‹ Magasin universel (volume 4)Chapitre 141 sur 268 · GENÈVE · texte numérisé non relu

GENÈVE

Genève est une de ces villes dont la description de- I manderait à elle seule un volume entier, non pas de ces volumes aux marges éblouissantes, aux lignes rares et espacées telles qu'en font aujourd'hui nos éditeurs de romans de mœurs, mais de ces bons et consciencieux volumes qui en valent à eux seuls plus de dix autres, et OÙ la composition se condense dans le plus petit espace possible, comme dans le Magasin universel.

Ce qu'il y a de curieux dans celte ville si célèbre, ce ne sont pas les monuments, les vieux débris des sièi les passés, les chefs-d'œuvre de l'art: Genève, sous ce rapport, est bien moins digne d'intérêt que nombre de petites et obscures villes de l'Europe; ce qu'il faut voir dans la ville de Calvin, c'est sa vie intime, son organisation industrielle et civile, c'est ce caractère particule v que lui donnent sa situation et le rôle qu'elle a

joué. Combien de voyageurs, partis clans l'unique dessein de visiter la classique Italie, se sont sentis retenus à Genève où d'abord ils ne voulaient que passer! Nous chercherions vainement une analogue à Genève dans les villes de la France ou de l'étranger; elle n'a ni l'opulence, ni l'éclat fashionable et le brouhaha des grandes cités à la mode, ni cet air mesquin, pauvre et guindé des petites résidences de province. Dans cette population de vingt-six mille âmes au plus, vous trouverez un genre de civilisation délicate, une sorte de dignité morale, un bon sens populaire, des habitude,! littéraires, une activité industrielle, une facilité de mœurs, et enfin une certaine solidité qui séduisent la plupart des voyageurs.

Aussi trouverez-vous presque en tout temps, à Genève, des personnages qui ont joué un rôle important sur la scèue politique, de grandes dames ennuyées, des illustrations déchues, des ministres culbutés par la capricieuse fortune, des célébrités littéraires. Tout ce monde aristocratique ne regrette pas toujours, dans les modestes appartements des auberges de Genève, les nobles châteaux de la France et de l'Angleterre et la vie agitée des grandes capitales. Séjour du commerce, de l'industrie, des sciences et même des lettres, Genève doit échapper aux travers des petites villes. Là ne peuvent pénétrer la hauteur de certaines familles de second ordre de nos provinces, l'importance non moins insupportable de bien des propriétaires; et la vanité, parfois, si divertissante de nos autorités administratives, militaires, judiciaires, financières, etc., etc., ne saurait trouver place, dit un voyageur français, dans un Etat dont le chef n'a pas cent louis de liste civile.

Quelques écrivains ont reproché aux dames de Genève une certaine recherche et une affectation de langage de mauvais goût; mais la plupart des voyageurs modernes les ont vues d'un œil plus favorable : leur conversation est en général élégante et facile et leur commerce plein d'agrément.

Des hommes de mérite, parmi lesquels tous les lecteurs instruits pourraient citer avec nous Sismondi, de Candolle et bien d'autres noms célèbres, donnent, pendant l'hiver, à la société genevoise un charme particulier pour les esprits élevés. Genève comptait, il y a peu d'années, une autre illustration dans son sein; mais la France la lui a depuis enlevée, et l'Ecole de droit de Paris s'est enrichie d'une chaire d'économie politique occupée par un homme d'un grand talent (i).

Le peuple de Genève lit beaucoup. Peu riche en fait de beaux livres modernes, la Bibliothèque publique compie néanmoins dans ses quarante mille volumes un grand nombre d'ouvrages utiles qui circulent dans toute la ville et passent de main en main. Tout citoyen de Genève a, en effet, le droit de réclamer des livres, et il faut un énormeregistrepour inscrire tous les noms «les emprunteurs qui se succèdent rapidement. Vous les voyez venir, à certain jour iixé de la semaine, échanger les ouvrages lus contre des ouvrages nouveaux, demander surtout les livres utiles et s'éclairer des conseils du complaisant bibliothécaire. Il y a toujours quelques milliers de ces volumes en route, et on ne se plaint pas jusqu'ici qu'il s'en soit égaré. Plût à Dieu que nous puissions en dire autant de notre Bibliothèque royale de Paris !

