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L'ILE DE SUMATRA

Sumatra, cette grande île de l'Archipel asiatique, que le détroit de la Sonde sépare de Java, est l'une des contrées les plus curieuses à étudier sous le rapport des mœurs, du commerce et de l'histoire naturelle. Elle embrasse une étendue de 35o lieues sur 55 environ.

L'équateur la divise obliquement en deux parties égales, et cependant, grâce aux vents frais et aux montagnes élevées de l'île, son climat est généralement plus tempéré que celui de beaucoup de régions situées au delà des tropiques.

De tout temps, Sumatra fut renommée pour l'abondance de l'or qu'elle fournit, et cette source de revenus est loin d'être exploitée aussi utilement qu'elle pourrait l'être par des ingénieurs habiles. Des mines de cuivre, de fer et d'étain ajoutent à sa richesse; le soufre se rencontre en masses dans les environs des volcans que l'île renferme, et le salpêtre, si précieux pour la guerre et les arts, y est très-commun. On extrait surtout ce sel du sol des immenses cavernes où se réfugient depuis des siècles les chauves-souris et nombre d'autres oiseaux. La fiente de ces animaux forme sur ce sol une couche épaisse et y développe, comme en France dans les lieux contigus aux écuries et aux stables, une assez grande quantité de salpêtre (i).

Dans quelques parties de l'île, la végétation est si vigoureuse qu'il suffit de négliger pendant une seule saison le champ le mieux défriché pour qu'il se couvre d'un taillis épais qui donne un abri aux bêtes féroces.

Il serait impossible d'énumérer toutes les brillantes productions vége'tales qui se pressent sur le sol de Sumatra. Il faudrait mentionner les arbres qui donnent le caout-chouc ou gomme élastique, les indigotiers, le mangoustn aux fruits. si parfumés et si savoureux, et une multitude d'autres plantes qui n'ont pas de nom vulgaire en France. Vous y trouverez des arbres qui donnent un camphre bien supérieur à celui du Japon, du moins aux yeux des Chinois qui le paient douze fois plus cher que ce dernier et le paieront bientôt plus cher encore, attendu que sur plusieurs centaines d'arbres on n'en trouve souvent qu'un seul dont l'intérieur contienne du camphre, et qu'on abat immédiatement ce pied d'arbre pour l'exploiter.

Vous trouverez aussi à Sumatra ce fameux puhn-upa sur lequel on a fait tant de contes merveilleux. Le puhnupa fournit, il est vrai, un poison mortel, mais l'arbre

(1) Nous rappelons à ce sujet à nos lecteurs que la présence des matières animales n'est pas nécessaire à la formation du nitre ou salpêtre, comme l'impriment et le disent encore dans leurs cours bien des savants. Un chimiste distingué, M. Longohamp, qui a fait de ce sujct.une étude spéciale, a établi que le gaz qu'on appelle azote, et qui entre dans la composition de l'air, pourrait être fourni par l'air luimême aux minières artificielles qu'on exploite pour le gouvernement.

ne tue pas ceux qui l'approchent, et vous verrez nonseulement les hommes s'asseoir à son ombre, mais les oiseaux eux-mêmes se percher impunément sur ses branches.

Les bêtes sauvages et les oiseaux domestiques de Sumatra sont à peu près les mêmes que dans tout l'Orient. Le buffle y remplace le bœuf et seul est employé aux travaux; l'ouvrage qu'il fait est de beaucoup inférieur à ce qu'on devrait attendre de sa taille et de sa force apparente. On n'en trouve guère à l'état sauvage, car le tigre lui ferait une chasse mortelle, et ceux mêmes qui sont élevés et employés par l'homme sont exposés aux attaques de cet animal. On a vu souvent des buffles vigoureux soutenir avec succès le premier coup de sa puissante griffe et vaincre leur audacieux ennemi. Les tigres de Sumatra sont parfois énormes; on en a pris, dit-on, qui avaient un front large de dix-huit pouces. Les singes qui pullulent dans les forêts de Sumatra doivent leur fournir une nourriture abondante.

