UNE ASSEMBLÉE
DE LA. RELIGION DES SAUTEURS (j UMPERs) EN ANGLETERRE.
Il n'est pays au monde plus riche que l'Angleterre en sectes et bizarreries religieuses; c'est une bigarrure de religions, de croyances et de pratiques à étonner et confondre l'esprit humain. Une cinquantaine d'églises dissidentes, rivales de l'Eglise établie, s'y partagent ayee elle la population; et nul ne leur échappe, car avant tout il faut avoir une religion en Angleterre, celle que l'on veut, le choix est libre, mais il en faut une, sous peine d'encourir l'auathème social. Les plus étranges et burlesques choses religieuses réussissent et prospèrent chez cette nation, si hère pourtant de sa supériorité intellectuelle et de sa position avancée dans la carrière de la perfectibilité humaine.
Entre autres preuves de cette ferveur facile qui accueille les plus excentriques doctrines, j'en trouvai une
(f) On trouvera le combattant dans l'ouvrage de Cuvier 8ous la désignation de Machctes Vugnax. Ce grand naturaliste regardait comme dos vaiiéiés de combattants, distinctes seulement par le plumage, le chevalier proprement dit, la maulnVhe proprement dite, et quelques autres oiseaux du genre Ttittg<t>.
pendant mon séjour à Richemond, près de Londres, où j'étais allé passer l'automne, selon cet usage anglais qui fait un désert de la capitale à cette époque de l'année. Un jour, on annonça qu'une assemblée de sauteurs devait être tenue dans une maison de campagne près de Twikenharn, joli village situé sur la rive gauche de la Tamise, et qui, entre autres illustrations, vante le séjour de Pope et la maison du poète où son cabinet est encore assis, littéralement, sur les eaux de la rivière.
Donc, par un beau dimanche d'octobre, quoique le jour fût légèrement voilé par celte blanche gaze de brume qui jamais ne quilte entièrement l'horizon de la Grande-Bretagne, l'assemblée des sauteurs, jumpers, se réunit dans une grange appartenant à l'un des sectaires, et située au milieu d'une grande prairie qui en cet endroit longe le fleuve. Elle n'était pas nombreuse, celte assemblée, si l'on ne parle que des prosélytes, mais beaucoup de curieux étaient venus comme moi assister au spectacle de leurs exercices religieux, c'était le mot. Il y avait surfont dans le cercle des sauteurs plusieurs fidèles, habitants ou originaires du pays de Galles, terre natale de la secte.
C'est dans cette contrée que, vers 1760, un ministre fanatique, ou adroit spéculateur, car c'est une bonne spéculaiion en Angleterre que le schisme et l'hérésie, prêcha pour la première fois l'excellence du saut comme pratique religieuse et agréable à Dieu. Il ordonna à ses prosélytes de pousser de grands cris, des gémissements, des hurlements aigus , en priant de répéter jusqu'à trente fois la même stance d'une hymne, et souvent le même vers, de crier avec toute la puissance de leurs poumons les mots amen et gogogniant , qui, en langue gallique ou welche, signifient gloire; enfin, de se mettre dans une agitation violente, de se mouvoir avec fureur, et après tout, comme complément d'enthousiasme religieux, de sauter en priant jusqu'à ce qu'ils fussent entièrement épuisés, au point de tomber haras$és et haletants par terre. Ce n'était point là une religion pour les infirme*, les vieillards cl les podagres. Il faut avoir les reins forts, les jarrets nerveux et la respiration stentoriennepour être dévot dans cette secte. Les saints doivent être des hercules, ou des faiseurs de tours de force, des danseurs de l'Opéra. Madame Monlessu serait canonisée dans la religion desjumpers.