« Dans les ateliers d'horlogerie, comme à la veillée

des simples ouvrières, dit un voyageur français, on choisit le meilleur lecteur ou la meilleure lectrice, dont l'auditoire se charge de faire la tâche pendant tout le temps que dure la lecture. Aussi cette vie intellectuelle, cette estime pour les travaux de l'esprit, qui, malgré tous nos moyens de publicité et toute notre agitation littéraire, s'étendent si peu loin en France, sont-elles répandues bien davantage à Genève. Je me rappelle qu'ayant été assez heureux pour y rencontrer .M. de Châteaubriaud, il voulut bien, au retour de quelques courses, me ramener à mon auberge. Je vis avec surprise, en descendant de voilure, que l'hôtesse, ordinairement si affairée, était arrêtée sur le devant de sa porte; bientôt elle me suivit, et d'un air curieux, elle me demanda si ce n'était pas M. de Chateaubriand qui était dans la voiture : comme je lui laissais voir quelque étonnement de ce qu'elle connaissait M. de Chateaubriand : «Eh ! monsieur, reprit-elle vivement, qui ne connaît pas M. de Chateaubriand ? » Je citais ce trait à un Genevois qui, par sa profession, est fort à même de connaître les mœurs genevoises; il n'en fut point du tout étonné; il m'assura même que si le passage de M. de Chateaubriand, à cette heure, eût pu être soupçonné, toute la rue Derrière-le-Rhône eût été comble.»

Parmi les manuscrits français de la Bibliothèque, vous trouverez un reste des sermons de Calvin. Il en existait jadis quarante-quatre volumes, et le nombre n'étonnera pas les personnes qui savent que la moitié de la vie de Calvin a été employée à la prédication. Ces quarante-quatre volumes furent un beau jour vendus comme papier à la livre, par un bibliothécaire, quelque peu étranger à ses fonctions, et ce n'est que par un très-grand hasard que l'on en a depuis retrouvé une dizaine. Les sermons manuscrits de Calvin, vendus à l'épicier dans la ville même de Calvin, dans un siècle qui se vante quelque peu d'être littéraire et civilisé, c'est là un trait que nos neveux refuseront peut-être de croire.

A propos de manuscrits, nous rappellerons aux voyageurs qui ont passé à Genève la fameuse lettre autographe de Bonaparte qu'un libraire instruit, M. Cherbuliez, a exposée dans sa boutique et que nous avons reproduite dans le Magasin universel ( page 88 de ce volume). Quelques lecteurs incrédules, qui ne suivent pas notre publication depuis longtemps et n'ont pu juger de la sévérité que nous mettons dans le choix de nos matériaux, auront peut-être considéré cette lettre comme apocryphe. Nous saisissons donc cette occasion de justifier notre citation, tout en faisant remarquer que quelques fautes d'orthographe ne nuisent pas beaucoup à la renommée de l'empereur des Français.

Sous l'Empire, Genève était quelque peu del'opposilioo, et B napartc ne témoignait pas de sympathie pour une ville qu'il considérait à tort comme liée d'affection au parti anglais. Quelques avantages de commerce, des souvenirs d'une bonne administration ont contribué à donner au peuple genevois une disposition contraire, et vous trouverez aujourd'hui dans tous les coins de la ville des portraits et des apothéoses de l'Empereur. Pareil changement est survenu, il est vrai, dans bien des villes du midi de la France, jadis si mal disposées pour le biocus continental et la conscription de l'Empire.

