LA POLYNÉSIE
EXCURSION DANS QUELQUES ILES EN lc\lr] .
De tous les archipels que j'ai visités dans la mer du Sud, nul ne me parut aussi curieux et aussi intéressant pour le voyageur que le groupe d Hogolen.Une ceinture d'environ quarante petites îles en environnent plusieurs autres plus grandes, dont quatre peuvent avoir environ trente mil les de circonférence. Les îles de l'intérieur sont seules habitées et contiennent une population d'environ trente-cinq mille âmes divisées en deux races distinctes. Les deux principales îles de l'ouest, avec quelquesunes des petites, sont peuplées par la race indienne de couleur cuivrée, tandis que les deux îles orientales avec leurs dépendances contiennent une race bien plus voisine de telle des nègres. Ces peuplades se font fréquemment la guerre, ain~,i que je l'appris des deux parties, quoiqu'elles fussent alors en paix. Les noirs sont au nombre de vingt mille environ, tandisque la population des Indiens n'excède pas quinze mille.
Les hommes de la race noire ont environ cinq pieds dit pouces dehanteur ; ils sont bien proportionnés, musculeux et actifs; leur poitrine est large et saillante; leurs membres bien tournés; leurs mains et leurs pieds petits; leurs cheveux sont bien frisés, sans ressembler pourtant à ceux des Africains. Ils ont le front haut et droit, les pommettes saillantes, le nez bien dessiné et les lèvres minces. Leurs dents sont belles et blanches, les épaules larges, et les oreilles petites et un peu plus ouvertes que les nôtres. Leurs yeux sont noirs, vifs, brillants et perçants, avec des cils longs et relevés. L'expression habituelle de leur maintien annonce un caractère fier et entreprenant.
A la ceinture et sur les reins, ils portent une natte faite d'écorce d'arbre, élégamment tissue, et embellie avec goût d'une quantité de figures de couleurs diverses. Ils portent aussi sur la tête des parures du même tissu, rehaussées avec des plumes d'oiseaux rares: vous diriez d'un turban surmonté d'une frange riche et pompeuse. Les chefs ont le lobe inférieur des oreilles fendu, et ils introduisent, dans cette ouverture, des morceaux d'un bois léger, souvent aussi gros que le poignet. Cet ornement est en général enrichi d'une variété de belles plumes, de dents de poissons, de fragments d'écaillé de tortue. Ils portent aussi au cou des colliers en nacre de perle, et des touffes de plumages. Leur corps est tatoué de dessins bizarres; ils se teignent la figure en jaune et blanc, et en rouge quand ils vont à la guerre, pour se donner un air belliqueux et féroce.
Les femmes sont petites, douées de jolis traits; leurs veux noirs, étincelanls, respirent la tendresse et la volupté; elles ont la gorge arrondie, la taille élancée, de
rouge vineux, avec une bande transversale noire; rectrices alaires noires; bordées et rayées de blanc jaunâtre, de manière à ce qu'il y paraisse cinq bandes, lorsque les ailes sont pliées ; rémiges noires, avec une grande tache blanche vers les deux tiers ; tête surmontée d'un double rang de longues plumes d'un roux orangé, terminées de noir que précède uee tache blanebâtre (ces taches n'existent pas dans le jeune âge); parties inférieures d'un cendré roussàtrc, ligues brunes sur les cuisses; le ventre blanc; rectrices noires avec nne bande blanche; pieds rougeâtres; bec idem avec uni pointe noire. Les femelles ont des couleurs moins tranchées. Les mâles ont de dix à onze pouces de longueur.
