LES ALPES ET LE RHONE
(Vue des Alpes et du pont Saint-Maurice sur le Rl.ùr.e.)
Vous qui avez parcouru la Suisse, vous aurez déjà reconnu, dans celte vignette, le pont de Saint-Maurice, et à \otre souvenir sera revenue cette triste file de maisons délabrées qui compose la ville de ce nom et cet immense mur de rochers contre lequel elles sont appuyées.
Pour nous ce n'est pas le pont de Saint-Maurice que nous voulons voir dans ce paysage ; deux sujets plus grands absorbent notre pensée : les Alpes qui se dressent devant nous et le Rhône qui coule à leurs pieds.
Les Alpes présentent un sujet d'études continuelles pour le géologiste : parmi les faits qu'elles offrent à ses recherches attrayantes et trop souvent hypothétiques, il en est plusieurs qui n'ont point encore été suffisamment observés, bien que des esprits ardents aient cru pouvoir les ex pliquer. Nous nous bornerons donc à relater quelques-uns des plus intéressants et des plus positifs. Au premier aspect les masses immenses qui constituent cette chaîne présentent l'image du désordre : on dirait, avec un auteur, que ce sont les témoins des convulsions de la nature, lorsque la terre prit la forme que le Créateur avait jugée convenable à l'accomplissement de ses desseins. Des pics inaccessibles couverts de neige; des pentes rapides qui donnent à quelques sommités la forme d'obélisques; des vallées entourées d'immenses escarpements ; des rochers rongés par le temps et prêts à tomber de vétusté :.tel est le tableau que présentent les chaînes alpines.Mais si l'observateur Tome III. —Mars 18J6.
qui les parcourt est familiarisé avec l'étude de la nature, il y verra les traces de sa marche lente et graduée à côté des traces de la destruction. M. Ebel a remarqué que dans ces montagnes les dépôts les plus anciens sont disposés par bancs dont la direction est de l'ouest-sudouest à l'est- nord-est.- Des roches granitiques, mais postérieures aux êtres organisés, constituent la chaîne du Mont-Blanc, géant qui domine tous les sommets de l'Europe. Au nord de celte chaîne s étendent au loin et s'élèvent à une hauteur considérable divers rameaux calcaires; au sud s'abaissent jusque sur les confins de l'Italie des roches granitiques. Rien n'est plus imposant que ce majestueux Mont-Blanc qui semble régner sur les montagnes qu'il domine, entouré d'autres sommets inclinés de son côté, et paraissant lui rendre un respectueux hommage, comme on voit d'humbles sujets se presser autour de leur souverain pour le contempler. Comment ne point admirer le Cervin, dont la cime s'élance dans les nues, en forme d'obélisque triangulaire ! Ce qui étonne le plus le géologue lui-même, c'est la disposition circulaire de quelques sommets : le mont Rose, par exemple, est composé d'une série non interrompue de pics gigantesques qui forment un vaste cirque d'environ 3,ooo toises de diamètre. On a vainement cherché dans la chaîne des Alpes des restes d'anciens volcans, l'Océan seul y a laissé des traces de sou séjour.
La chaleur du soleil fait fondre la surface des amas
de neige qui couvrent les cimes les plus élevées, et la transforme en glace ; ces glaciers sont souvent inclinés, et toujours divisés par de larges et profondes crevasses qui leur donnent les formes les plus variées et les plus bizarres. A l'approche du printemps ils gli>sent tout entiers sur les pentes qui les portent, mais ils s'arrêtent bientôt: le mouvement qu'ils ont éprouvé y détermine des ruptures dont le bruit, semblable à celui du tonnerre, retentit au loin dans ies-montagnes ; la commotion que l'air éprouve se communique aux masses neigeuses; elles s'ebranlenl ; et quelques portions que l'on voit rouler au loin comme des pelotes de neige, sont quelquefois assez considérables pour renverstr dans leur chute les forêts, les ha! iiations, Us villages même que trop souvent elles atteignent. On a dit que la glace descendait dans les couloirs des glaciers de 12 à .25 pieds par an ; mais si l'on considère qu'elle a entraîné graduellement des portions de rorhers sur des plans inclinés de 10 à 1 2 lieues de longueur, et qu'à 38 pieds par année ces glaces seraient neuf siècles à s'avancer d'une lieue, on peut juger du temps qu'il a fallu à certains glaciers pour s'étendre jusque sur hes places qu'ils occupent. Pour donner une idée de reflet de ces grands mouvements de la nature, nous en citerons une description f.iite par un témoin oculaire. Le minisire de Grindelwald, traversant avec quelques mis le fameux glacier des environs de ce village, se ta il reposé sur la glace : « A peine c:ions-uous placés, dit il, que le singulier phénomène appelé cru- de glacier se manifesta par un bruit affreux ; tout autour de nous paraissait se mouvoir de soi-même : fusils, bâtons, carnassières. Des rochers en apparence solidement établis dans la glace commencèrent à se détacher et à s'entre choquer, des crevasses de 10 à 20 pieds de largeur s'ouvrirent à nos yeux avec un fracas épouvantable; d'autres, se fermant tout à coup, lancèrent à une grande hauteur l'eau qu'elles contenaient. La masse entière du glacier, si agitée tout à coup, s'était avancée de quelques pas; mais tout rentra bientôt dans un repos et un silence profonds, à peine interrompu par le sifflement des marmottes. » Après cet aperçu trop succinct, hélas! des Alpes, revenons au beau fleuve qui baigne St.-Mauriee. Le Rhône prend, comme on lésait, sa source au mont de la Fourche, près <iu Saim-Gothard en Suisse, traverse le Valais, le lac de Genève, et entre en France un peu au-dessous de cette ville. Au Sault, le Rhône franchit un banc de rochers nommé Saul-du-Rhônc, et qui, sur 1,000 mètres de longueur, forme deux cascades d'un mètre de hauteur chacune. Le Rhône s'est tracé à travers ces rochers des sillons qui présentent différentes passes plus ou moins favorables à la navigation. Cet endroit est en général difficile à fran hir.
