LE MAELSTROM
Une des circonstances de ma vie de marin ne peut s'exprimer que par un miracle. Comment le gouffre qui m'a dévoré m'a-t-il rejeté vivant ? Par quel prodige suis-je sorti de l'abîme qui ne lâche jamais sa proie? Après avoir senti toutes les angoisses de la mort, quelle prédestination m'a forcé de vivre, pour révéler aux hommes les mystères d'une situation à laquelle personne n'échappe ? J'ai gardé présentes à ma pensée toutes les particularités de cette journée; sa terreur ne m'a pas encore quitté, son impression n'est pas effacée. Je vois le navire poussé par la fatalité vers une destruction qu'il ne peut éviter; j'entends les conversations des hommes pendant leur agonie; leurs physionomies se sont gravées dans ma mémoire, je sais tout ce qui s'est passé autour de moi. Ces pages, qui ont quelque importance dans les anuales de l'humanité, je vais les écrire ; il le faut. Nul autre que moi ne possède les mêmes documents et ne peut dire ce que c'est qu'un équipage attiré par le Maëlstrom, quelles sensations il éprouve, quelle tragédie couvre le pont du navire, et comment s'opèrent cette absorption, ce naufrage dans le calme, cette ruine saus bruit, sans ténèbres et sans orages.
« C'est vendredi : le capitaine veut partir j et il a eu tort. »
Ainsi parlait, à bord de la Jeune-Suzanne, schooner écossais, le contre-maître Braërigg, qui croisait les bras, appuyé sur la caronade et les yeux levés vers le
(1) Le Maëlstrom ou Malstrœm est un immense tournant ou vortex, signalé par les navigateurs entre les îles Wcroën et Moskcn, situées dans l'Océan arctique, par 67° 40' latitude N. et 11° 44' longitude E. Le mugissement de ce vortex se fait entendre à une distance de plusieurs lieues, et sa puissance d'attraction est si forte que les navires qui passent auprès sont entraînés daus le gouffre. « Ce tournant, dit Malte Brun, augmente quelquefois de force par le concours de deux hautes marées contraires ou par l'action des vents. 11 entraîne les vaisseaux, les brise contre les rocuers ou les submerge, et en laisse reparaître les débris quelque temps après. » (Note du traducteur.)
ciel. Un soleil d'automne promenait sur la mer deNorwége la pâleur de ces rayons qui éclairent la nature, mais ne la pénètrent et ne la vivifient pas.
Une jeune fille écossaise, plus pâle et plus blanche que le soleil de Norwége, reposait son bras sur le bras de son père, vieillard dont le costume annonçait la pauvreté, dont la physionomie inspirait le respect, dont la chevelure avait blanchi dans l'exercice de toutes les vertus. Mac-Read était ministre de l'Eglise presbytérienne; à peu de distance de ce groupe se tenait sa fille aînée Héléna, aux cheveux noirs, aux traits pleins de noblesse et d'enthousiasme. Elle était assise sur un paquet de cordages et écoutait les récits du domestique Donald, natif de Stirling en Ecosse, adhérent à la famille par une de ces assimilations qui ne se retrouvent que dans le pays dont nous parlons, et persuadé qu'il était le père des deux jeunes filles, Héléna et Sprightly, autant que M. Mac-Read tout au moins. La causerie continuait entre le contre-maître et Mac- Read :
« Oui, disait le contre-maître, c'est vendredi. Aussi, voyez un peu comme nos gens travaillent; ils ont vraiment toute l'activité des tortues. Nous ne ferons rien d'eux. — Comment, interrompit la fille aînée, qui se leva, vous êtes superstitieux, monsieur le contre-maître? — Oh! je ne dis pas cela, mademoiselle. Sur terre, le vendredi, cela ne me fait rien; mais quand il faut danser sur ces eaux bleues, et manœuvrer dans tous les temps par la tempête ou la bonace, ma foi, je ne dédaigne pas le vendredi ; puis, on ne peut venir à bout de ces hommes que lorsqu'ils ont la joie dans l'âme. Alors on grimpe lestement aux cordages, le sifflet part avec la chansou, ions les muscles se tendent, tous les cœurs battent d'espoir; on méprise la terre et l'on brave la mer! mais, avec un équipage disposé comme celui-ci, que diable feriez vous?. — Contre-maître, cria une voie tonnante, oit est ce chien des monlagnes, Campbelle ? » C'était le capitaine qui parlait. « Il dort, répondit le contre-maîlrc; Campbelle est malade. — Malade ! je ne veux pas de malade! — Il