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petites mains et de petits pieds, les jambes droites et la cheville du pied peu saillante; en un mot, elles sont remarquables par leur beauté. Néanmoins elles ne négligent point l'aide de la toilette, car elles se parent de plumes et de coquilles les plus riches qu'elles puissent se procurer par leurs parents ou leurs frères, par leurs amants ou leurs maris. Elles portent autour de la tète et du cou diverses sortes d'ornements faits avec des dépouilles d'oiseaux et de poissons; leurs bras et leurs jambes sont parés de la même manière, tandis que leur gorge est tatouée légèrement, mais avec goût. Elles portent également un petit tablier de huit ponces de large et de douze pouces de longueur, orné sur les bords d'une manière très-ingénieuse, et enrichi au milieu des plus jolies coquilles. Par- dessus tout cela, elles se revêtent d'un manteau, ou plutôt d'une tunique, fabriquée avec une belle herbe soyeuse, tissue avec beaucoup de goût et d'habileté, et quelquefois bordée d'une frange élégante; cet habillement a huit pieds environ de longueur sur six de large, avec un trou dans le milieu, tout juste assez grand pour laisser passer la tète; il ressemble beaucoup au ponclio que portent les Américains du sud. Les femmes fabriquent les étoffe», les lignes et les filets de pèche, et ont soin des enfants; elles sont douces et tendres pour leurs maris, qui les traitent avec beaucoup d'égards.
Les deux. îles de l'ouest sont peuplées par environ quinze mille Indiens de couleur cuivrée, un peu inférieurs pour la taille à la tribu des noirs que nous venons de décrire; mais ils sont plus forts, plus vigoureux, plus athlétiques et mieux constitués pour la guerre et pour les fatigues que la peuplade de couleur plus foncée ; ils sont très-actifs et d'une force remarquable. Parmi eux j'en ai vu plusieurs qui ne pesaient pas plus de cent cinquante livres chacun, et qui soulevaient notre petite ancre de bossoir, pesant plus de six cents livres, avec la plus grande facilité. Ces hommes vivent pourtant de fruits et de poissons, sans excitans d'aucune espèce; ils ont le corps droit et arrondi, la poitrine saillante, les membres nerveux, les mains et les pieds bien conformés.
Leur teint est d'une couleur de cuivre très pâle; leurs cheveux, longs et noirs, sont en général proprement réunis au sommet de la tète. Ils ont le front élevé et proéminent, indice ordinaire des facultés intellectuelles; au bas de cette partie, spécialement chez les femmes, règne une couple de longs cils soyeux et noirs comme le jais, et fortement arqués. Leur visage est arrondi, plein et potelé, et les pommettes sont moins saillantes que parmi le-, nations sauvages. Ils ont un beau nez, modérément relevé, une bouche bien proportionnée et une double rangée de dents aussi blanches que le plus pur ivoire. Les joues à fossettes et les doubles mentons sont communs dans les jeunes gens des deux sexes.
Les hommes ont généralement le devant du cou couvert d'une longue barbe noire qu'ils laissent croître seulement à partir du menton. Cependant, quelques chefs portent de très-grandes moustaches. Ils ont de Irèsgrandesoreilles,et leur partie inférieureesl percéed'une ouverture assez grande pour recevoir un ornement de la grosseur d'un œuf d'oie. Cet ornement est souvent décoré avec des dents de diverses sortes de poissons, des coquilles, des becs et des plumes d'oiseaux, et des fleurs des vallées. Ils portent aussi des colliers de la mèmenatiire. Us ne sont guère tatoués que depuis le bas du cou
jusqu'au creux de l'estomac. Souvent, sur la poitrine des chefs', c'est un tatouage non interrompu, représentant une foule de figures fantastiques, exécutées avec assez de goût. L'habillement des deux sexes est semblable à celui de leurs voisins de l'est. Ils portent des bracelets en écaille de tortue aux bras, et en nacre de perle aux jambes et à la cheville du pied. Pour la propieté personnelle, ces insulaires pourraient délier tout autre peuple de la terre. Us sont naturellement gais, affectueux, joyeux, vifs et actifs, extraordinairement doux et affectionnés envers leurs femmes et leurs enfants, et pleins de déférence et de respect pour la vieillesse.
