‹ Magasin universel (volume 4)Chapitre 132 sur 268 · LE ROI DE LAHOR · texte numérisé non relu

LE ROI DE LAHOR

L'intérêt public, si vivement excité par la correspon dance de l'infortuné Jacquemont, a reçu récemment un nouvel aliment de la présence momentanée du général Allard au milieu de nous. Soucieuse de toutes les gloires que ses enfants lui ont acquises dans toutes les parties du monde, la France s'enquiert en ce moment avec une curiosité en quelque sorte personnelle de ce royaume de Lihor, auquel des officiers français ont créé une puissance respectée de l'Angleterre, si puissante ellemême dans llndostan. Elle s'informe de ce roi qui a, comme Mehemet-Ali, avec qui il a plus d'un point de ressemblance, accueilli avec tant de distinction nos braves compatriotes. Nous croyons donc faire plaisir à nos lecteurs en mettant sous leurs yeux l'extrait d'un ouvrage qui contient tout ce que nous savons encore du royaume de Lâho'r. Ce morceau résume la vie et le caractère du roi Rundjit-Sing : il contient l'enumeration de ses forces et de ses ressources.

* Rundjit-Sing n'a reçu aucune instruction ; il ne sait ni lire ni écrire dans aucune langue; mais l'habitude d'entendre lire des papiers écrits dans les idiomes de la Perse, du Penjab et de l'Inde, et la force de son attention, qui s'attache même au détail des affaires, lui ont donné une grande facilité pour suivre et comprendre la plus grande partie des choses qui lui sont soumises. Aussi, bien qu'il ne sache pas apprécier le mérite du style ou dicter littéralement ses dépêches, il traite cependant les affaires avec rapidité, et il est toujours prêt à donner des ordres précis et décidé-, sur les mémoires et les réclamations qui lui sont adressés; et lorsqu'une copie convenablement faite !ui a été lue, il sait bien reconnaître si elle remplit ses vues. Ses secrétaires particuliers ne le quittent jamais, souvent ils sont réveillés pendant la nuit pour expédier ses ordres. Sa mémoire est excellente et se rappelle les détails aussi bien que les circonstances les plus importantes. Son esprit est toujours actif, et son œil vif et scrutateur ne laisse rien échapper. Sa perspicacité à apprécier les caractères, à deviner les mot ifs des actions d'autrui, lui donne de l'empire et de l'influence sur tous ceux qui l'approchent, et qui n'ont guère été entre ses mains que les instruments de sa rapiiie fortune.

» A une grande finesse il joint une imagination trèsvive, et quoiqu'il n'oublie jamais le but qu'il a en vue, il a cependant dans la conversation une franchise et une naïveté pleines de charme. Ses observations et ses remarques se présentent ordinairement dans une phrase brève, claire, pittoresque ou sous forme d'interrogitoire, mais elles sont toujours si frappantes qu'elles restent fixées dans la mémoire de ceux à qui elles s'adressent, tant elles sont remarquables et revêtues d'une séduisante originalité. Il a un grand pouvoir de dissimulation; sous les dehors de la plus grande franchise et même dans le commerce de l'intimité, il sait poursuivre de perfides desseins et des trahisons. Sur le champ de bataille, il s'est toujours montré brave et résolu de sa personne; mais rien dans ses plans n'est jamais abandonné au hasud ou à l'aventure. Il a toujours préféré l'adresse, l'habileté et même la corruption comme moyens de succès, aux entreprises éclatantes qui excitent l'admiration ou inspirent la terreur.

Sa fertilité d'expédients est vraiment incroyable, et jamais il n'a été embarrassé même dans les plus grands dangers.

u La conduite de Rundjit-Sing, dans toutes les circonstances de sa vie, prouve qu'il est intéressé, sensuel, débauché même à l'excès, sans égard pour aucun lieu d'affection du san.; ou de l'amitié, dans la poursuite de ses vues ambitieuses ou de ses plaisirs; démesurément avide, car c'est san , remords et sans pitié qu'il a ruine et réduit à la misère des veuves, des orphelins et des familles qui avaient à sa considération et à son respect des droits que la politique seule eût dû lui rendre sacrés. Dans sa jeunesse, il se montra prodigne pour ses. favoris, et libéral dans presque toutes les occasions; mais avec l'âge l'avarice est venue, et le désir d'amasser a étouffé toutes ses autres passions. Aussi tout le monde, même les officiers attachés à sa personne, et ceux qui sont en faveur, ne l'approclu nt qu'avec la cr.iinte d'être victimes de quelque exaction, bien loin d'espérer que .-a générosité ajoutera quelque cho e à leur fortune. Son tempérament était excellent dans sa. jeunesse, et en quelque sorte toujours à ses ordres; mais aujourd'hui la susceptibilité d'une constitution ruicée le domine souvent. On l'a vu, transporté de colère, descendre jusqu'à user de violence contre les objets de sa rage; mais cependant il ne s'est jamais abaissé jusqu'à commettre des actes de cruauté, et jamais la vie de personne n'a paye même les offenses les plus graves.

