‹ Magasin universel (volume 4)Chapitre 11 sur 268 · RUSSIE. - ROUTES. - AUBERGES. - VOITURES · texte numérisé non relu

RUSSIE. - ROUTES. - AUBERGES. - VOITURES

On ne trouve pas en Russie , comme en France , des diligences commodes et douces, allant d'une ville à l'autre, et de bonnes hôtelleries sur le chemin; il faut avoir une voiture en propriété et la garnir même au besoin d'un lit et de provisions. Mais lorsqu'on sait s'arranger, celte manière n'en est pas moins agréable, surtout en hiver. Un traîneau de voyage couvert et pouvant contenir trois personnes ne coûte guère que trente ou quarante roubles, et chaque cheval de poste ne se paie qu'à raison de cinq copecks par verst, ce qui fait environ quatre sous de notre monnaie par lieue ; le postillon n'est rétribué que suivant la générosité du voyageur; encore peut-il ne rien lui donner du tout. Les routes sont larges et excellentes pendant les froids, mais détestables en automne ainsi qu'au printemps, à cause des pluies et des neiges fondues. On peut les parcourir sans crainte des voleurs; il est extrêmement rare d'en rencontrer. Dans de certaines forêts seulement les loups sont capables d'effrayer pendant la nuit; la clochette suspendue au-dessus du cheval du brancart suffit souvent pour les intimider; il faut que la faim les presse beaucoup pour qu'ils osent se jeter sur les voyageurs.

Les postillons ne conduisent point à cheval ; il se placent sur l'équipage, mais le moindre appui leur suffit. S'ils sont

encouragés par l'espérance d'un bon pour boire, ils iront d'une vitesse extrême, et ne cesseront de chanter depuis le moment de leur départ jusqu'à celui de leur arrivée. Cette gaieté n'est pas sans charme , c'est celle d'un enfant à qui l'on promet les étrennes. Le pauvre paysan russe, tenu toujours en tutèle, ne saurait avoir ni le caractère ni la gravité de l'homme honoré comme citoyen; sachant combien de vexations il supporte, les éclats de sa joie passagère doivent causer quelque plaisir à ceux dont sa triste condition excite l'intérêt. Il improvise des airs sur tous les sujets qui lui traversent la pensée, et mêle habituellement le nom des saints et de Dieu même aux vœux les plus bizarres- Avant d'arriver au pied d'une montagne qu'il faut gravir, il rassemble toute la force de son éloquence , et démontre à ses chevaux combien il serait humiliant pour eux de se ralentir pour un tel obstacle ; s'ils le franchissent avec la rapidité qu'on attend de leur amour-propre, les louanges, les bénédictions leur sont prodiguées ; mais , dans le cas contraire, il les accable de coups et de reproches; ce sont des lâches, qui n'obtiendront jamais le paradis et qui sont indignes de la moindre bienveillance.

La rareté des pierres en Russie fait que l'on construit souvent les routes avec des arbres tout entiers, couchés en travers à côté les uns des autres et chevillés aux deux bouts. Si l'on avait soin de faire les réparations nécessaires , celle espèce de plancher, malgré les excavations formées par les pieds des chevaux, aurait du moins l'avantage d'éviter la boue, mais la négligence rend ces chemins très incommodes et très dangereux quand la neige ne les couvre pas. Beaucoup de madriers se détachent, se cassent, usés par le temps, et menacent, par des bascules continuelles, de briser chevaux, voitures et voyageurs. On ne s'occupe d'aplanir ces difficultés que lorsque l'empereur fait annoncer son passage, et même en pareil cas, on fait établir tout exprès une nouvelle route dont les abords sont défendus par des barricades, et qu'on ne livre au public qu'après le passage dii prince.

L'hiver est donc la seule saison de l'année pendant laquelle on puisse voyager commodément en Russie. Un traîneau bien approvisionné dédommage de tout. Enveloppés dans de bonnes fourrures , mollement étendus sur des matelas ou lits de plumes qui adoucissent les secousses déjà si peu sensibles du traînage , ayant pour se réconforter des comestibles succulens et les meilleurs vins de France ou d'Espagne, les nationaux riches font souvent ainsi quatrevingts lieues en vingt-quatre heures, mangeant, buvant et dormant aussi bien que s'ils n'avaient pas quitté leur maison. Parfois, ils font administrer par leurs domestiques force corrections paternelles aux postillons inactifs, et obtiennent par ce moyen ce qu'un étranger est contraint de payer en espères. Ces corrections deviennent, il est vrai, de plus en plus rares avec le temps, surtout lorsque les voyageurs ont affaire à des paysans qui appartiennent à l'empereur.

Le plus ordinairement, les voyageurs aisés se bornent à emporter une petite provision de vin, de liqueurs, de thé, de sucre , etc. Cette provision est souvent contenue dans une sorte de cave portative avec la théière, les tasses, el une bouilloire-réchaud fort commode qu'on appelle Samauar. Ce Samanar est en cuivre; il esl composé d'un vase traversé dans sa hauteur par un tube de même métal qui sert de cheminée, et dans lequel on f.iit brûler un peu de charbon dont la chaleur l'ait prompîement bouillir l'eau dont on a rempli le vase enveloppant. Quant aux vivres, on consomme ceux que fournit le pays; la viande, le gibier, y sont en profusion et à très bas prix.