En général, leurs femmes sont à peu près delà même taille que les nôtres; leurs formes sont délicates, leur taille svelte et leur buste admirablement moulé. Leurs pieds et leurs mains ne sont pas pbis grands que dans nos enfants de l'âge de douze ans, et la taille est extrêmement fine et jolie. Elles sont nubiies à l'âge de cent cinquante lunes, près de douze ans. Elles ont la tête pe~ lite, le front élevé, les yeux grands et noirs, les joues pleines et potelées, le nez bien fait, la bouche petite, et, ce qui ne manque jamais dans cette partie du monde, des dents superbes, ce qui n'ajoute pas peu d'attraits à chacun de leurs sourires. Leurs oreilles sont petites, et leur cou très-délicatement formé; par derrière flottent leurs longs cheveux noirs, quand ils ne sont pas réunis sur la tête. Elles sont extrêmement modestes, et il n'est pas rare de voir la rougeur percer sur leur visage, malgré leur teint foncé; leurs mouvements sont élastiques et gracieux, et la joie et la vivacité se font remarquer dans leur maintien. Les liens conjugaux sont rarement malheureux dans ces contrées, car la chasteté et la fidélité paraissent être des sentiments innés chez ces peuples. Vous verrez rarement un homme parler av<fcc dureté à une femme , et frapper un individu de ce sexe, si grande que soit sa faute, est regardé comme un acte inhumain et barbare. Les affections sociales exercent beaucoup de puissance chez ces peuples, ainsi que les relations de parenté. Quant à l'in hlstrie, l'activité, la persévérance, ou ne saurait établir aucune comparaison entre ces insulaires el ceux de la plupart des îlesde l'océan Pacifique. Hommes, femmes, enfants, tous sont occupas depuis le lever du soleil à la fabrication des armes, des filets, des pirogues; et bien qu'ils n'aient à leur disposition que des instruments en coquilles, en pierres, en dents de poissons, tout ce qu'ils font est exécuté avec infiniment de goût et d'adresse.
A l'égard des idées religieuses de ces insulaires, le peu de renseignements qu'il m'a été possible d'obtenir peut être exposé en quelques mois. Us pensent que tout a été créé par un être puissant qui dirige et gouverne tout, et dont la résidence est au-dessus des étoiles; qu'il veille sur tous ses enfants et sur toutes choses avec un soin et une affection paternelle, qu'il pourvoit à la subsistance des hommes, des oiseaux, des poissons et des insectes, le plus petit animal étant destiné à servir de pâture au plus grand et tous devant servir au soutien du genre humain; que le créateur arrose ces îles de sa propre main, en laissant tomber d'en haut les pluies quand il est nécessaire ; qu'il a planté le cocotier, l'arbre à pain et tous les autres arbres, ainsi que les buissons-, les plantes et les touffes cl herbes; que les bonnes actions lui sont agréables, mais que les mauvaises l'offensent ; qu'ils seront heureux ou misérables dtfhs la suite, selon leur conduite en cette vie; que les bons vivront
alors sur un groupe d'îles délicieuses, encore plus belles et plus agréables que les leurs, tandis que les méchants seront séparés des bons et transportés dans quelque île rocailleuse et désolée, où il n'y aura ni cocotiers, ni arbres à pain, ni eau fraîche, ni poissons, ni aucune trace de végétation. Ils n'ont ni temples, ni églises, ni formes extérieures de culte, mais ils disent qu'ils aiment l'Etre suprême, à cause de sa bonté envers eux.
Ils regardent le mariage comme une obligation sacrée ; il doit être célébré en présence du roi, ou de l'un des principaux officiers de sa majesté, dûment autorisé. Avant qu'un contrat semblable soit formé, aucune restriction n'est imposée aux deux sexes, et les femmes non mariées peuvent accorder leurs faveurs à qui que ce soit, sans encourir aucun reproche, et sans éprouver aucune espèce de remords. Mais une fois mariées, une faute deviendrait une infamie. Une femme enceinte, qu'elle soit mariée ou non, est considérée avec honneur et respect; elle-même, justement Gère de sa fécondité, est bien éloignée de prendre des précautions pour cacher son état, elle est recherchée en mariage.