» Sa taille est au- dessous de la moyenne, et la perle d'un œil, par suite de la petite-vérole, lui oie un peu de son apparence, qui est loin cependant d'être vulgaire; car sa physionomie est pleine d'expression et de vivacité, et s'embellit d'une magnifique barbe blanche qui descend jusque sur sa poitrine. Dans sa jeunesse il dut être très-vigoureux et très-actif, mais aujourd'hui il est si affaibli qu'on est obligé de le monter à cheval. Son amour pour ses chevaux est extrême; ils sont toujours auprès de lui, couverts de bijoux et de riches caparaçons; pour lui-même, il est simple diins sa toilette et peu recherché dans toutes ses habitudes ; son régime se compose de stimulants puissants dont il use immodérément. Il aime beaucoup les parades et les spectacles; il emploie près de la moitié du jour ; passer des revues, inspecter des équipements, ou à réfléchir sur quelque moyen d'augmenter la puissance de son armée. Il paraît aussi prendre plaisir à voir ses officiers et ses courtisans couverts de bijoux et de magnifiques parures, et tout le monde convient qu'ils montrent beaucoup de i;oût, car l'éclat du pourbar (cour) de Lahor est vraiment remarquable.

»Quo'n;ue peu dévot, et bien qu'il se soit montré trèshabile à maîtriser le zèle tt le fanatisme des Akati- nt autres sectes religieuses, Rundjit-Sing se conforme cependant avec beaucoup de scrupule à toutes les observances de la foi religieuse des Sikes; tous les jours il se fait lire le Granlh (livre sacre) par les gourous (docteurs de la loi ); il est généreux et charitable pour les fakirs et les hommes qui ont acquis une réputation de sainteté. Enfin, i! est superstitieux à l'excès; il se (ivre facilement à de fantastiques imaginations sur sa dcstir.ee et sa fortune, et jamais il ne manque de consultes ses astrologues avant de rien entreprendre d'important. -> Le fait le plus remarquable de la politique et du I gouvernement intérii ur de Rundjit-Sing, c'est le man-

que absolu de tout ce qui ressemble à un système ou à des principes d'administration. Sa carrière a été celle d'un usurpateur qui empiète sans cesse et s'empare de tout ce qui est à sa portée; mais tout ce qu'il a ainsi gagné il ne l'a soumis à arcun système de gestion. Le tout est confié à des fermiers avec pleine puissance sur 1 » vie et les propriétés des classes productrices, Rundjit-Sing s'en reposant sur ses forces militaires pour contrôler les comptes de ses fermiers, pour leur faire rendre tous les profits illicites qu'ils pourraient faire Néanmoins ses excursions sont dirigées surtout contre les vieilles familles sikes et ses propres officiers. Les marchands et les voyageurs sont protégés, les droits et les taxes auxquels ils sont soumis sont généralement modérés. Rundjit-Sing a aussi manifesté l'intention de se réserver le commerce exclusif de quelques articles, comme les châles, le sel, etc.

» Les possessions territoriales de Rundjit-Sing comprennent aujourd'hui toute la pi rlieduPenjab enfermée entre l'Indus et le Suttlej. Il possède aussi le Kashmir et tout le pays des montagnes jusqu'à la chaîne neigeuse, et même Ludak au delà de l'Himalaya. En effet, quoique plusieurs rajas de la contrée aient encore conservé leurs gouvernements, ils ont été réduits à la condition de sujets; ils paient un tribut proportionné à leurs ressources, et envoient, lorsqu'ils en sont requis, leurs contingents à l'armée de Lahor. Outre cette étendue de territoire, Rundjit-Sing possède encore environ 45 taloucks (districts) en nom personnel ou en partage avec d'autres princes sur le côté anglais du Suttlej. A l'ouest de l'Indus, il occupe Khyrabad, Ankona, Peshawer, Durra-Ghazi-Khan, affermé au nabab de Buhawulpour, et Durra-Ismaël-Khan, régi parHafig- Ahmed-Khan de Mukera. Il lève encore des tributs sur les chefs beloutchis, de Touk et Sagourgs.