a la fièvre, à ce que dit le chirurgien. Cette nuit, capitaine, dans son hamac, n'a-t-il pas eu encore une de ces visions de l'enfer ! — A tous les mille diables du puits infernal le Campbell et sa seconde vue! cria le capitaine en jurant assez haut pour que tout l'équipage sût que le capitaine avait juré. Qui m'a donné un marin de montagne, un matelot de bruyère, qui désorganise et démoralise mon équipage avec ses visions ? — Capitaine, j'oserai vous demander respectueusement, de la part de vos hommes, une faveur sur laquelle ils comptent beaucoup. — Ah! — Us espèrent que vous ne ferez voile que demain. Jamais la Jeune-Suzanne, croyez -moi,
n'a fait voile uu vendredi! »
Le capitaine n'entendit pas la fin de la phrase , tourna les talons au contre-maître, se répandit en imprécations contre ses hommes, et entra dans une telle colère que toutes les voix se turent et tous les fronts pâlirent. La manœuvre ne s'en exécuta pas plus vite; les matelots se regardaient avec un air de méfiance sombre. On partit. La mauvaise humeur régnait sur le navire; le capitaine se promenait, les mains derrière le dos, cherchant une occasion de gronder, et la créant quand il ne la découvrait pas. L'Ecossais à la seconde vue, Campbell, que l'on avait forcé de se lever, était sorti de l'entrepont et faisait son service en gromme-
tant. Tout à coup, il lui prit envie de commencer cette lamentation inarticulée, le tvail, chant de mort des Ecossais sauvages, hurlement modulé, sanglot qui ne finit pas, soupir prolongé qui ressemble aux soupirs du vent dans les cathédrales. Le vieux domestique écossais leva la tête et reconnut la chanson funèbre du clan des Campbell. Héléna fit un mouvement de surprise; et la petite Sprightly fondit en larmes. L'idée de la mort et de la patrie s'était à la fois éveillée dans leurs esprits.
Quoi qu'il en soit, ces présages ne tardèrent pas à se réaliser. Un grain s'annonça, le vent devint mauvais, la mer houleuse; bientôt ce fut une tempête. La manœuvre s'exécuta lentement, on serra toutes les voiles, mais paresseusement, sans vivacité et comme sans es-
poir. La superstition, en flétrissant l'avenir, en détruisant l'énergie, anéantit le sentiment de la conservation. Le vaisseau tremblait et frissonnait sous le choc des lames, comme l'homme saisi de la fièvre frissonne dans son lit. Il résistait, grùce à sa construction et à la solidité de sa charpente; mais la route qu'il suivait était opposée à celle qu'il aurait dû suivre. Au-dessus de la Jeune-Suzanne, autour d'elle, le long des écoutilles, étincelait l'écume et hurlait la lame qui la précipitait, en la battant, comme un bélier balles murailles. La nuit entière se passa à faire jouer les pompes; l'eau entrait dans la cale, et tout ce que l'équipage put faire, ce fut de rejeter cette eau et de mettre le navire en état de voguer. Mais quel navire!
L'un des mâts avait disparu : il fallut couper l'autre.
(Navires enveloppes par le Maelstrom.)
La carcasse ou le cadavre de la Jeune-Suzanne continua sa route sur l'abîme qui ballottait en grondant les restes du vaisseau, si leste et si frais, si vigoureux et si rapide naguère. Dans ce cercueil entraîné par l'orage, se trouvaient une foule d'hommes que le découragement avait saisis et qui ne faisaient leur devoir que par habitude. C'est l'héroïsme des marins, d'obéir et de travailler, alors même qu'ils n'attendent de l'héroïsme et du travail rien que la mort. « Mon père, y a-t-il de l'espoir? demandait une voix douce. — Prions ensemble, mes chères filles, » répondait le ministre presbytérien, dont les yeux étaient humides et la poitrine oppressée.
Les prières de cette voix vénérable, le bruit des feuillets de la Bible, que les doigts du vieillard retournaient, les réponses des deux jeunes filles pâles et couchées sur leurs hamacs, sous la lumière d'une lampe qui vacillait, ne sortiront jamais de ma pensée. La mort grondait au ciel et dans les abîmes; la mort assiégeait le vaisseau; le capitaine buvait du rhum pour ranimer,
non son courage, mais son espoir; les hommes exténués luttaient encore; et le navire, que l'on avait radoubé as^ez habilement au moyen d'une voile, poursuivait sa course chancelante et incertaine.
