‹ Magasin universel (volume 4)Chapitre 119 sur 268 · IOEURS DE LA BRETAGNE.— LE LÉONAIS · texte numérisé non relu

IOEURS DE LA BRETAGNE.— LE LÉONAIS

Le Léonais, qui comprend à peu d'exceptions près tout le territoire renfermé dans les arrondissements de Morlaix et de Brest, forme la plus riche partie du Finistère. C'est là que l'on trouve ces belles campagnes à luxuriantes végétations; ces vallées mousseuses, festonnées de chèvrefeuilles, de ronces et de houblon sauvage; ces mille nids de verdure d'où sort la fumée d'une chaumière, toutes ces oasis de fleurs et d'ombrages où point l'aiguille brodée d'un clocher de granit, ou la tête penchée d'un calvaire. Nulle autre partie de la Bretagne ne présente une variété aussi continuelle. Mais ce qui est surtout propre au Léonais, c'est l'éblouissante fraîcheur de ses campagnes, c'est l'espèce d'humide opulence de ses feuillées et de ses plages. Tout, dans cette contrée, exhale je ne sais quelle enchanteresse et paisible fertilité. Il semble que, couverte d'églises, de croix, de chapelles, elle soit fécondée par la présence de tant d'objets sacrés. On voit, rien qu'à la regarder, que c'est une terre bénite et qu'aiment les habitants du paradis. Ses villes même conservent ce caractère de sainte et charmante aisance. C'est Morlaix, 1 assis au fond de sa vallée, avec sa couronne de jardins et les paisibles caboteurs à voiles roses, qui dorment sur son canal ; c'est Saint Pol-de Léon, qui se dessine de loin sous ses clochers aériens, comme une grande cité du moyen âge ; ville-monastère où vous ne trouvez que des prêtres qui passent, des enfants en prière au seuil des églises, et de pauvres cloârecs, aux longs cheveux, apprenant tout haut, sur les chemins, leurs leçons latines; c'est Lesneven , triste bourgade, semée de couvents à demi ruinés, et où la vie toute monacale se partage également entre les offices et les digestions; c'est Landerneau, charmant village allemand, avec ses maisonnettes blanches, ses parterres à "rilles vertes, et ses fabriques cachées dans les arbres; c'est Roscoff, vaillant petit port qui s'avance vers l'Angleterre, comme po:<r la défier, relâche de corsaires et de flibustiers qui fleurit sous la protection de sainte

Barbe.

Je ne dis rien de Brest, car c'est une colonie maritime, qui n'a de Breton que le nom. Brest n'est pas une ville de terre ferme; c'est un gaillard d'avant- où vit

un équipage ramassé de tous côtés, où s'agite dans la brume une population en toile cirée et en chapeau de cuir bouilli, chez laquelle le caractère marin a efface toutes les autres nuances nationales. Mais à part cette exception, il n'est point un seul hameau dans le Léonais qui ne reflète plus ou moins ce calme et pieux bienêtre dont nous avons parlé. C'est là le cachet du pays. T«ut y semble sons l'immédiate protection du ciel et marqué aux armoiries de Dieu. On ne peut croire, lorsqu'on ne l'a point parcouru, à l'innombrable quantité de ses monuments religieux. Un seul fait en donnera une idée. Pendant la Restauration, on songea à relever les croix des carrefours qui avaient été abattues en 179^, et, après une recherche exacte, on trouva qu'il ne faudrait pas moins de i,5oo,ooo fr. pour rétablir toutes celles qui existaient à cette époque dans le Finistère! — Le Léonais comptait au moins pour les deux tiers dans cette somme.

L'église est le seul point de réunion des paysans léonards. Renfermés dans des fermes isolées, vivant de la vie de famille, ils ne se réunissent jamais qu'à la paroisse pour prier et au cimetière pour venir premlre leur rang parmi les cercueils. L'église est leur spectacle, leur récréation. Hors de là, leur lourde existence tourne sans cesse dans un cercle abrutissant de travaux qui laissent peu de place à la pensée.

