ATTAQUE DES CARRES PAR LA CAVALERIE
Parmi toutes les espèces de combats, aucune n'a été l'objet d'autant d'études que l'attaque des carrés, et cependant la question n'est pas épuisée. L'expérience, si bonne conseillère d'ailleurs, ne présente ici que des données peu satisfaisantes.
Une cavalerie pleine de résolution peut compter sur
MAGASIN UJN1VERSEL.
la victoire, en présence d'une infanterie démoralisée. Au contraire, une infanterie bien disposée, même étant formée sur deux rangs, n'aura rien à craindre d'une cavalerie sans ardeur.
L'expérience nous apprend que le feu de l'infanterie n'est jamais aussi meurtrier qu'il le paraît, et que par plusieurs causes il n'y a qu'un petit nombre de balles qui portent. Ce fait si souvent constaté pourrait amener la cavalerie à se précipiter à l'aveugle sur de l'infanterie ennemie; mais demain peut-être elle aura affaire à un bataillon aguerri, qui n'ouvrira son feu qu'à trente pas d'elle. Cette cavalerie, ramenée alors vigoureusement, fera-t-elle place dorénavant à tout autre bataillon? L'infanterie a-t-elle trop ou trop peu de confiance dans l'efficacité de son feu, elle sera certainement sabrée ou rompue par une cavalerie brave , si celle-ci ne se laisse pas arrêter par les balles, et si elle déploie l'activité nécessaire au moment où elle enfoncera le carré.
Les combats entre la cavalerie et l'infanterie offrent une série de phénomènes qu'il importe d'analyser avant qu'il puisse être question de telle ou telle forme d'attaque ou de défense. On accorde en général plus d'efficacité au feu de l'infanterie qu'aux armes blanches : or il s'agit dans cet article de l'attaque des carrés ( non des carrés pleins } dont le feu constilue la plus redoutable défense. Et cependant l'infanterie ne doit pas pour cela mépriser la baïonnette, ou bien elle sera perdue dès que la cavalerie aura rompu le carré sur un point.
Pour définir la question de la supériorité du feu ou des armes blanches afin de repousser la cavalerie, il faudrait connaître les antécédents du régiment qui attaque. Si par exemple ce régiment a eu auparavant un succès contre de l'infanterie qui tirait mal ou à trop grande distance, il méprisera le feu; et ce mépris, qui se communiquera traditionnellement des vieux aux jeunes cavaliers, passera en principe. Il fera faire les plus belles actions à la cavalerie; et c'est l'histoire des premières campagnes de la révolution française; alors la cavalerie allemande chargeait l'infanterie ennemie sans indécision et sans le concours de l'art i 1 1er ie à cheval. La campagne de 1796 en Allemagne doit être considérée comme une époque de changement. L'infanterie française fait preuve de plus de discipline tactique, elle se garde mieux et donne des leçons à la cavalerie allemande, dont celle-ci a profité pour perfectionner son instruction tactique et étudier mieux les secours qu'elle pouvait tirer de l'artillerie à cheval. L'infanterie, de son côté, n'est pas restée en arrière après ces progrès; elle a utilisé davantage ses armes à pointe. La cavalerie s'est donc vue attaquée et culljutée à l'arme blanche par l'infanterie, dans les carrés de laquelle elle avait pénétré. Du reste, il a fallu dans ce cas, de la part de l'infanterie, moins d'habileté dans l'escrime à la baïonnette que de cette conviction que l'infanterie peut encore résister lorsqu'elle ne se sert pas de son feu.
Si maintenant un régiment de cavalerie, après avoir poussé sa chargea fond, rencontre celle vigoureuse résistance dont je parle, il arrivera peut-être qu'à l'avenir il répugnera singulièrement à pénétrer dans un carré et s'effraiera davantage des armes blanches de l'infanterie que de celles de la cavalerie. Le feu de l'infanterie agit d'abord ; la baïonnette vient en seconde instance. L'un el l'autre moyen de défense doivent cire employés en leur temps.
Le problème le plus difficile pour la cavalerie dans l'attaque d'un carré, c'est d'arriver jusque sur ses baïonnettes avec le moins de perte possible. Les uns veulent qu'on attaque par un angle, les autres par un côté, quelques-uns par plusieurs côtés.
L'altaque sur un angle se fonde sur ce que les angles sont les points les plus faibles du carré, s'ils ne sont pas flanqués par d'autres carrés. En France on ne partage point cette opinion. Le nouveau règlement d'exercice de l'infanterie veut qu'on présente les angles de ses carrés à la cavalerie ennemie. Nous nous contenterons de faire remarquer que, devant une infanterie ennemie bien dressée, les escadrons qui se porteront contre un angle auront à essuyer le feu oblique de.deux rangs, et qu'en se retirant par leur flanc, ils seront exposés encore au feu d'un des côtés du carré. Plus le front de la cavalerie est étendu, plus aussi elle doit souffrir du feu. Mais si l'infanterie n'est pas exercée, elle ne tiendra pas plus devant une attaque sur un angle que devant une attaque sur un côté.
L'attaque sur un côté aura cet avantage que les autres côtés seront paralysés, même si noire charge se retire par la gauche ou la droite; cependant l'on peut présumer que le côté menacé opposera d'autant plus de résistance que les trois autres seront entièrement intacts. Mais celte plus grande résistance tiendra à une cause morale.
L'attaque sur plusieurs côtés nous expose à toule l'action du feu, et par conséquent aux pertes les plus grandes. Le seul avantage qu'elle offre, c'est qu'elle étourdit el découcerle plus l'ennemi. Outre qu'elle multiplie les perles parle feu, une attaque simultanée sur plusieurs côtes a encore cet énorme inconvénient qu'elle augmente le désordre d'ailleurs si difficile à éviter au miliru des échelons qui sont repoussés, au point qu'en quelques minutes toute la cavalerie employée conire le carré se trouve débandée et n'entend plus les appels. Si alors l'infanterie ne se décontenance pas, il est probable que tous ses coups porteront.
L'altaque sur un côté paraît donc mériter la préférence; on peut dans lotis les cas l'appuyer, en lançant en même temps contre les autres côtés, pour inquiéter ceux ci, une petite troupe de volontaires bien déterminés. ( L'Armée. )