A l'attrait particulier qu'offre l'éducation avancée

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site enchanteur, et pour tous ceux qui tiennent au confortable, presque toutes les jouissances du luxe. Nous eussions dit, il y a quelques années : Genève est petite, noire, vieille, assez mal bâtie, et pourlant on s'y plaît; mais aujourd'hui son aspect est bien changé. Sur ces quais, représentés dans la gravure qui accompagne cette notice, se sont élevés comme par enchantement de belles et régulières maisons, des hôtels somptueux aux façades rich.es et riantes; un pont élégant d'une construction originale a joint les deux rives à l'île pittoresque que décore !c monument élevé à Jean Jacques; c'est, à la lettre, dans ce quartier du moins, une ville nouvelle. Bien a pris aux Genevois d'opérer cette révolution, car les ('Irangers ont afflué plus nombreux encore que par le passé dans leurs murs; et ce qui ne paraissait d'abord qu'une réforme dictée par l'amour de l'art est devenue une excellente spéculation.

Genève est pleine de familles riches; quand reviennent les beaux jours, tout ce monde s'enfuità la campagne et va peupler les villa. Car ce sont vraiment des villa comme celles de l'Italie et de la Lombardie; des villa aux portiques corinthiens, aux colonnades classiques, aux pavillons décorés dans le style grec ; mais à côté de ces petitsmodèles d'y h e architecture parfois fatigante, vous trouverez nombre d'habitations champêtres qui ont tout bonnement le caractère suisse, et qui reposeront peut-être plus agréablement votre vue. Nous n'essaierons pas de décrire le charmant coup d'œil qu'offrent ces nombreuses maisons de plaisance situées sur les bords du lac enchanteur de Genève; alors même que la place ne nous manquerait pas pour suivre les gracieux détails de ce tableau animé, nous renoncerions aies reproduire: ce sont de tes choses qu'il faut voir et que nous n'expliquerions que fort imparfaitement.

Parmi les curiosités que renferme Genève, on ne saurait passer sous silence la statue en bronze que cette ville a dernièrement élevée à J.-J. Rousseau, et qui est due à M. Pradier. Celte statue est placée dans l'île qui porte le nom de ce célèbre écrivain, et que l'on voit dans notre vue de Genève (i). Aux voyageurs qui ont visité cette île, on montre ordinairement la place où fut Imilé, par la main du bourreau, le livre que J.-J. Rousseau a publié sur l'éducation sous le litre à'Emile. Cette place est au pied du tribunal du haut duquel se lisent les sentences aux condamnés, et devant la maison de ville. Les touristes demandent aussi pour la plupart à voir la maison de Rousseau; mais elle a été démolie depuis quelques années, et au même lieu s'élève une grande et belle construction en pierre de taille. Remarquons, au reste, que ce n'était là que la maison où Rousseau passa une partie de son enfance, et que sa mère le mit au monde dans la demeure d'une de ses amies chez laquelle elle était en visite. Le lecteur nous permettra de borner à ce peu de mots tout ce que notre notice sur Genève nous amenait à dire au sujet du célèbre écrivain que cette cité a vu naître; la vie de Rousseau est trop connue pour que nous ayons à la rappeler, et ce sujet pourrait paraître déplacé dans notre recueil. Mieux vaudra terminer cet article par un résumé succinct de l'histoire de Genève.

(I) Lé lecteur pourra mettre en regard tic la vue qui représente cette île celle du tombeau de J.-J. Rousseau à Kimcnonville , que nous avons placée à la lin de ce numéro. (.Voy. pag. '232.)

