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L'ÉCOLE DE MÉDECINE DE PARIS

La part que les étudiants des écoles supérieures de Paris ont prise à presque tous les troubles populaires, a fait mettre plusieurs fois en discussion le projet de porter ces écoles dans les villes de la province. D'autres considérations non moins puissantes en apparence se joignaient au motif principal que nous venons d'indiquer. Exposés dans Paris à mille séductions, détournés de leurs travaux par les tentations de toutes sortes qui s'offrent à eux à chaque pas et sous des formes toujours nouvelles, les jeunes gens, disait-on, dépensent trop souvent en de folles orgies le temps et le modeste capital qui, dans les projets de leurs familles, devaient être les éléments de leur existence à venir. Puis se présentaient les avocats des intérêts des villes de province qui se plaignaient que Paris accaparât tous les

grands établissements publics et les condamnât à un état de tristesse et de pauvreté relative par trop injuste.

Toutes ces doléances et bien d'autres encore que nos lecteurs amis de l'ordre et d'une religieuse éducation auront peut-être faites eux-mêmes bien souvent, n'ont pas prévalu contre les intérêts que le déplacement des écoles aurait compromis: intérêt d'une notable partie de la population industrieuse de Paris; intérêt d'un grand nombre de propriétaires; intérêt des hauts fonctionnaires préposés à la direction des écoles et des professeurs qui en occupent les chaires; enfin, et c'est là le plus sérieux, sinon le plus puissant obstacle, intérêt de la science elle-même et de l'enseignement.

Si les progrès de la science eussent été seuls compromis, bien probablement Paris serait depuis longtemps privé de ce qu'on appelle des foyers d'agitations populaires; Caen, Montpellier, Rennes, peut-être même quelques-unes de nos plus pacifiques et plus assoupissantes cités du second ordre, Tours, Saint-Germain, Versailles, etc., eussent hérité de ces dépouilles; il y aurait à l'heure qu'il est un peu moins déjeunes gens dans les parterres de nos théâtres; quelques centaines d'estaminets, de cafés, de traiteurs et d'hôtels garnis auraient éteint leurs becs de gaz et leurs fourneaux, et montré sur la devanture close le fatal écriteau, tourment du propriétaire. A cela près, Paris se fût amusé comme ci-devant, et le salut de la France n'en eût pas souffert.

Mais l'intérêt de la science, avons-nous dit, n'était pas seul enjeu. Propriétaires, marchands et entrepreneurs se remuèrent à qui mieux mieux chaque fois qu'il fut question de déplacer les grandes écoles ; ils étalèrent leurs doléances dans les journaux; on craignit, en voulant prévenir le retour de ces émeutes, où figuraient les étudiants, de s'attirer une émeute de boutiquiers, d'industriels et de gâte-sauces, et les choses restèrent dans le même état.

Il y avait, au reste, dans cette affaire, une tout autre influence que celle des intéressés que nous venons de désigner. Les chaires des hautes écoles sont remplies par des professeurs auxquels, pour la plupart du moins, leur incontestable capacité a donné une certaine importance, même dans l'ordre politique.

Ces hommes, que de hauts intérêts, de longues habitudes, et même leurs travaux littéraires ou scientifiques attachent à Paris, ne voulaient ni se déplacer ni résigner leurs emplois ; trop de liens puissants les attachaient à l'aristocratie du jour pour que leurs intérêts pussent être froissés. C'était là le plus grand obstacle à la translation des écoles.

A vrai dire, l'intérêt des professeurs illustres qui ont conquis par leurs travaux les chaires des écoles, est intimement lié avec celui de la science elle-même, et par cela seul méritait d'être pris en très-haute considération. Bon ou mauvais, tel est le système de centralisation qui régit la France, qu'il est à peu près impossible pour les savants de vivre loin de Paris.

C'est à Paris que sont concentrées toutes les ressources en fait de livres et de matériaux pour l'histoire naturelle, les études médicales, la physique, la chimie, l'astronomie, les arts technologiques, les antiquités et les autres branches des connaissances humaines.

C'est à Paris que se rassemblent les sociétés savantes, qu'arrivent les correspondances des observateurs étrangers et qu'affluent les étrangers eux-mêmes. C'est là que

la pensée s'échange, que l'intelligence marche le plus rapidement possible.

L'étude de la médecine surtout a, plus que toutes les autres études, besoin du vaste et riche théâtre qu'offrent les capitales. Ce n'est pas seulement parce que leur opulente et nombreuse population offre aux médecins et aux chirurgiens célèbres qui remplissent les chaires publiques, une clientelle assez étendue pour satisfaire l'excusable ambition de ces savants docteurs, mais parce qu'il faut aux élèves eux-mêmes les immenses ressources que fournit incessamment ce grand gouffre de destruction qu'on appelle Paris.

