‹ Magasin universel (volume 4)Chapitre 121 sur 268 · VORACITÉ D'UN INDIEN · texte numérisé non relu

VORACITÉ D'UN INDIEN

Nous nous hâtons de prévenir nos lecteurs que le dessin qu'ils ont sous les yeux et l'article qu'ils vont parcourir se retrouvent dans plusieurs ouvrages fort recommandables, et que le fait qu'ils rappellent a été raconté par le major Hardwick à la Société royale asiatique, qui l'a consigné dans ses Mémoires. — Cet Indien à la longue barbe n'est pas le personnage le plus curieux de cette histoire. Ce développement extraordinaire de la barbe, si longue que le vieillard était obligé de la porter à la main pour ne pas la laisser traîner sur le sol, est sans doute fort surprenant; mais le singulier tour de force que faisait habituellement son compagnon étonnait bien davantage encore les Anglais et les Indiens qui en étaient témoins. Cet homme était connu dans la province de Radjutana, et notamment à Lucnow, où il se donna souvent en spectacle, sous le nom de mangeur de moutons. Si l'on en croit plusieurs témoins oculaires, il soulevait jusqu'à sa bouche un mouton vivaut,attaquait

son corps avec les dents, et en quelques minutes dévorait la presque totalité de la chair et buvait le sang del'animal. Souvent ce roi des ogres attaquait de même tin second mouton et en gardait seulement quelques débris pour son second repas. La déglutition une fois opérée, il avalait un peu de la plante appelée madar, ou asctépias gigantesque, qui passe pour aider à la digestion, et dans l'Inde s'emploie souvent comme médicament. Nous avons religieusement reproduit le dessin original qui représente noire mangeur agitant sur sa tête la branche de madar, comme il le faisait après chaque repas.

Il va sans dire que le peuple indien contemplait avec autant de terreur que d'admiration cette hideuse scène, et que l'acteur ne manquait pas de se barbouiller, aussi complètement que possible la tète, entière de sang, en fouillant avec son museau dans les entrailles de la victime. Les crédules, et il n'en manque pas dans l'Inde, regardaient cet homme comme étant d'une nature surhumaine, et prétendaient qu'il mangeait souvent des enfants quand le mouton manquait.

Le vieillard à la longue barbe, qui accompagnait le fameux mangeur, devait être plus que centenaire, à en juger, non par l'extrême blancheur de ses cheveux et

( L indien mangeur de moutons et son vieux guide )

de sa barbe, mais par les. rides profondes et comme imprimées à demeure, qui sillonnaient sa face. C'était ce qu'on appelait le Gura ou le père spirituel de l'homme aux moutons; très probablement c'était lui qui encaissait les produits du spectacle. Après avoir fait longtemps le métier de fakir et avoir extorqué les aumônes des crédules Indiens, il s'était fait entrepreneur de spectacle forain, et exploitait son vorace compagnon, comme nous eussions fait d'un ours ou d'un bison en France. Un voyageur anglais, témoin de l'un des repas de notre héros, se plaint dans son récit de l'avoir vu dans l'un de ses mauvais jours : « L'Indien n'avait pas ce jour-là l'appétit fort éveillé; il ne mangea qu'un mouton ; » — puis ce voyageur ajoute naïvement :

« Chacun des quartiers de la bète pesait environ i3 livres. » — C'est là le cas de dire : Excusez du peu.

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