« Eh bien, Donald, s'écria le capitaine quand cette nuit fut passée, vous voyez que nous en sommes venus à bout. Le vent est tombé. Voici une belle journée. Votre Campbell à la seconde vue est un imbécile, et nous ne mourrons pas pour avoir fait voile un vendredi.— Nous sommes diablement mutilés, « répondit Donald.
Campbell, qui passait tout à côté, siffla lentement sa mélodie lugubre.
« A déjeuner, enfants! cria le capitaine; un verre de grog à chacun pour ses peines! hourrra! »
Personne ne répondit au cri de joie du chef; les fronts restaient soucieux et les visages conservaient l'empreinte de leurs terreurs.
« La Jeune- Suzanne a besoin de sçs mâtures, plus
tjtie nnus do déjeuner, murmura l'un des matelots. »
La brume du malin s'éclaircissait cependant par degrés et découvrait à l'horizon des groupes d'îlots pittoresques. Le courroux de l'Océan s'était calmé. Pas une ride sur les flots : tout se taisait. Au milieu de ce silence, quel murmure se fait entendre? quel est ce bruit qui part de si loin, indistinct, confus, se rapprochant par degrés, et semblable au bourdonnement d'un essaim d'abeilles ? Tout l'équipage se porta sur le tillac; chacun retint son souffle. Le capitaine reste immobile près de l'escalier de l'entrepont ; le contre-maître, penché sur l'avant, le cou tendu, le corps ployé, l'oeil fixe, écoute avec anxiété; son aide, dont la main s'était levée pour donner des ordres, reste la main levée et suspendue. Après deux minutes de ce silence, de cette attente, de cette stupeur, tous les regards se croisèrent; on s'était entendu; on s'était deviné. Le contre-maître alla droit au capitaine :« Ah! lui dit-il, c'est fini, c'est le Maëlstrom ! — Le Maëlstrom ! »
Ce fut. un écho de mort, vingt fois, trente fois répété, qui parcourut le navire; puis on se tut.
« Qu'est-ce que le Maëlstrom ? » demanda ingénument la petite Sprightly.
Donald recommença la chanson des morts. Un marin, la poitrine nue, et qui venait de boire un verre de grog, répondit: C'est la mon!
« Allons, enfants, cria le capitaine d'une voix perçante, à l'œuvre, mille tonnerres! un nouveau mât! une nouvelle voile! Travaillez! travaillez! »
Ce fut un bruit à ne pas s'entendre. Le vaisseau suivait tranquillement sa roule sur la plaine liquide, et le soleil brilla:t. Pendant ce temps, l'équipage, saisi d'une fièvre d'activiléinouïe, faisait les préparatifs nécessaires pour planter le mât nouveau, préparait la voile et courait dans toutes les directions. L'homme à la seconde vue était le seul qui ne voulût pas travailler. Donald, au contraire, cherchait à se rendre utile : il se montrait partout, il se multipliait; il arrachait le marteau des mains du charpentier ; il appliquait aux paresseux des corrections paternelles; il troublait la manœuvre en la servant. Pauvre vieillard, qui n'avait vu de tempête que sur le Loch-Nevis, et qui ne connaissait de gouffre et d'abîme que les miniatures de gouffres dont les eaux de la Tweed et de la Clyde sont semées. Donald rie pouvait concevoir le calme du visionnaire Campbell, auquel il adressait les reproches les plus amers et les plus graves. En une heure tout fut terminé; le mât factice s'éleva; la voile fut hissée. Hélas ! en vain. Ses draperies flottantes retombaient lourdement; elles enveloppaient sans se mouvoir le mât fabriqué avec tant de peine. Désespoir! la chaloupe avait disparu dans la bourrasque. Déjà se montraient les crêtes des roches de Lofoden. Déjà le Maëlstrom, le vortex inévitable se faisait entendre de plus près. La Jeune-Suzanne approchait à chaque instant du monstre qui allait la dévorer. Tous les yeux se fixaient sur le mât et la voile. Le mât ne se courbait pas, la voile ne s'agitait pas. Qui rendra l'expression de tous ces visages, le silence de tous ces hommes, la fixité de tous ces regards, l'anéantissement des plus braves, la résignation des jeunes filles, la douleur du père, douleur qui ne se portail point sur lui-même, mais sur ses filles? Pendant que tout se taisait, on vit le chien du capitaine, un chien de Terre-Neuve, dont la fidélité était admirable, courir à travers le vaisseau, comme pour fuir celte présence fatale, et pousser un
hurlemcut effroyable, prolongé, qui pénétra dans l'âme de tous les habitants du navire. Mac-Read priait lout haut; les jeunes filles étaient à genoux.