Mais bien que tonte l'existence du Léonard ait une teinte pieuse, c'est surtout à sa mort qu'apparaît toute sa religiosité ; c'est arrivé au terme de toutes ses misères, sur le seuil du monde où ses espérances vont s'accomplir, qu'il s'entoure de toutes ses croyances et découvre toute sa nature de chrétien. La science est assez rarement appelée par lui au secours de la nature. Il y a peu d'années que l'on se sert de médecins dans les campagnes ; encore la confiance en eux est-elle loin d'être générale. Quelques remèdes traditionnels, des prières, des messes dites à la paroisse, des vœux aux saints les plus connus, tels sont les spécifiques ordinairement employés. Chaque dimanche, à l'heure des offices, on voit des femmes, les yeux rouges de larmes, s'avancer vers l'autel delà Vierge, avec des cierges qu'elles allument et qu'elles y déposent : ce sont des sœurs, des mères, des épouses qui viennent demander la vie d'un être chéri qui se meurt, à la femme céleste qui, comme elles, sut ce que coûtent les larmes versées sur un cercueil. On peut dire, en comptant ces cierges qui brûlent sur l'autel d'une lumière pâle, combien il y a dans la paroisse d'âmes prêtes à quitter la terre, combien de maisons où l'on écoute avec terreur le râle d'un agonisant, combien d'épouses qui attendent le nom désolé de veuve. Nous n'avons jamais vu, sans un mélange de terreur et de pitié, cette annonce muette d agonie, placée là comme pour nous rappeler à tous que la mort est proche, et pour nous avertir de la faiblesse et des douleurs humaines.

Dès que les souffrances du malade ont pris un caractère mortel, la famille s'agenouille autour de son lit, et le plus vieux répète à liante voix la prière des agonisants. Le prêtre vient et lui confère les derniers sacrements. Le mourant les reçoit généralement avec calme : retiré au fond de lui-même et en présence de Dieu, il meurt au bruit des prières, soutenu par la pensée que son entrée dans l'autre monde sera éclatante, et qu'il trouvera à la porte du ciel l'auréole d'é-

toiles. Les regrets de la famille sont graves et saints, mais elle ne fera rien pour écarter la triste image de sa perte. Le Léonard est dur à sa pauvre âme comme à son corps. Il ne reculera pas plus devant la souffrance morale que devant la fatigue ou le danger. Tandis que l'homme des villes esquive ses regrets, fraude ses larmes au sort, et fuit tout ce qui peut meurtrir son cœur brisé, le paysan breton, lui, se place franchement devant sa douleur; il la reçoit lui-même sans chercher à la faire congédier par office de v.det; il la regarde en face et longtemps. Fermez vos portes pour ne point entendre le tumulte du convoi, faites taire la voix des prêtres; lui, il ne quittera point la chambre où dort le cadavre; il verra allumer les cierges, coudre le suaire, clouer la châsse, et quand les fossoyeurs viendront, il se lèvera pour les suivre; il ira, les cheveux épars, à la suite du corps; il entendra la terre tomber lentement sur le cercueil, et ne se retirera que lorsque tout sera terminé, lorsque le prêtre aura dit : Ça paix soit avec vous I II n'y a rien sous le ciel de plus déchirant que cettaî':J*Ourageuse tendresse d'un pauvre abandonné, conduisant jusqu'à la fosse le cadavre de celui qu'il aima. Ce luxe de douleur a quelque chose qui saisit le cœur et le brise. C'est devant de tels enterrements que l'on se sent encore entraîné à découvrir sa tète et à fléchir le genou ; car, qui oserait afficher l'incrédulité ou la raillerie devant les yeux de cet homme qui n'a plus d'espoir que dans les idées de rémunération et d'immortalité! Et ne croyez pas que les honneurs rendus à ses morts par le Léonard finissent aussitôt son tombeau fermé; non, des messes seront dites encore longtemps pour le repos de l'âme de celui qu'il pleure. Chaque dimanche il viendra prier sur sa tombe et marquer de ses genoux une place qu'il a peut-être été trop pauvre pour marquer autrement. Qui manquerait à ce devoir sacré serait montré au doigt comme un méchant et un impie.

Au jour des Morts, le lendemain de la Toussaint, la population entière du Léonais se lève sombre et vêtue de deuil. C'est la véritable fête de famille, l'heure des commémoraisons, et la journée presque entière se passe en dévotion. Vers le milieu de la nuit, après un repas pris en commun, on se retire ; 'mais des mets sont laissés sur la table; car une superstition touchante fait croire aux Bretons qu'à cette heure ceux qu'ils regrettent se lèveront des cimetières et viendront prendre, sous le toit qui les a vus naître, leur repas annuel. Toutefois, cet usage a déjà disparu dans quelques endroits.

