‹ Magasin universel (volume 4)Chapitre 128 sur 268 · LE TOMBEAU DE DIANE DE POITIERS · texte numérisé non relu

LE TOMBEAU DE DIANE DE POITIERS

RESTAURÉ PAR LENOIB.

La gravure placée sous les yeux du lecteur représente le tombeau que la fille de Diane de Poitiers, Louise de Brézé, fit élever jadis à la mémoire de sa mère, et que l'on a pu voir dans ce musée des monuments français organisé par Lenoir dans le lieu qu'occupe aujourd'hui l'Ecole des Beaux-Arts de Paris. Hâtons-nous, pour être tout à fait exacts, de dire que notre gravure diffère quelque peu du monument primitif et qu'elle est conforme à la restauration qui en avait été faite par Lenoir; car le vandalisme révolutionnaire, qui avait dispersé les restes des rois de France, n'avait eu garde de laisser debout le tombeau de la belle duchesse de Valentinois, et il avait fallu remplacer par des emprunts étrangers une partie de la composition première. Voici quels sont ces changements, très- légers du reste:

Dans le monument primitif on voyait un prie- dieu devant la statue de Diane en prières; n'ayant pu le restaurer, Lenoir y substitua, « d'un côté un chien, symbole de la fidélité et l'un des attributs de Diane, conservant le flambeau de l'amour qui est encore allumé; de l'autre côté,un Cupidon assis sur des volumes, écrivant la vie de cette femme illustre. »

Ces lignes placées entre guillemets sont empruntées à la notice rédigée par Lenoir, et nous les citons à dessein pour signaler la faute commise par cet artiste qui d'ordinaire montrait tant de goût. Où Lenoir allait-il prendre cette idée de substituer à un prie-dieu, si bien placé dans un tel monument, une fade et inconvenante

figure d'amour. Cupidon! le mot est délicieux et répond à l'idée du restaurateur du tombeau.

Quoi qu'il en soit de ce contre-sens architectural, Lenoir avait fait preuve en cette occasion de ce zèle admirable auquel nous avons dû tant de précieuses résurrections des vieux monuments de la France. Le tombeau de Diane de Poitiers était dans le château d'Anet quand les démolisseurs de la révolution portèrent sur lui une main sacrilège. Il était placé dans une chapelle dite chapelle de Diane, que cette princesse avait fait bâtir sous l'invocation de la Vierge, et à l'entretien de laquelle elle avait affecté un revenu spécial de quatre cents livres tournois de rente. Six chanoines, deux en-

(Le tombeau de Diane de Poitiers restauré par Lenoir.)

fanls de chœur et un clerc étaient attachés à cette cha*pelle; Diane nommait elle-même à ces prébendes; en ceci, comme en toutes choses, elle agissait royalement. Quelques lecteurs portés à critiquer avec amertume tous les faits et gestes des illustrations de la monarchie ne manqueront pas sans doute de relever ce luxe de six chanoines dans la simple chapelle d'une femme de qualité; mais à côté de la chapelle seigneuriale, nous leur montrerons d'autres institutions pieuses et charitables fondées par la même femme; car elle avait créé dans Anet, sous le nom d'Hôtel-Dieu, un asile où douze veuves et six pauvres filles trouvaient une existence et pouvaient attendre l'occasion de s'établir dans le monde.

Diane s'occupait du mariage des jeunes fdles et les choisissait elle-même.

Plus justes (|iie leuis aînés de la République et de l'Empire, appréciateurs plus impartiaux des caractères historiques et des nécessités des temps, les jeunes auteurs de notre époque ont su rendre à Diane de Poitiers la justice qui est due à la nature aimante et charitable de son âme pieuse. C'est ici l'occasion de rappeler ce passage de Brantôme: a Je la vis six mois avant su mort, si belle encore que je ne sache cœur de rocher qui ne s en fût ému, quoique quelque temps auparavant elle se fût rompu une jambe sur le pavé d'Orléans, allant et se tenant à cheval aussi dextrement et dispose-

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tentent comme elle avait jamais fait. Mais le cheval tomba et glissa sous elle. Il aurait semblé que cette rupture et les maux qu'elle endura auraient dû changer «>a belle face; point du lout: sa beauté, sa grâce et sa telle apparence étaient toutes pareilles qu'elles avaient toujours été. C'est dommage que la terre couvre un aussi beau corps; elle était fort déboursière, charitable elanmonière. Il faut que le peuple de France prie Dieu qu'il ne vienne jamais grande dame plus mauvaise que cellelà, ni plus malfaisante. »

Pour en revenir au tombeau, disons que la statue agenouillée sur le monument avait été sculptée par un artiste fort peu connu et portant le nom fort inélégant de Boudin. Les quatre figures de nymphes placées aux coins du piédestal sont en bois et sculptées par Germain Pilon.

Sur les deux grands côtés du piédestal, Lenoir avait placé deux tableaux en émail dont le Primatice luimême avait fait les dessins, et qu'avait fait exécuter un autre artiste célèbre, mais d'un ordre moins élevé, Léonard de Limoges. Ce Léonard dirigeait la fabrique de porcelaine de Limoges fondée par François 1er, et on le distinguait du grand Léonard de Vinci, que ce prince sut aussi si bien apprécier, en accollant à son nom celui de la ville où il faisait faire de si belles choses.

On s'accorde à placer ces tableaux à côté des chefsd'œuvre des grands maîtres. On y trouve réunis un dessin gracieux, expressif, un travail correct et soigné, à mie pensée toute de sentiment. Ces morceaux avaient été faits par les ordres des deux rois François Ier et Henri II, qui les donnèrent comme ex-voto il la Sainte- Chapelle de Paris.

Sur les deux petites faces du piédestal, Lenoir avait placé deux autres tableaux en émail, sortis également de la célèbre fabrique de Limoges, mais exécutés sur les dessins de Janet, peintre de portraits de Henri II et des rois ses fils. Le premier représentait Henri II sous le costume de l'apôtre saint Thomas; dans le second on voyait l'amiral Chabot en saint Paul.

Ces divers morceaux réunis par Lenoir venaient, comme on le voit, d'artistes qu'avait protégés Diane de I oitiers, et pouvaient être rattachés à son tombeau. Quand on racheta à Anet et aux enviions les débris de ce monument," il était dans un tel étal d'abandon, dit M. Lenoir, que les animaux les plus vils paissaient dedans. » Probablement cet artiste a voulu dire qu'on avait fait une mangeoire à pourceaux du sarcophage de Diane de Poitiers. — Pourquoi pas? dirait un de ces économistes qui n'estiment que le rendement des étables et des usines!

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