« Je le savais, moi, s'écria le visionnaire, qui rompit le premier le silence. — Que savais-tu ? — Voilà les rochers de Lofoden! Je les ai vus, je les reconnais. Ils étaient à droite, comme les voici. Mon sommeil ne m'a pas trompé. Oh! le vendredi, le jour fatal ! O capitaine maudit! — Maudit le capitaine ! »
Le cri de guerre des Mohawks, le hurlement de carnage des Palikars s'élançant au combat, ne sont pas plus terribles que le cri de rage des matelots qui, se portant à la fois vers la poupe, saisirent le malheureux capitaine, et malgré ses cris, ses prières, sa lutte, sa fureur, le jetèrent par-dessus le bord. Son chien le vit tomber: et ce dernier ami s'élança aussitôt, nagea vers lui, le saisit par le collet de son habit, l'attira vers le navire et résista longtemps au courant qui l'entraînait. Enfin les deux bras du capitaine sortirent de l'eau, saisirent le chien, comme pour se cramponner à un dernier espoir de salut; et le maître et son fidèle compagnon s'enfoncèrent pour ne plus reparaître. Le crime commis, la mort voisine, tous les efforts inutiles, aucune chance de salut; le navire marchait lentement à sa ruine! quelle situation! Toute manœuvre fut abandonnée. Les hommes se dispersèrent. Le contre-maître s'assit sur le débris du mât et resta immobile, contemplant le suicide du vaisseau. Quelques-uns se mirent à prier. D'autres dansèrent. La plupart se disputèrent le grog et l'eau-de-vie. H y en eut, et des plus courageux, qui se jetèrent à l'eau en poussant de grands cris. J'en vis plusieurs qui, se tenant par la main, dansèrent en rond comme des frénétiques. Ceux ci riaient aux éclals et s'interrompaient lout à coup en poussant de longs et terribles sanglots. Ceux-là qui étaient restés frappés de stupeur ou étendus sur le pont, se levaient, s'abandonnaient à un paroxysme de gaieté furieuse, brisaient les écoutilles et lançaient les cordages dans les flots. Le pont du navire était comme un débris de l'enfer. Cependant la nature entière brillait sous un soleil qui semblait caresser de son sourire les vagues paisibles et l'île verte de Moskëh. La Jeune-Suzanne glissait comme la flèche, sans pouvoir ralentir ou changer la route qui la meuait à une tombe inévitable, dans les entrailles du gouffre béant.
« Contre- maître, s'écria l'aide, je vous prends à témoin que je n'ai rien fait au capitaine, moi! »
Le contre-maître sourit sans répondre. L'aide se faisait de la justice divine précisément la même idée que l'on se fait d'un tribunal terrestre. Le pauvre homme avait besoin d'un témoin auprès du souverain Juge.
« Eh bien! mon pauvre Will! vous ne répondez pas. Ah ! cà, combien de temps avons-nous à vivre encore, dites-moi ? »
Le contre-maître se tourna vers Tom.
« Mon garçon, lui dit il, s'il faut rendre compte de notre conduite, comptez sur moi. Vous avez plus de cœur que ceux qui dansent là-bas. Mais ma foi, serrons nos voiles et ne parlons pas trop. Nous allons jeter l'ancre; l'autre monde est là-bas devant nous; filons paisiblement le dernier nœud. Tom ! un homme de ca ur meurt en silence. Adieu, Toin! Cinq minutes peutêtre, pour jouir de la vie! rien déplus! — Contremaître! vous verrez si je fléchis sous le vent! Adieu, compère! Et ces deux pauvres petites (illes? Ah!