Ce fleuve baigne du même côté Lyon, Givors, Tournon, Saint Perav, la Voulte, Viviers, le bourg Saint- Andéol, le Pont-Saint-Esprit, Roquemaure, Villeneuve-lès-Avignon, Aramon, Beaucaire; il arrose à gauche Quirieu, Vienne, Sainl-Vallier, Tain, Valence, Montélimart, Caderousse, Avignon, Tarascon et Arles. Un peu au-dessus d'Arles, à Foui ques, le Rhône se divise en deux bras, dont le principal se jette dans la Méditerranée à la Tour-Saint-Louis; le second bras, appelé le Petit-Rkûnc, se dirige sur la droite, forme l'île de la Camargue, et débouche dans la mer dans le golfe du Lion ou de Lyon, près les îles de Sainte- Marie.
Ce fleuve reçoit à droite l'Ain, la Saône à Lyon, l'Ardèche, la Cèze, le Gardon; à gauche l'Isère, la Drôme et la Durance. Il borne d'un côté les départements de l'Ain, de l'Isère, du Rhône, de l'Ardèche, de la Drôme, de Vaucluse et du Gard, et arrose celui des Bouches- du- Rhône.
Le Rhône commence à être flottable à Arlod, et navigable au Parc, un peu au-dessus de Seyssel, département de l'Ain ; le flottage se fait avec difficulté à cause des rochers au milieu desquels coule le Rhône. Ce fleuve se perdait en hiver au pont de Lucev, à Bellegarde, sous un rocher qui interceptait la navigation. On a coupé ce rocher; il a fait place à un canal dans lequel on flotte maintenant une grande quantité de bois de construction. Dans l'été, lorsque le Rhône est grossi par la fonte des neig< s des Hautes-Alpes, ces eaux recouvrent tous les rochers.
Le Rhône roule ses eaux avec une grande rapidité depuis Lyon jusqu'à Avignon ; sa vitesse décroît à mesure qu'il approche de Beaucaire et d'Arles, et devient à peu près nulle sur un grand espace avant d'arriver à la ruer. On a construit de chaque côté du Rhône des chausse s destinées à contenir ce fleuve, et à l'empêcher de porter le ravage dans les plaines qui l'environnent.
Le bouches de ce fleuve sont très-nombreuses, elles îles qui les séparent produisent des barres qui rendent le passage difficile : la principale île est celle de la Camargue.
Le cours entier du Rhône, depuis sa source (à S,i34 pieds an-dessus de la mer) au glacier du Rhône jusqu'à son embouchure dans la Méditerranée, est de 20b lieues et demie, et sa pente, par estimation moyenne, de un pied sur près de 5oo.
On remonte le Rhône à la voile depuis la mer jusqu'à Beaucaire; mais au-dessus de cette ville il n'est guère possible de vaincre la rapidité du courant que par lesecoursdu hallage. La facilité que les barques de mer trouvent à remonter jusqu'à Beaucaire, a fait choisir cette ville pour être l'entrepôt général du commerce de France avec l'Espagne, les côtes d'Afrique et d'Asie, ainsi qu'avec tout le Levant et l'Italie. Néanmoins l'incertitude de cette navigation et les difficultés qu'offre la remonte du Rhône depuis Ai les jusqu'à Lyon, font que la plupart des expéditions de Marseille pour l'est de la France ont lieu par la voie du roulage. Les bâtiments de mer qui vont de Marseille à Arles font ce trajet en trois jours ou cinq jours, et remontent en quelques heures d'Arles à Beaucaire; mais ils sont sujets à de grands retards si le vent est contraiie.
La remonte du Rhône depuis Beaucaire jusqu'à Lyon présente des difficultés de toute nature, résultant de la vitesse du fleuve, de l'action quelquefois trèsviolente des vents du nord et du sud, de la variation dans la hauteur des eaux, et de la néces^té de changer souvent de rive pour le hallage. Un bateau à vapeur nouvellement établi parcourt ce fleuve depuis Lyon jusqu'à Arles; ce même bateau communique avec la Méditerranée par le canal d'Arles au port de Bouc. La traversée de Lyon à Arles se fait avec une rapidité si grande que dans cette distance d'environ 73 lieues, ce bateau ne met que quinze heures pour la parcourir.
MAGASliN UJNIVERSEL.