Une chaire portative avait été placée sur le lieu de la scène. Un jeune ministre y monta. On lut des passages de la Bible, on chanta des hymnes en répétant les strophes plus ou moins de fois, selon que leur sens mystique avait plus de passion et d'énergie; ou récita des prières avec une ferveur et une animation brûlantes; on recommença à chanter, non cette canlilène monotone et triste qui endort dans les églises anglicanes, mais d'un chant vif, ardent, mouvementé, approprié au sens des phrases et des expressions. Les amen et les gogogniant furent lancés au ciel avec un enthousiasme de furieux. Enfin, quand à force de chanter, de prier, de hurler, les esprits des assistants furent jugés assez échauffés et électrisés par le révérend ministre qui présidait l'assemblée, le jeune ministre qui était en chaire commença sa prédication ; elle fut à l'unisson de la musique.
Son sermon avait pour sujet la nécessité et les avantages de la religion. Comme tous les sermons anglais, il fut une longue paraphrase de nombreux texles de la Bible ramassés dans l'Ancien et le Nouveau Testament,
et cousus avec plus ou moins d'art dans l'étoffe de l'homélie. On l'ecoutait avec une attention recueillie et intense. Mais cette attention devint plus vive, plus aspirante, lorsqu'il arriva à la dernière partie du sermon : car alors il aborda le dogme distinclif de la secte.
Ce fut une exhortation fervente, cordiale, passionnée hUsaltation religieuse. Jugez si nous écoutions. Parmi les quelques mille sermons que j'avais endurés en France, fen Angleterre et en Italie, jamais pareil texte n'avait été développé devant moi par un prédicateur. J'étais surtout impatient de savoir si la Bible, arsenal inépuisable pour les sermoneurs, fournirait à celui ci quelques armes en faveur de sa doctrine. Il m avait trouvé dans l'Ancien et le Nouveau Testament : on trouve tout dans la Bible. J'ai connu un illuminé à Marseille, qui, renchérissant sur cette universalité des livres saints, Soutenait que tout était dans le livre de Job. Cet homme avait devancé Jacolot.
Le prédicateur, après avoir fait l'éloge du satit, comme élevant l'âme à Dieu et la mettant dans une agitation extatique, cita les exemples bibliques à l'appui de sa doctrine. Le saint roi David avait- dansé et sauté devant l'arche du Seigneur, il avait dansé malgré les railleries de sa femme Michol, sauté malgré la présence de son peuple. David priait et sautait, imitez le roi David. L'enfant qui fut le prophète saint Jean, le pré- Curseur du Christ, tressaillit et sauta dans le sein de sa mère Elisabeth, lorsque Marie alla la visiter dans sa maison de la Montagne; enfin, le boiteux que Jésus avait guéri sauta devant le Sauveur, en le louant et le remerciant de la grâce qu'il venait de lui faire. Certes, les exemples étaient on ne peut plus adaptés à la circonstance, les raisons qu'il • en distillait étaient péremptoires.
La conclusion fut nécessairement que les bons et véritables chrétiens devaient exprimer par de semblables marques de jubilation et de piété leur admiration pour les bienfaits du Seigneur, leurs sympathies pour les souffrances du Christ, et leurs transports de reconnaissance pour les bénédictions que ces souffrances ont attirées surlemonde.Voyant que son auditoire s'enflammait à ses paroles, il lui donna le dernier coup de fouet en lui jetant une énergique peinture des douleurs du Christ sur la terre, une peinture à tirer des larmes des plus endurcis, à convertir les plus impies, à faire sauter des paralytiques et des culs-de-jatte au plancher. Il reparla du boiteux guéri, du roi David et de saint Jean. Enfin il déclara que ceux qui sautaient en priant étaient prédestinés pour le ciel, attendu que, dans le paradis, tous les saints, devenus jeunes, dispos, ingambes et légers, sautent et dansent en chantant devant le Seigneur, au son de la musique des anges. Il y avait en vérité de la conviction dans les paroles de ce prédicateur, et c'était presque à se laisser convertir, pour peu qu'on eût le jarret nerveux et flexible.
Quand il eut fini son exhortation, il descendit de la chaire; et, comme il n'est meilleure manière de prêcher que celle qui se fait par l'exemple, il se prit à danser, sauter et gambader comme un démoniaque. Ce fut sa péroraison et le signal de la danse générale.
