout différent. Elles appartiennent à des sociétés dont le nombre est déterminé (geschlossne gesellschajten), et il n'est pas rare d'en rencontrer trois dans une ville de 12 à i5,ooo habitants; l'une pour la noblesse, l'autre pour le commerce, la troisième pour la littérature et les sciences, et ces réunions sont de véritables caricatures des sociétés politiques ou savantes où, pour être admis, il faut passer par les formalités d'une réception. Enfin, la division des castes est encore aujourd'hui dans les mœurs et l'habitude de l'Allemand du nord : à Dresde, au restaurant, telle table est encore réservée à MM. les conseillers de cour, etc. Dans le midi de l'Allemagne, toute réunion est accessible aux personnes distinguées ; il suffit de payer sa cotisation, et l'admission est une formalité très-simple ; au lieu que dans le nord une réception est un événement que l'on discute avec une extrême importance, et qui donne souveut lieu à une infinité d'intrigues. Au résumé, le nord de l'Allemagne est encore le siège de l'aristocratie, qui y a conservé toute sa puissance, tandis que les habitudes du midi se montrent très-favorables au dogme de l'égalité sociale. Le midi n'a jamais eu à subir que la domination de son clergé et de ses princes, domination souvent paternelle. Le nord, avec son respect pour les usages, se tyrannise par ses propres mœurs.

Il existe une grande analogie, une conformité de mœurs et d'habitudes entre la France et le midi de l'Allemagne. Comme le Français, l'Allemand du midi recherche la société, montre de la répugnance pour les études pénibles, et vit comme lui, ne songeant qu'au présent. La sympathie que l'on trouve pour la France dans le midi de l'Allemagne est donc très-naturelle.

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