Depuis que les médecins ont compris que leur science

ne possédait qu'un très-petit nombre de vérités et qu'il fallait avant tout observer patiemment et minutieusement les moindres détails du corps humain et les innombrables modifications de la vie, soit dans l'état de santé, soit dans l'état de maladie, l'enseignement de la médecine a pris pour base les opérations anatomiques et la fréquentation des hôpitaux. Or, où trouvera-t-on des sujets sur lesquels puissent s'exercer le scalpel, où réunira-t-on des exemples vivants de toutes les maladies si ce n'est dans une très-grande ville. C'est là ce qui produit l'incontestable supériorité de la Faculté de Paris; c'est là ce qui rend impossible son déplacement. Au reste, l'effervescence politique qui plus d'une fois a

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(Entrée de l'École pratique de la Faculté" de médecine de Paris.}

troublé les école?, semble avoir perdu de son intensité, et l'activité des étudiants parisiens s'est plus spécialement portée depuis quelque tenps sur les études médicales. A aucune époque il ne régna dans aucune école une telle émulation, jamais aucune Faculté ne jeta un si grand éclat.

Le concours des éléments les plus favorables au développement des institutions ne suffit pas, on le sait, pour en assurer la prospérité. Il en est de ces institutions publiques comme des entreprises particulières; c'est toujours par les hommes qui les dirigent qu'elles s'élèvent ou s'abaissent. Les circonstances ne sont rien sans les hommes d'action, et les hommes réussissent souvent malgré les circonstances. Aussi l'école de médecine de Paris ne doit-elle pas aux seuls avantages de sa position la prospérité inouïe à laquelle elle est parvenue depuis

quelques années; cette prospérité, elle la doit aussi à la haute capacité, à la fermeté sage, à l'infatigable activité qu'a déployées le savant qui est à la tête de laFacuIté. Connu depuis longtemps par ses nombreux travaux sur la chimie médicale et sur l'étude si délicate des poisons en particulier, M. Orfila était l'un des professeurs les plus habiles, les plus suivis de la Faculté de médecine de Paris, lorsque sa nomination aux fonctions de doyen et de conseiller au Conseil royal de l'instruction publique vint l'arracher momentanément à la chaire de chimie. Depuis cette époque il a considérablement accru les moyens d'étude mis à la disposition des étudiants, ec facilité les abords de la carrière médicale à un grand nombre d'entre eux. C'est là une justice que les journaux politiques lui ont presque unanimement rendue. Par ses soins, une Ecole pratique admira-

blement conçue, et dont on n'avait fait avant lui qu'un essai imparfait et éphémère, a été annexée à la Faculté. Cette Ecole pratique se compose i° d'un hôpital bâti et organisé pour son but spécial, où se reproduisent au chevet des malades les enseignements faits dans les amphithéâtres de laFaculté; 20 d'un établissementanatomique où, à l'aide du scalpel, les étudiants suivent sur des restes inanimés les détails de la structure humaine et les traces des maladies; 3° de collections d'histoire naturelle, de matière médicale, de préparations; 4° d'un établissement botanique de toute beauté.

Si on en excepte l'établissement botanique qui occupe remplacement de l'ancienne pépinière du Luxembourg et qui est par conséquent à deux pas de la Faculté de médecine, toutes les autres parties de l'Ecole pratique sont rassemblées dans le même lieu, bien que distinctes les unes des autres. Tout cela a été bâti, disposé comme par enchantement et avec une convenance parfaite; aussi les étrangers, les Anglais surtout, affluent-ils à la Faculté. Vous ne trouverez rien de semblable dans aucun autre pays.

Si notre public ne se composait que d'hommes voués à l'élude et de curieux observateurs de la nature, nous leur dirions : Visitez l'Ecole pratique; pour ceux même qui ne doivent pas exercer l'art de guérir, ce sera un bien instructif spectacle que celui qu'offre l'établissement anatomique; mais nous détournerions plutôt de ce but les très-jeunes gens et surtout les femmes qui nous lisent. Ce serait exposer leur organisation délicate à une trop rude et même à une nuisible épreuve, que de leur ouvrir ces salles. Ce qu'il y a de plus hideux dans la mort, à savoir la destruction sous mille formes, est étalé sur cette multitude de tables qu'entoure la foule attentive des étudiants tenant d'une main le livre indicateur et de l'autre le scalpel. Ce tableau-là n'est fait que pour l'homme qui cherche les secrets de la nature; pour lui toute idée de destruction disparaît; il ne voit plus que la vie dans cette dépouille mortelle qu'elle a abandonnée.

Nous nous arrêterons donc au seuil de l'Ecole pratique, et au lieu d'un sujet d'études médicales nous offrirons à nos lecteurs un sujet d'architecture. Le dessin qui accompagne cet article représente l'entrée de cette école. Supprimez la statued'Hippocrate qu'accompagne celle du dieu delà santé, remplacez les deux portes pratiquées à droite et à gauche, au lieu des degrés concevez un bassin rectangulaire, avec un réservoir d'eau à la partie supérieure de cette façade, et vous aurez l'ancienne fontaine de la place de l'Ecole-de-Médecine. C'est en effet cette fontaine elle-même, fontaine à peu près inutile, qu'on a transformée pour un meilleur usage. La nappe d'eau qui tombait du sommet dans le bassin était d'un effet peu naturel, et la plupart du temps, au lieu d'une chute imposante, il ne coulait qu'un maigre filet d'eau. M. l'architecte Gisors, dont nous avons eu deux fois déjà l'occasion d'apprécier le talent, a été chargé de tous les travaux de construction et de restau rai ion de l'Ecole pratique. Il va sans dire que son habileté éprouvée a très-heureusement secondé le zèle du savant doyen auquel nous devons tant d'utiles créations.

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