Les pieux congrégants se lancèrent en furieux, criant gogogniant, répondant amen, sautant, hurlant, se démenant ainsi que le pratiquaient les possédés, lorsqu'il y avait des possédés, ou lesconvulsionnairesdeSaint Médard,ou les piétistes et momiers de la Suisse et de l'Al-
lemagne. Hommes et femmes se mirent d'abord à courir cà et là, en long et en large, en rond et en carré, à se croiser, se réunir, s'entre-choquer, à pousser des gémissements, des sanglots, des exclamations de joie, des cris de douleur, et le tout, en se mêlant, ne donnait pas mal une idée d'un satanique concert cl delà ronde du sabbat. La saltalion arriva ensuite avec un redoublement de fureur frénétique; cela continuait, s'arrêtait, se reprenait jusqu'à ce que la fatigue et l'épuisement vinssent éclaircir et diminuer ce branle religieux. Les faibles s'en allaient, les plus fervents ou plutôt les plus robustes tenaient bon.
Neuf hommes et sept femmes furent les derniers. Ils avaient commencé à sauter à dix heures du matin, il était deux heures de l'après- midi, lorsque, épuisés, haletants, dans un état d'excédation complète, ils tombèrent à genoux en cercle, se tenant par la main, la tête penchée en arrière, le visage levé au ciel. Le jeune ministre, qui paraissait doué d'une force herculéenne, à faire envie au plus robuste danseur de l'Académie royale, entonna une prière qu'il dit avec une chaleur furibonde; la prière fut longue comme toute prière de fanatique. Quand elle fut terminée, quand il eut montré encore une fois !e ciel en rappelant à ses auditeurs que bienlôt ils devaient tous s'y trouver pour chanter les louanges de Dieu, et pour y sauter éternellement devant son trône en la compagnie des anges; quand il eut dit avec une brûlante expression de désir et de regret qu'alors ils ne se quitteraient jamais, il laissa doucement échapper la main d'une assez jolie sectaire qu'il tenait dans la sienne, et il jeta pour terminer la liturgie une lonque et patriarcale formule de bénédiction sur l'assemblée.
Tous alors se levèrent, s'embrassèrent, se saluèrent, et chacun se retira, satisfait comme lorsqu'on vient de prier et d'accomplir un religieux devoir! Ce culte saltatoire serait, moins les fluxions de poitrine qu'il peut occasionner, excellemment hygiénique pour les personnes qui ont besoin d'exercices violents. C'est une religion dégourdissante et sudorifique, et l'on ne peut accuser ces dévots de ne pas être pour le mouvement.
Certes, voilàbeaucoup d'extravagances mystiques; et pourtant on a trouvé les moyens de renchérir sur elles. C'est le propre du fanatisme d'aller s'épurant et s'aceroissant toujours. La religion des sauteurs, jtirnpers, a une subdivision de sectaires qui ont poussé la perfection re» ligieuse plus loin en ce qui louche le mouvement. Les shakers, remueurs, tiennent pour doctrine fondamentale que non-seulement il faut sauter et danser en priant, mais encore qu'il faut se donner des secousses et des agitations violentes en faisant la prière et en assistant aux prédications de leurs ministres. Parfois aussi, lorsqu'ils célèbrent leurs offices religieux, ils dansent et tournent sur eux-mêmes comme les derviches, afin, disent-ils, de manifester leur joie de la victoire des saints sur le péché, et leurs transports d'enthousiasme et d'amour pour la bonté du Seigneur. En les voyant chanter, danser, prier, démener tous leurs membres, prêcher ou écouter les prédications en tremblant, sautant, tournant convulsivement, on les dirait une troupe de ces malheureux qui, au moyen âge, dansaient une danse épidémique, ou bien de ces épilepliques ou névralgiques qui ne peuvent demeurer une minute sans avoir tout leur corps agité et secoué par des mouvements nerveux et saccades,
Cependant les shakers, quoique originaires de la Grande-Bretagne, y sont peu nombreux, même dans la principauté deGalles, premier berceau de leur communion. On en voit davantage aux Etats-Unis d'Amérique, où se sont réfugiés plusieurs de ces sectes bizarres, enfantées par le fantasque mysticisme anglican.