Les cérémonies funéraires de ces peuples ont quelque chose de singulier. A la mort d'un proche parent, on s'abstient de toute espèce de nourriture durant quarante-huit heures; et pendant un mois on ne mange que des fruits, en se privant entièrement de poisson, qui est une friandise du pays. Pour la perte d'un père ou d'un époux, on se retire en outre dans la solitude sur les montagnes, l'espace de trois mois. Mais je suis forcé d'ajouter une autre circonstance que, pour l'honneur de la nature humaine, je voudrais pouvoir passer sous silence. La mort du roi ou d'un chef puissant est toujours célébré par des sacrifices humains!... Plusieurs hommes, des femmes, des enfants sont condamnés à l'escorter dans le monde des esprits. Telle est la superstition de ces peuples, qu'on voit des individus demander à faire partie de cette escorte, afin d'avoir l'honneur d'être enterrés dans la même tombe que le roi. Dans les deux mois qui suivent les funérailles d'un chef, toutes les barques demeurent amarrées au rivage, car il n'est permis à personne d'aller à la pêche.
La race indienne qui habite les îles de l'ouest et la race cuivrée de l'est sont souvent en guerre. Voici quelle est la marche ordinaire de leurs opérations: Les insulaires qui croient, avoir reçu quelque offense de leurs voisins avertissent ceux-ci que tel jour, à telle heure, un certain nombre de pirogues armées en guerre débarqueront chez eux, et que des négociations seront entamées relativement aux réparations qu'ils sont en droit d'exiger. Le débarquement, la conférence et la négociation, tout a lieu le jour indiqué, et si les explications sont jugées suffisantes, l'affaire se termine par un grand festin. Mais si on ne peut pas s'accorder, un nombre égal de guerriers se mesure avec les plaignants, et le combat commence avec fureur; il dure environ une heure, et puis ils se séparent d'un commun accord, et se reposent pendant quelques heures. En attendant, les deux partis ne s'écartent pas du champ de bataille, s'occupent à enterrer les morts, et à donner des soins aux blessés.
Le jour suivant, quand les deux troupes ont déclaré qu'elles sont prêles, le combat recommence avec une nouvelle ardeur, et dure deux fois plus longtemps que la veille, à moins que l'une d'elles ne quitte la partie, et ne cède la victoire à l'autre. Dans le cas contraire, au
bout d'une heure d'un combat terrible, ils se séparent de nouveau, mettent de côté leurs armes, et s'assistent mutuellement à enterrer leurs morts et à panser les blessés, de la manière la plus amicale. Le troisième jour, le sort de la campagne est décidé, ils commencent le combat le matin, et le continuent jusqu'à ce que l'un des partis succombe. Si ce sont les assaillants, ils abandonnent leurs pirogues et leurs armes aux vainqueurs,qui sontobligés de donner un festin aux vaincus, et de les ramener en sûreté chez eux, où un traité de paix est ratifié par un nouveau festin qui dure deux jours. Les deux peuples sont ensuite en deuil pendant quinze jours, en l'honneur de leurs amis tués dans le combat. Après cela, les relations d'amitié sont renouvelées, et les insulaires des deux tribus vont et viennent, comme de coutume, les uns chez les autres.
D'autre part, si les assaillants sont victorieux, les autres acquiescent à leurs demandes et font le traité le plus favorable que les circonstances puissent leur permettre, toujours ratifié par un festin. Les prisonniers faits dans l'action appartiennent aux individus qui les prennent, si leur parti remporte la victoire; autrement ils sont rendus aux vainqueurs; mais les hommes du parti qui cède ne sont jamais considérés ni traités comme prisonniers, mais ils sont traités honorablement et reconduits chez eux.
Les habitations de ces insulaires sont bien imaginées et ingénieusement exécutées. Pour la grandeur, elles varient de vingt à soixante pieds de longueur, et de dix à trente pieds de largeur ; elles n'ont que le rez-dechaussée avec des toits angulaires, proprement recouverts de feuilles de cocotier et de palmier, qui les rendent complètement impénétrables à l'eau. Leurs lits sont faits de nattes très-simples et très-molles; des corbeilles et des berceaux en osier reçoivent les petits enfants, des nattes très-bien travaillées servent pour les repas; enfin, sous le rapport de la propreté, ces insulaires l'emportent sur tous les peuples que j'ai visités dans mes voyages. Une cour spacieuse plantée d'arbres est attenante à chaque maison, et est entourée d'une palissade de bambous, et au centre du village estla maison du chef à qui sont confiées toutes les affaires du pays.
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