Du reste, chaque fêle de l'année a ses usages. Celle de la Saint- Jean est surtout remarquable, non seulement dans le Léonais, mais dans toute la Basse-Bretagne. Dès la veille, on voit des troupes de petits garçons et de petites filles en haillons, aller de porte en porte, une assiette à la main, quêter une légère aumône. Ce sont les pauvres qui, n'ayant pu économiser assez sur l'année entière pour acheter une fascine d'ajonc, envoient ainsi leurs enfants mendier de quoi allumer un feu en Y/10/tneur de monsieur saint Jean. Vers le soir on aperçoit Mir quelque rocher, au haut de quelque montagne, un de ces feux qui brille tout-à-coup, puis un second apparaît, puis un troisième, puis cent feux, mille feux ! devant, derrière, à l'horizon : partout la terre semble rtflétcr le ciel et avoir autant d'étoiles. De loin on entend une rumeur confuse, joyeuse, et je ne sais

quelle étrange musique, mélangée de sons métalliques et de vibrations d'harmonica qu'obtiennent des enfants en caressant du doigt un jonc dont les bouts sont fixés aux deux parois opposées d'une bassine de cuivre pleine d'eau et de morceaux de fer. Cependant les conques des pâtres se répondent de vallée en vallée ; les voix des paysans chantant des noëls aux pieds des calvaires, se font entendre; les jeunes filles, parées de leurs habits de fête, accourent pour danser autour des feux de saint Jean, car on leur a dit que si elles en visitaient netif avant minuit, elles se marieraient dans Tannée. Les paysans conduisent leurs troupeaux pour les faire sauter par-dessus le brasier sacré, sûrs de les préserver ainsi de maladie. Des rondes se forment à l'entour, et c'est alors un spectacle étrange pour le voyageur qui passe, que de voir ces longues chaînes d'ombres bondissantes tourner autour de ces mille feux, en jetant des cris farouches et des appels lointains. Des sièges sont habituellement disposés autour de la flamme; ils sont deslinés aux âmes des morts qui viennent s'y placer pour écouter les chants^et contempler les danses.

Dans beaucoup de paroisses c'est le curé lui-même qui va processionnellement avec la croix allumer le feu de joie préparé au milieu du bourg. A Saint- Jeandu-Doigt, le même office est rempli par un ange, qui, au moyen d'un mécanisme fort simple, descend un flambeau à la main, du sommet delà tour élancée, enflamme le bûcher, puis s'envole et disparaît dans les aiguilles taillandées du clocher.

Les Bretons couservent avec un grand soin un tison du feu de la Saint-Jean. Ce tison, placé près de leur lit, entre un buis béni le dimanche des Rameaux et un morceau de gâteau des Rois, les préserve, disent-ils, du tonnerre. Ils se disputent ensuite avec beaucoup d'ardeur la couronne de fleurs qui domine le feu sacré. Ces fleurs flétries sont des talismans contre les maux du corps et les peines de l'âme; quelques jeunes filles les laissent suspendues sur leur poitrine par un fil de laine rouge, tout-puissant, comme on le sait, pour guérir les douleurs nerveuses.

A Brest, la Saint-Jean a une physionomie particulière et pour ainsi dire maritime. Vers le soir, deux à trois mille personnes accourent sur les glacis. Enfants, ouvriers, matelots, tous portent à la main une torche de goudron enflammé, à laquelle ils impriment un mouvement rapide de rotation. Au milieu des ténèbres on aperçoit ces milliers de lumières agitées par des mains invisibles qui marchent sautillant, tournent en cercle, scintillent et décrivent dans l'air mille capricieuses arabesques de feu. Parfois, lancées par des bras vigoureux, cent torches s'élèvent en même temps vers le ciel, comme des fusées flamboyantes, et retombent en secouant une ondée de brai enflammé qui grésille sur les feuilles des arbres ; on dirait une pluie d'étoiles. Une foule immense de spectateurs, attirés par l'originalité de ce spectacle, circule sous cette rosée de feu. Cela dure jusqu'à la fermeture des portes. Quand le roulement de rentrée se fait entendre, la foule reprend le chemin de la ville. Alors le pont-levis remonte, et les sentinelles commencent à se renvoyer le garde à vous de nuit, tandis que sur les roules de la terre des Lépreux (Lambezellec), du haut de la rivière (Morlaix) et de la maison de la Douleur (Kerinou), on voit les

torches fuir en courant et s'éteindre successivement, comme les feux follets des montagnes.

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