PRODUITES PAR LA NAVIGATION
Les maladies produites par la navigation sont incomparablement plus fréquentes que celles dont on obtient la guérison par les voyages maritimes Des causes nombreuses, de nature différente, qui s'accroissent par la longueur delà course, militent, agissent sans cesse pour leur production. L'incurie des matelots qui composent en grande partie la population des vaisseaux, ajoute encore aux causes des maladies.
Tout homme n'est pas propre aux voyages de mer/ On a remarqué que les gens petits et trapus les supportent plus facilement que les hommes grands et élancés; les peuples riverains des mers y sont mieux appropriés que ceux de l'intérieur des terres, probablement par suite de l'habitude de respirer l'atmosphère de l'Océan. Au surplus, plus on a été à la mer, plus on y devient propre; parmi les matelots, ce sont toujours les novices qui sont le plus fréquemment atteints par les maladies, et quant aux vieux, ils sont presque invulnérables. Ce n'est pas cependant que cette règle ne souffre des exceptions; nos Parisiens, par exemple, deviennent quelquefois de très-bons marins, et, avec le temps, ils soutiennent la comparaison avec les Bretons et les Provençaux, les deux peuples de la Fiance qui fournissent les meilleurs sujets en ce genre.
Le grand nombre d'hommes que Ton concentre dans l'étroit espace d'un vaisseau, où chacun d'eux a tout au plus quelques pieds carrés pour se remuer, vicie promptement l'atmosphère de ces demeures flottantes, la rend impropre à la respiration, et prédispose aux maladies qui résultent du trouble du Yexhalation et de Vabsorpt;on. Il en est d'un vaisseau comme d'une prison ou d'un hôpital encombré. Une chaleur sourde, une sueur épaisses'em parent des individus, les épuisent, leur ôtent une partie de leurs facultés, leur causent du malaise et de l'insomnie, surtout dans les gros temps où l'on est obligé de tenir le vaisseau fermé. L'humidité naturelle du bâtiment ajoute encore à l'état de malaise et d'anxiété, et accroît la disposition aux affections fébriles.
Il est donc très-important, pour la santé des marins, de tenir le vaisseau le plus aéré possible, et d'en assainir les parois. Les règlements de marine de toutes les nations contiennent, à ce sujet, des prescriptions utiles. Ou fait parvenir l'air dans les parties basses, du vais-; seau, non-seulement en ouvrant les conduits extérieur^ mais encore au moyen de ventilateurs de différents genres. y
Par le grattage à sec des parties basses du bâtiment et le lavage de celles qui sont extérieures, on empêche ses parois de s'imprégner de miasmes nuisibles.
La propreté des vêtements contribue beaucoup à la santé; en mer, cette partie de l'hygiène n'est point aussi soignée qu'il serait désirable qu'elle le fût; le linge manque en général; le matelot n'en est jamais assez pourvu ; la chemise bleue qu'il porte déguise la malpropreté; Us habits s'imprègnent de sueur, de miasmes, d'où résulte une fétidité presque inhérente à la profession de matelot, fétidité qu'il croit combattre par l'odeur du tabac qu'il fume et chique fréquemment, par celle de l'ail qu'il mange, et de l'eau-de-vie qu'il boit avec avidité.
Les aliments sont souvent la cause des maladies qui se déclarent pendant les navigations. A l'exception des premiers jours passés en mer, on est obligé de nourrir l'équipage de viandes salées, de légumes secs et de biscuit. Il est reconnu par l'expérience que la nourriture végétale est plus salubre en mer que celle que l'on tire du règne animal, et ce ne doit être que dans une faible proportion qu'on doit associer la viande aux légumes. Les travaux de M. Desperrières ont prouvé que notre marine a plus fait pour la santé des matelots cri associant ces deux sortes d'aliments, qu'en imitant les Anglais, qui donnent une nourriture plus animale, ou
les Hollandais, qui les alimentent surtout de végétaux
secs.