Les éléphants sont nombreux à Sumatra ; mais à l'exception de ceux qu'on élève pour le roià'Achcm, il n'y en a pas dans le pays à l'état de domesticité. Le rhinocéros, si rare aujourd'hui, se rencontre aussi à Sumatra, et on y trouve même des hippopotames.

En 1824, l'équipage d'un vaisseau anglais tua sur une des côtes de cette île une espèce d'orang-outan colossal; quand on le découvrit dans les bois, il présentait la figure d'une espèce d'homme couvert d'un poil brun et luisant, marchant sur deux pieds, mais en se tortillant de temps à autre, s'aidant de ses deux mains pour aider sa marche, et même se poussant en avant à l'aide d'une branche d'arbre. Lorsqu'il se vit attaqué, il déploya une force et une agilité surprenantes, et une telle énergie, que ce ne fut qu'après avoir reçu plusieurs blessures faites à coups de fusil, de pique et de pierre, qu'il rendit les derniers soupirs. D'après la description qu'en a donnée un docteur anglais, sa taille était de 7 pieds (anglais), son corps assez bien proportionné, sa poitrine large, et il était mince de la ceinture. A son menton pendait une barbe en forme de franges; il avait les bras longs, même à proportion de sa stature, et comparativement à ceux de l'homme, mais ses jambes étaient beaucoup plus courtes. A l'état de ses dents, on le jugea jeune encore; quand on l'apporta sur le pont du bâtiment, on trouva qu'il avait la tête de plus que l'homme le plus grand de l'équipage.

Les serpents pullulent à Sumatra, ceux des grosses comme ceux des petites espèces. Beaucoup d'entre eux sont inoffensifs. Ils vivent facilement de grenouilles et d'autres animaux qui fourmillent dans les marécages. Aussi, chaque fois que la pluie menace, c'est un coassement général, un bruit assourdissant dans presque toutes les parties humides et boisées de l'île.

Pour en finir avec cette revue des richesses animales de Sumatra, nous dirons que l'on trouve dans ses eaux le dugong, grand animal de l'ordre des mammifères, armé de deux nageoires pectorales, et le seul d'entre eux qui soit connu pour paître au fond de l'eau et sans jambes; nous passerons sous silence la mouche de feu qui lance une lumière si vive qu'on peut presque s'en servir comme d'une veilleuse pour lire, et les grandes fourmis rouges si remarquables par leur tactique et par leur furie dans le combat.

Les habitants de Sumatra savent depuis longtemps fabriquer avec beaucoup d'habileté des ouvrages en

filigrane d'or et d'argent qui jouissent d'une réputation ancienne et méritée. De grossiers instruments que dédaigneraient nos artisans français et qu'ils ne sauraient pas employer pour la plupart, suffisent aux naturels pour ces travaux. Des débris de quelques vieux cerceaux de fer, une enclume improvisée avec une tête de marteau dans une pièce de bois, un compas fait avec deux clous attachés l'un à l'autre par une de leurs extrémités, un pot à riz pour fondre l'or, au lieu de soufflet de forge, des ouvriers qui soufflent avec leur bouche par un bambou creux, voilà leurs moyens de fabrication.

L'industrie est au reste peu avancée à Sumatra, Ses

habitants savent l'art du forgeron, cet art qui doit eu précéder et servir tant d'autres. La peinture et le dessin leur sont à peu près étrangers, et les rares sculpteurs qui ont paru dans l'île n'y ont laissé que des productions grotesques et en dehors de la nature, dont le seul mérite est d'annoncer une certaine puissance d'imagination.

Les Malais dominent dans une partie de Sumatra. En général, la forme du gouvernement des peuples qui habitent près des côtes, gouvernement qui tient du régime féodal et de l'autorité patriarcale, se ressent de l'influence des Européens qui, de fait, y exercent les fonctions de la suzeraineté, au grand avantage des gens

'(Vue prise dans l'île de Sumatra.)

du pays. La Compagnie anglaise qui exploite les Indes orientales maintint longtemps la paix dans la partie sur laquelle elle agissait plus particulièrement. La Grande- Bretagne a cédé, vers i8o5, ses possessions au roi des Pays-Bas en échange de quelques établissements hollandais sur le continent de l'Inde.

JIAZARIN,

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