‹ Magasin universel (volume 4)Chapitre 110 sur 268 · LES LOTERIES ET LES PRIMES DE LIBRAIRIE · texte numérisé non relu

LES LOTERIES ET LES PRIMES DE LIBRAIRIE

La loterie, qui a conduit par la cupidité et la paresse tant de malheureux à l'hôpital, à laMorgueet à la Cour d'assises, l'infâme et impolitique loterie venait d'être irrévocablement condamnée par la Chambre des députés , lorsque les loups-cerviers de la presse imaginèrent de la faire renaître sous une forme nouvelle, et de lui donner même des dehors de philanthropie et de libéralisme; ils offrirent au public les primes de librairie.

« Peuple, dirent-ils du haut de leurs tréteaux, vous ne lisez pas assez; la lecture c'est la civilisation, le progrès moral et industriel tout à la fois. »

Jusque-là tout allait bien, et le peuple, qui aime et veut entendre la vérité, accourut et se pressa autour d'eux; mais ils ajoutèrent :

« A ceux qui auront beaucoup lu, c'est-à-dire qui au ront beaucoup acheté chez nous, nous donnerons des recompenses pécuniaires; le sort distribuera ces prunes ces encouragements à la lecture; les fonds sont déposés chez le notaire, accourez: nous ne désirons que votre amélioration, nous ne voulons que votre bien. »

Et en effet, le peuple toujours crédule accourut chez ces nouveaux apôtres de la civilisation; mais quel peuplePD'abord les habitués de la loterie, gent incorrigible, gent ignare qui n'a jamais su le calcul des probabilités, qui n'a jamais compris que la loterie royale volait en cachette aux joueurs une énorme partie de leurs bénéfices; puis les gens d'une nature mixte, avides de jouissances matérielles et morales tout à la fois, gens si nombreux, hélas! qui ne voient dans les produits de l'intelligence qu'une distraction et ne diffèrent de l'épicier pur que par une légère teinture des belles-lettres. Les premiers n'avaient vu dans les primes de librairie que les primes elles-mêmes; l'achat des livres, des journaux, des magasins à deux sols n'était pour eux qu'une condition accessoire, une sorte de formalité, une nouvelle manière de s'inscrire au bureau de leur chère loteriequant aux seconds, ils furent séduits par ce double avantage, d'un gain à espérer et d uue bibliothèque à monter! A cela près, pas un d'entre eux ue s'imagina qu'on leur ferait payer à leur valeur les primes et les livres tout à la fois; que tout autant eût valu supprimer les premières pour leur faire payer un pen moins cher les seconds.

Entre ces deux classes de souscripteurs, les uns joueurs de vieille roche, les autres nouvellement convertis à la loterie, toute la différence consiste dans un peu moins de franchise, dans un peu moins de résolution; et, à vrai dire, nous serions tentés de blâmer plus énergiquement les seconds à cause de cette alliance sacrilège de la spéculation et de la noble culture de l'esprit.

C'est cette diabolique association de deux principes aussi opposés qui, pour nous, fait surtout le crime des inventeurs des primes de librairie. On serait plutôt tenté d'excuser les loteries d'immeubles, et en général tous les tirages de bénéfices par la voie du sort, qui sont bien franchement de pures spéculations; on les excuserait du moins s'il était permis d'oublier que le travail est la seule base sur laquelle puissent reposer les intérêts des nations comme ceux des individus, et que la morale elle-même nous défend de faire entrer

des chances incertaines et trompeuses dans nos, calculs d'avenir.

Quelque modeste que soit la position du Magasin Universel, il nous a paru que nous devions à ses nombreux lecteurs, qui, comme nous, comprennent la sainte mission de la presse, et voudraient la préserver du contact impur des hommes d'argent, de nous expliquer franchement sur une question qui intéresse tout le monde; il y avait d'ailleurs pour nous obligation particulière de dire notre pense'e, car des exemplaires du Magasin Universel ont été vendus avec primes, dans certains dépôts de librairie, et, par une rencontre que nous appellerons fatale, une prime est échue à l'un des abonnés qui ont souscrit dans ce dépôt à notre publication.

Est-ce à dire que nous enveloppions dans le même blâme tous les directeurs d'établissements de librairie qui ont embrassé ce nouveau mode de vente? non sans doute. A côté des loups-cerviers qui spéculeraient au besoin sur la religion, il y a la foule trop nombreuse des imitateurs qui croient devoir obéir à la mode. Ceuxci, il faut les plaindre et les éclairer; tel était noire but.

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