Lorsque les voyages sont très-longs, et qu'on n'a pas l'occasion de toucher la terre, les provisions s'altèrent, se détériorent : les vers se mettent dans la viande, dans les légumes et le biscuit; l'eau devient saumâtre, aroupit, répand une odeur nauséabonde; c'est alors que la plus terrible des maladies de mer, le scorbut se montre et décime l'équipage.
Aujourd'hui ce n'est que fort rarement, et dans des circonstances extraordinaires, que la famine se met à bord des vaisseaux, tandis que nous en voyons de fréquents exemples dans les anciennes relations de voyages de long cours ; le riz, la pomme de terre préservent les équipages de toute crainte, et les procédés $ Appert, pour la conservation des viandes cuites et des légumes, ajoutent encore à la sûreté du service des vivres. N'y a-t-il pas lieu d'être rempli d'admiration, lorsqu'on voit Cook revenir après avoir tenu la mer trois ans, dans des mers souvent inconnues, sans avoir perdu un seul homme de son bord ?
L'habitation d'un bâtiment de mer a, sous d'autres rapports, de graves inconvénients pour ceux qui y demeurent, surtout sur les individus autres que les matelots. On est presque toujours obligé de se baisser dans les vaisseaux \\ cause du peu de hauteur des entreponts : cette posture-là doit nécessairement voûter le dos des marins, et contribuera ces hémorragies fréquentes qu'ils éprouvent, comme tous les hommes employés à clés professions où les membres conservent longtemps des positions vicieuses.
L'isolement où l'on se trouve, la vie uniforme et tranquille qu'on mène sur mer, causent de l'ennui, surtout aux gens qui ne se livrent point aux rudes travaux de la manœuvre; de là V hypocondrie, la mélancolie, la nostalgie, elc, qui gagnent les passagers et même 1< s officiers qui n'ont point un penchant marqué pour cette profession. Les maladies nerveuses sont encore augmentées par toutes les causes d'insalubrité que nous venons d'indiquer et par le manque de distraction.
Il est. des causes extérieures indépendantes du corps même du vaisseau qui influent sur la santé de ceux qui l'habitent ; elles tiennent à l'atmosphère de la mer et à celle de la contrée où l'on navigue.
L'atmosphère, même pure, peut exercer une grande influence sur la santé du matelot. Le froid glacial des pôles n'agit pas sur lui comme l'air brûlant de l'equateur : la transition des jours chauds aux nuits froides qu'on remarque entre les tropiques est la source de la plupart des maladies qui se développent à bord des bâtiments, et les vents instantanés causent ces affections inflammatoires qui naissent dans ces parages. Le marin qui reste des heures entières à la manœuvre pendant la nuit, l'officier qui fait le quart, éprouvent les influences de ces climats d'une manière plus ou moins pénible.
Quand on va d'un pays froid à un pays chaud, il se déclare des maladies à bord des bâtiments, et même beaucoup de celles qu'on apporte trouvent leur guérison dans ce changement de climat; le contraire a lieu quand on passe d'un lieu chaud dans un froid ; c'est surtout alors qu'on observe les fièvres, les diarrhées et le scorbut, les trois maladies de mer les plus fréquentes. En général, en pleine mer il y a moins de maladies que sur les côtes, excepté dans les gros temps, qui obligent de tenir l'entre-pont fermé pendant longtemps.
Les vaisseaux qui vont dans les climats chauds sont envahis souvent par des maladies contagieuses, qu'ils portent ensuite dans le pays d'où ils sont partis. C'est ainsi que la fièvre jaune qui habite les Antilles et l'Amérique, la peste qui se développe en Orient, et les fièvres malignes de l'Inde, sont quelquefois apportées en Europe Pour empêcher la contagion, on soumet les bâtiments à des visites et à des quarantaines rigoureuses. La dyssenterie et le choléra dévastent souvent les vaisseaux qui vont aux Moluques; aussi eonseille-t on aux bâtiments qui sont dans ces contrées de se tenir à quelque distance de ces bords inhospitaliers, en cas d'épidémie, et de ne communiquer qu'avec précaution avec la terre.
