LA UANSE DE SAINT-GUY; LE TARFNT1SME; LES LOUPS- GAROVJS
Un jeune médecin de Paris, dont les lecteurs de journaux et de revues ont pu apprécier plus d'une fois le vaste savoir et l'esprit philosophique, M. le docteur Littré vient de publier dans un de nos principaux recueils littéraires, sur les grandes épidémies qui ont affligé l'humanité, une dissertation d'un haut intérêt dont nous allons citer un fragment. Après avoir examiné quelques-unes des grandes épidémies plus ou moins analogues à ce qu'on appelle la peste, l'auteur passe en revue celles qui affectaient l'intelligence et engendraient les altérations mentales les plus singulières.
Voici ce qu'était la danse de Saint-Guy : Des bandes d'hommes et de femmes, réunis par un égarement commun, se répandaient dans les rues et les églises, où ils donnaient un spectacle singulier. Ils formaient des cercles en se tenant par la main; et en apparence hors deux-mêmes, ils dansaient avec fureur, sans honte, devant les assistants, jusqu'à ce qu'ils tombassent épuisés. Alors ils se plaignaient d'une grande angoisse, et ne cessaient de gémir que lorsqu'on leur serrait fortement le ventre avec des linges; ils revenaient à eux et restaient tranquilles jusqu'à un nouvel accès. Cette constriction de l'abdomen avait pour but de prévenir le gonflement qui se développait après ces terribles convulsions; on obtenait aussi parfois le même résultat à l'aide de coups de pied et de coups de poing. Pendant la danse convulsive, ils ne voyaient pas, n'entendaient pas; les uns avaient des apparitions de démons, les autres apercevaient des anges et Pempyrée; quand la maladie était complètement développée, elle commençait souvent par des convulsions épileptiques, les malades tombaient sans connaissance et écumants, puis ils se relevaient et commençaient leur danse forcenée. La couleur rouge avait la propriété de les irriter et d'augmenter la violence de leurs accès. Il en était de même des sons d'une musique bruyante, avec laquelle on les accompagnait dans plusieurs villes, et qui paraît avoir plusieurs fois provoqué l'explosion de la maladie chez des spectateurs. Un moyen qu'on employait souvent pour abréger leur accès, était de placer devant eux des bancs et des sièges qui les obligeaient à faire des bonds prodigieux, et ils tombaient promptement épuisés de fatigue. Cette maladie singulière a fait son apparition en Allemagne vers 1 374» lorsqu'à peine avaient cessé les dernières atteintes de la peste noire, et il ne faut pas croire qu'elle n'attaquât que quelques individus. Elle frappait du même vertige des masses considérables, et il se formait des bandes de plusieurs centaines, quelquefois de plusieurs milliers de convulsionnaires qui allaient de ville en ville étalant le spectacle de leur danse désordonnée. Leur apparition répandait le mal qui se propageait ainsi de proche en proche.
Le tarentisme est une maladie analogue qui a régné en Italie pendant plusieurs siècles, et qui, comme la danse épidémique de Saint-Guy, a disparu, au moins dans sa forme primitive. C'est dans la Pouille qu'elle a pris nais>ance; mais de là elle s'est propagée sur presque toute la Péninsule. Dans ce pays, on l'attribua à la morsure d'une araignée appelée tarentule; mais la morsure
venimeuse d'une araignée, et surtout les (erreurs qui s'ensuivaient, n'étaient que la cause occasionnelle d'une maladie nerveuse qui apparaissait aussi en Allemagne avec des symptômes peu différents, et qui avait une cause profonde dans la condition des peuples.
Les personnes qui avaient été ou qui se croyaient mordues par la tarentule tombaient dans la tristesse, et, saisies de stupeur, elles n'étaient plus en possession de leur intelligence; la flûte ou la guitare pouvait seule les secourir. Alors elles s'éveillaient comme d'un enchantement, leurs yeux s'ouvraient, et leurs mouvements, qui suivaient lentement la musique, s'animaient bientôt et devenaient une danse passionnée. C'était une chose fâcheuse que d'interrompre la musique; les malades retombaient dans leur stupeur, il fallait la continuer jusqu'à ce qu'ils fussent complètement épuisés de fatigue. Un phénomène remarquable chez les malades, c'était leur désir de la mer; ils demandaient qu'on les portât sur ses rivages, ou au moins qu'on les entourât de l'image de l'eau; grande opposition avec cette autre redoutable maladie nerveuse : la rage.
On trouve dans plusieurs médecins grecs, et entre autres dans Marcellus de Sida, qui vivait sous Adrien et Antonin, la description d'une singulière maladie nerveuse. Voici le tableau qu'en trace Oribase, médecin de l'empereur Julien : « Ceux qui sont atteints de ce mal sortent de chez eux pendant les heures de nuit; ils imitent les allures du loup en toute chose et errent jusqu'au lever du soleil autour des tombeaux. Il est facile de les connaître; ils sont pâles, ils ont les yeux ternes , secs et enfoncés dans les orbites; la hngue est très-sèche, ils n'ont point de salive dans la bouche et la soif les dévore; leurs jambes, attendu qu'ils font de fréquentes chutes pendant la nuit, sont couvertes d'ulcères incurables. » Les médecins grecs appelèrent ces malades lycantrophes, et le vulgaire, dans nos contrées, les désigne sous le nom de loups -garous. Ils pullulèrent, en effet, dans le moyenjàge, et ces individu s, qu'une étrange perversion des facultés intellectuelles portait à fuir dans les lieux déserts, à errer la nuit, souvent à marcher à quatre pattes, et même à se livrer à d'horribles appétits; ces individus qu'une superstition non moins étrange plaçait sous l'influence des démons, ont été nombreux à certaines époques. Il est des temps où il s'établit une réaction entre les opinions régnantes et certaines altérations mentales, et où celles-ci se multiplient d'autant plus qu'on les croit plus communes. Lei hommes qui étaient sous l'influence de mauvaises dispositions et d'un dérangement prochain, et qui n'entendaient parler autour d'eux que de ces transformations d'êtres humains en bêtes sauvages, tombaient soudainement atteints du mal qui régnait, et allaient grossir la foule de ces malheureux fous qui se croyaient réellement changés en loups. Ce Léger de Versailles, qui tout récemment s'est enfui dans les bois, y a vécu plusieurs mois solitaire et a fini par y assassiner une petite filleet l'a dévorée en partie, était atteintd'une aliénation toute semblable, et aurait passé jadis pour un loupgarou.