cela ne fait-il pas mal au cœur ! — Silence, donc! mille tonnerres! Que Dieu me pardonne si je jure! Je ne dirai pi us rien! va-t'en! »
L'attraction du Maëlstrom devenait plus Sensible. Les suicides des hommes qui se jetaient à la mor, les uns en chantant, les autres en pleurant, dépeuplaient le vaisseau. Sur les hauteurs d'Hellssen, on apercevait des groupes d'hommes et de femmes qui voyaient le malheureux navire entraîné vers sa perte et le plaignaient, sans pouvoir le sauver. Le père avait embrassé ses deux filles, et Donald jouait de la cornemuse. Le père tenait ses filles embrassées et regardait le ciel en murmurant quelques mots à peine intelligibles. Un oiseau blanc comme neige, au plumage éclatant et lustré, se détacha des bailleurs d'Ambarecm, plana sur le vaisseau, battit des ailes à peu de distance du pont, et suivit longtemps la course du navire. L'heureux oiseau pouvait vivre; le vaisseau devait mourir. Comme nous le regardions avec envie! comme sa destinée libre faisait ressortir cet esclavage qui nous menait à la mort! Cependant un fracas épouvantable frappait nos oreilles, et semblait venir de la direction même du Maëlstrom : nous entendions des mugissements terribles et des hurlements d'agonie, comme si un monstre gigantesque se fût débattu avec la mort. En effet, une baleine avait cédé à l'impulsion du courant, et une fois parvenue au centre de cet entonnoir humide, elle se débattait en vain contre la force irrésistible qui l'absorbait. Vainement la queue du colosse battait les flots qui tourbillonnaient. Vainement ses narines lançaient dans l'air deux colonnes d'eau bouillonnante : le monstre énorme fut absorbé et disparut.
C'était là le sort vers lequel une marche plus rapide de moment en moment nous entraînait malgré nous. La beauté de la journée, la transparence du ciel, l'éclat des eaux, rendaient incroyables ce voisinage de la mort, cette certitude du naufrage. Un jeune mousse, qui avait passé plusieurs heures à pleurer, releva la tète et se dirigea vers le contre maître :
« Non, lui dit-il, je ne puis le croire; cela n'est pas possible! maître! La mer est si calme! Où est recueil? où est la mort? ouest ia tempête? Contes d'enfants, que vous avez tous la folie de croire! «
Le contre-maître releva la tête en souriant amèrement.
«A la manœuvre! continua le mousse. Allons! allons!... — Manœuvre comme tu voudras, reprit le vieux matelot en regardant le jeune homme avec un dédain infini; dans trois minutes, la Jeune-Suzanne n'aura pas trois planches qui tiennent ensemble. — Bah! quand vous désespériez tous et que le grain enlevait notre mâture, je savais, moi, que nous échapperions ! — Mon garçon, prépare-toi, essuie tes yeux ; c'est une ou deux pintes d'eau salée qu'il faut avaler; voilà tout. Le navire co ; menée à chavirer: l'eau est troublée. Garçon, si tu veux voir un homme mourir en homme, reste près de moi. Mais tais-îoi, et laisse-moi tranquille! »
Hélas! il disait vrai. L'impétueuse attraction du Maëlstrom augmentait la vitesse de notre marche. Les vagues bouillonnaient autour de nous; la Jeune-Suzanne roulait à droite et à gauche, ballottée par les lames qui se combattaient. Comment redire l'agonie intense, la démence atroce de ces mourants pleins de vie? Le navire lui-même, bondissant vers le gouffre, sem-
blait un être vivant et frappé de démence. Bientôt, emporté comme la balle par l'impulsion de la poudre, il glisse, fuit, s'élance, tombe, tournoie, rebondit, retombe. Les matelots se cramponnent aux cordages; Donald se jette dans l'abîme; le long cri de détresse se fait entendre; le contremaître agite son chapeau en l'air, pendant que la Jeune-Suzanne tourne sur elle même comme le jouet sous la main d'un enfant. Je ne sais rien de plus. La conscience de ce terrible naufrage ne va pas plus loin chez moi, que ce moment terrible où la poupe seule apparaissait au-dessus des flots, et où l'abîme humant, si je peux le dire, sa proie, l'attirait par la proue dans ses profondeurs meurtrières, et la tenait un moment suspendue dans cette position verticale.
Pour moi, qui, étendu sur le pont, muet, sans espoir, presque stupide, observais la fin de cette scène avec une résignation désespérée, je me retrouvai sanglant et nu sur la côte rocheuse d'IIeggesen. A peine cus-je la lorce de me traîner jusqu'à un grfjupc de huttes habitées par des mineurs. Sans doute le vortex, dans la violence même des contre-courants qui composent le mécanisme de son tourbillon funeste, aura rejeté loin de lui quelques uns des débris qu'il devait engloutir. Je vis épars sur le sable un fragment de planche brisée et un reste de cordage. Jamais, de mémoire d'homme, à ce que m'ont dit les pécheurs qui me soignèrent, le Maëlstrom n'avait fait grâce à une seule de ses victimes. {Naval and Mililary Magazine, trad. du Messager.)