L'origine de Genève se perd dans la nuit des temps Aucun auteur n'a déterminé l'époque certaine de la première période de son histoire; mais il existe des preuves authentiques que cette ville appartenait aux Romains 122 ans avant l'ère chrétienne, et avant qu'ils eussent soumis les Allobrogcs. Elle était considérée comme une des principales villes soumises à leur domination. Elle se composait alors de cette partie de la ville qui est située sur la rive gauche du Rhône; et c'est à Jules César qu'on attribue la réunion, à celle partie, de la petite île formée par les deux branches de ce fleuve, sur laquelle il (it bâtir une lour carrée qui existe encore presque entière, afin de protéger Genève du côté; de rilelve'tie, et de défendre les fortifications qu'il avait élevées le long du Rhône. C'est lui-même qui nous apprend qu'il fut l'auteur de ces ouvrages : A lacu Lemaiio ad montent Juram murum in altitudinctn pedum sexdeciin fossamque j>erdiixit. (Cotnm. de Beilo Gall.y lib. 1.) Enfin, ce furent les Romains qui rendirent Genève une des villes les plus importantes de la Gaule narbonnaise. Elle souffrit ensuite beaucoup de la puissance des hordes de Barbares qui désolèrent l'Occident; mais elle trouva après un zélé protecteur dansCharlemagne qui la réuni tau royaume d'Arles: c'est ainsi qu'elle fit partie du royaume éphémère de Bourgogne et qu'elle fut ensuite annexée à l'empire d'Allemagne.

Sous des empereurs faibles dont la puissance n'était étayée que par une noblesse soumise aux lois de l'Eglise, il fut facile au clergé de prendre assez d'ascendant pour partager les droits du souverain, et après une série de commotions, de conspirations et de cabales intestines entre les divers partis, Genève et son territoire furent soumis à la juridiction temporelle et spirituelle des évèques. Cependant ils ne jouirent jamais en paix de leur autorité. Les habitants, qu'ils appelaient leurs sujets, voulurent se prévaloir d'anciens privilèges éteints, et les comtes de Savoie, mus par un esprit de domination , contestèrent plus d'une fois aux évèques leurs droits à la propriété du territoire. Ceci donna lieu à des querelles interminables, à la suite desquelles ceux-ci perdirent leur influence; et enfin le dernier d'entre eux succombant sous le poids des difficultés, et alarmé en outre du pouvoir toujours croissant des réformateurs qui avaient pris le nom d'huguenots, et dont l'esprit de secte faisait alors à Genève des progrès prodigieux, s'enfuit à Anne< y, en i553, où le siège épi— scopal futétabli,etoù il existait encoreen 1792, lorsque les Français s'emparèrent de la Savoie. C'est de l'époque delà fuite de l'évéque que date l'origine de la république de Genève, dont les bases portent l'empreinte d'une démocratie absolue. Deux conseils choisis parmi le peuple prirent les rênes du gouvernement, et le 25 avril i535, le conseil des Deux Cents adopta la religion réformée dont les doctrines furent après réglées par Calvin. Les Genevois durent à ce changement de religion et de gouvernement \\\\c apparence de tranquillité qui fut interrompue parles ducs de Savoie, qui auraient facilement fini par se rendre maîtres d'eux, si les Cantons suisses ne les avaient secourus. Malgré cette assistance, la liberté et la nouvelle religion de Genève coururent de grands dangers; et ce ne fut qu'en i-5/ï, sous le règne d'Emmanuel IlIdeSardaigne, que l'indépendance de celle république fut solennellement reconnue. En 17G8, le gouvernement de Genève reçut une nouvelle organisation tout à l'avantage du peuple. Ce nouvel

ordre de choses (it naître des troubles qui mirent en danger l'état politique de Genève. Trois puissances, la France, laSardaigne et la Suisse, intervinrent dans ses disputes et changèrent sa constitution : elles firent accepter par les conseils, le 4 novembre 1782, un nouveau code de lois, fondé en partie sur des principes aristocratiques.

Cette forme de gouvernement dura, malgré les fréquentes manifestations de mécontentement, jusqu'en 1789, époque où une nouvelle révolution éclata. Ce que l'expérience avait prouvé être par trop incompatible avec la liberté républicaine dans l'édit de 1782 fut aboli, et ce qui parut convenable et analogue aux principes de la constitution et à la source de son esprit fut conservé. Cette pacification domestique devait faire espérer de longues années de paix à la république, mais la révolution française vint aussi y répandre ses ravages, et en 1798 Genève fut réunie à la France par le gouvernement, d'alors; mais au retour des Bourbons, Genève redevint république.

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