MAGASIN UMVEUSEL.

Dans le» pauvres maisons qui, loin des villes, tiennent lieu d'hôtelleries, on ne trouve ni lits, ni draps, mais en revanche la paille fraîche et la vermine n'y manquent pas. Quand on a le malheur d'y passer la nuit, on en conserve long-temps le souvenir, à moins qu'on ne prenne la précaution de se coucher dans l'endroit de la chambre où sont les images de dévotion. Ce manque de draps «le lii n'est au reste gênant que pour les étrangers, attendu que les seigneurs russes eux-mêmes n'en usent pas pour la plus part; les paysans couchent ;-ur des peaux de moutons, portent ces peaux partout avec eux, l'été comme l'hiver, et s'en couvrent avec soin dès qu'ils craignent le moindre refroidissement.

On compte de Pélersbourg à Moscou sept cent vingt-huit verstes, environ cent quatre-yingt-deiix lieues de France ; l'empereur et ses courriers font ce trajet quelquefois en moins de quarante heures. On nomme ces derniers fell'aigres, du moi allemand fejdjager (chasseur). Ils ont rang d'officier. 'Armés d'un sabre et de deux pistolets, afin de défendre au besoin leurs dépêches, il faut que tout se dérange pour eux; on voit des convois de plusieurs centaines de chariots pesammenL chargés , être forcés de se jeter de côlé dans la boue, pour laisser le haut du chemin aux ordonnances du prince. Les personnes qui voyagent en poste jouissent du même privilège , mais elles en usent difficilement.

Si les voleurs à main armée sont peu communs en Russie, les tours d'adresse et de friponnerie qui demandent moins de résolution courageuse n'y sont [tas rares. Un voyageur doit, à chaque station, poiler des regards très attentifs sur ses malles et autres effets. Il ne doit s'en laisser imposer ni par l'habit ou les décorations de certains douaniers, ni par l'air de probité qu'il croira lire sur lts visages. Plus on lui témoignera d'empressement et d'obligeance, plus il devra redoubler de précautions. Pris en flagrant délit, ces escamoteurs effrontés ne se déconcertent point , ils prétendent que c'était une simple plaisanterie qu'ils voulaient fai e , et trouveraient fort inconvenant qu'on s'en fâchât ; ce n'e I p"s arip H rlf ■ gr snl* si igneur qu'une pareille ex •

cuse est valable , mais celui qui est sans pouvoir »'a rien de mieux à faire que de s'en accommoder ; de la colère et des imprécations l'exposeraient à mille avanies.

Indépendamment de la poste établie, on trouve sur plusieurs roules, de distance en distance, des paysans appelés iemchiki , faisant paître leurs chevaux dans les champs, qui s'offrent à conduire les voyageurs moyennant un prix un pm plus élevé que le taux ordinaire , mais avec une viles e bien plus grande. Si les relais étaient marqués régulièrement, ce serait une manière fort avantageuse; on ferait beaucoup de chemin pour une très faible somme; mais c imme ils n'ont point de correspondance fixe et sur laquelle on puisse toujours compter, le plus sage est de s'e*t tenir aux moyens positifs. Une voilure, quels que soient son volume et sa pesanteur, n'oblige point à payer au-dessus de quatre chevaux ; s'il en faut davantage, la poste 1rs fournil gratis; et tout calcul fait, il en coûte trois foi< moins eu Russie qu'en France pour voyager avec un éijui., page à soi.

Les bons chevaux russes sont très vifs et très agiles. Dès qu'ils sont attelés, on a grand'peine à les contenir. Au signal donné ils partent rapides comme l'éclair, font six lieue: en une heure, sans qu'il soit besoin de les exciter , et se tuent souvent à force d'ardeur. Quand les courriers reçoivent l'ordre d'aller en toute hâte, ils en crèvent un grand nombre, pour lesquels le gouvernement n'alloue au propriétaire qu*une somme de cinquante roubles à titre d'indemnité. Le service de l'empereur ne se fait pas bénir alors; mais quand on requiert des relais en son nom , ceux q i sont chargés de les fournir remercient le ciel et se font de ce service un titre d'honneur.

Les traîneaux d'hiver et les voitures dont on se sert dans les voyages d'éle, s'appellent Kibitki. Ces voitures ne sont pas suspendues et leurs essieux sont en bois; leur forme à peuples constante, permet de les réparer promptement en tous lieux, et de renouveler les roues et les essieux en pe;i d'instans. Dans les villes de la Russie, on se sert d'équipages semblables aux nôtres, et de Droschki (Voyez !a gravure-), mais jamais de cabriolets.

[ Lioscliivi ru se. )

L«s Bu aux J'ubo:.:.< u;cl e . veulc :oul .u^ de Seine Saiut Gcuiain, y.

Page 1