Le traitement des maladies, à bord des navires, est établi sur les mêmes bases que lorsqu'elles ont lieu à terre, sauf les modifications que les localités y apportent, et que l'expérience indique. Les chirurgiens de marine ont observé qu'en général il fallait donner les médicaments à une dose plus forte qu'à terre : cette différence tient sans doute à l'action de l'atmosphère maritime, qui émonsse la sensibilitédes surfaces muqueuses sur lesquelles doivent agir les médicaments.
On devrait obliger les plus petits bâtiments d'avoir à bord un chirurgien. La plupart des vaisseaux marchands anglais, américains, et même quelquefois des bâtiments français jeu sont dépourvus. On conçoit combien cette absence a d'inconvénient pour la santé de l'équipage, et tout récemment des vaisseaux des deux premières nations ont perdu, par le choléra du Bengale, une bonne partie de leur monde qu'ils eussent peut-être conservée par les soins des olficiers de santé. Les fractures, les plaies et les autres cas chirurgicaux ne sont pas rares à bord des navires : comment traiter ces malades sans le secours d'un homme de l'art ?
Quant aux maladies que la navigation peut guérir, il faut avouer qu'elles sont bien moins nombreuses que celles dont elle est la source.
Lorsqu'on s'embarque pour cause de santé, on s'approvisionne des objets nécessaires à la vie, et dès lors on est à l'abri des privations du matelot et des suites de son régime insalubre. La distraction qui résulte de l'habitation d'un autre élément, la vue de nouveaux cieux, l'action d'un air différent, l'impression d'une chaleur plus forte, car ordinairement les malades vont d'un pays froid dans un pays chaud, font subir à notre organisme des modifications salutaires. On éprouve en effet, sur le pont d'un bâtiment, par un ciel pur, un bien-être inconnu aux habitants de l'intérieur des continents.
Une foule de maladies qui dépendent des altérations de la lymphe peuvent être traitées avec avantage par les voyages en mer. La bouffissure Y œdème , les hydropisies sont sensiblement améliorés par l'action de la chaleur continue des régions équatoriales. Les maladies de la peau, le rhumatisme, la goutte offrent de fréquents exemples de guérison spontanée dans les mêmes circonstances. Beaucoup de colons sont attaqués en France par ces affections, et recouvrent la santé en arrivant chez eux.
Les maladies qui prennent leur source dans un régime succulent, dans un air lourd et froid, dans le luxe et la mollesse, se guérissent facilement en mer, où ces causes n'ont guère d'action : la vie simple, frugale, toujours la même, qu'on y mène ordinairement, l'air chaud
et empreint de pai ticules bitumineuses qu'on y respire, modifient la manière d'être ordinaire de ces individus et amène la cessation de leurs souffrances. Ce sont particulièrement les affections cata-frhales chroniques qui cèdent surtout avec le plus de facilité à l'influence des climats chauds, et c'est en effet, pour les affections de cette nature, comme la phthisie, la consomption, l'élhisie, que l'on a reconnu l'utilité des voyages sur mer.
Certaines maladies nerveuses reçoivent une influence favorable d'une navigation dans les pays chauds; quelques-unes y cessent spontanément, d'autres y sont seulement atténuées; en général, les régions du midi offrent moins de névroses que les tempérées; quelques-unes pourtant s'y exaltent : nous citerons entre autres le tétanos.
Les voyages aux pays froids sont rarement utiles comme moyen de guérison. La température du nord est plus capable de produire des affections morbifiques que d'en amener la cessation. Il ne serait cependant pas impossible que les gens à tissus mous, à fibres lâches, trouvassent dans la tonicité de l'air des contrées boréales le remède aux maladies qui proviennent de cette organisation.