>' Le capitaine Murray estime que le total Roupies. du revenu et des tributs levés annuelle- . ment sur toutes ces possessions est de . . i2,4o3,ooo

» En outre les douanes du Petijab rapportent à Rundjit-Sing 1,900,600

» Le mohurana, droit sur les papiers soumis au sceau de Rundjit-Sing. . . . 577,000

» Formant pour le Khalsa, ou pays occupé directement par Rundjit-Sing, un revenu de 14,88 i,5oo

>< Le même officier estime que le reste du territoire, encore divisé en jagirs, ou fiefs tenus par de vieilles familles sikes, et les établissements dont les revenus ne sont pas compris dans ceux du Khalsa, rapportent 10,928,000

«Faisant ensemble, pour tous les revenus du pays soumis à la domination de Rund-

jit-Sing, un revenu total de 25,8o9,5oo

» Le général Allard, qui a bien voulu donner quelques détails sur ce sujet, pense que cette estimation est de beaucoup inférieure à la réalité. Il porte les revenus du royaume de Lahor à cinq crozes de roupies ou environ i23,ooo,ooo fr. La roupie vaut 2 fr. 5o c. de notre monnaie, la laque de roupies vant 100,000 roupies, et le croze cent laques de roupies.

>■ Rundjit-Sing a depuis quelques années amassé un trésor, cl le fort de Govindgurh bâti par lui est le lieu principal de sesdépôts.Le capitaine Murray, d'avrès les 1

meilleurs renseignements qu'il put réunir, estime que la valeur des richesses accumulées par Piiindjit-Sing, tant en monnaies qu'en'bijoux, chevaux, éléphants, ne doit pas s'élever à moins de 10 crozes de roupies ou environ 10,000,000 liv. st. (250,000,000 fr.).

*> Le même officier nous a donné des détails précieux sur les forces militaires du royaume de Lahor, et son autorité est la meilleure que nous puissions suivre :

Troupes régulières.

"Cavalerie disciplinée par le général Al-

lard (dragons et lanciers) 12,811 h.

(10,000 selon le général Allard.)

» Infanterie, bataillons disciplinés, naïbs et troupes dressées sous la surveillance personnelle du maha-raja 1 4>94 1

»> Total des troupes régulières, infanterie et cavalerie 27,252 *

» Garnisons comprenant les troupes employées dans le Kashmir. Cavalerie. . . . 3, 000

« Infanterie diversement armée et équipée 23,95o

» Contingents des sirdars, consistant, dans les pays de plaines, principalement en cavalerie, et pour les pays de montagnes, en infanterie . 27 ,3 12

» Total général des troupes, infanterie et cavalerie 82,01 4 h.

»L'artillerie de Rundjit-Sing consiste en 376 canons (100 d'artillerie de campagne, complètement armés et équipés, selon M. Allard; le reste est employé à la défense des places) et 370 tromblons portés sur des chameaux ou des voitures légères appropriées à leur calibre. Il n'a pas de corps d'artillerie enrégimenté et organisé comme dans les armées européennes. Un darogha est à la tête d'un grand établissement qui, si Rundjit-Sing fait des préparatifs de siège, occupe au moins 4 ou 5,ooo hommes; mais en temps de paix ce nombre est infiniment réduit. Quelques corps de cavalerie et tous les bataillons d'infanterie ont des compagnies d'artillerie qui leur sont attachées; le nombre des artilleurs est proportionné à la force des corps respectifs. La jinsi, ou grosse artillerie, seule est distincte du reste de l'armée.

» Toute cette puissance et toutes ces ressources sont l'ouvrage du maha-raja. Son père ne lui laissa qu'un corps de cavalerie sike, à peine supérieur à ceux de ses voisins, qui tous sont réduits maintenant à la condition de sujets. Rundjit-Sing, dans la création de sa puissance militaire, a particulièrement déployé cette activité curieuse qui s'attache aux détails, cette persévérance à poursuivre l'exécution de ses plans qui distingua à un si haut degré Pierre de Russie. Comparé à tout ce que nous voyons ou entendons dire de ceux qui se sont élevés à une grande puissance, Rundjit- Sïng doit être placé parmi ceux qui ont employé les moyens les plus honorables pour arriver à leur but; sa carrière n'a été signalée par aucune exécution sanglante, et seulement par un très-petit nombre de ces actions qui s'élèvent contre la mémoire de presque tous les fondateurs de dynastie. »

Soumis au général Allard, ce portrait de Rundjit Sing

lui a paru au moins peu flatté, et en vérité nous sommes tentés de nous ranger à l'avis de l'honorable général, en le voyant lui-même, malgré toutes les distinctions flatteuses dont il a été l'objet parmi nous, malgré tout l'attachement qu'inspire la patrie à un noble cœur, retourner auprès du roi de Lahor, Ce retour n'est-il pas un glorieux témoignage en faveur de llundjit- Sing ?

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