LE PRINTEMPS
« Le printemps s'avance avec force et bruit. "Nous le voyons causer du plaisir aux jeunes têtes. Dieu soit notre sauvegarde contre les insensés! Le printemps arrive, il vient réveiller le tumulte qui était assoupi. Actuellement, les enfants jettent des pierres dans le marché : gare à votre tête! Et le printemps ne fait-il pas voler aussi sur vous de la poussière? Il envoie dans le jardin une tempête de fleurs, tant en est considérable le nombre: chacune d'elles a un genre particulier d'odeur et de beauté.
«Il y a pourtant abondance de jasmins, de lis. Le narcisse, l'iris, la violette, le tournesol, se pressent dans les jardins; la rose à cent feuilles, l'amaranlhc ornent chaque coin de terre. On aperçoit des champs entiers couverts de sénevé, de basilic et de tulipes.
■> Le jasmin d'Arabie, la merveille du Pérou, la sombre balsamine, le citronnier, le lotus, embaument l'air de leur parfum. La terre est toute verte; chaque montagne présente l'aspect d'un parterre de roses. Au milieu des fleurs qui remplissent les jardins, les arbres se couvrent d'un feuillage touffu.
» La vue d'un si beau spectacle charme le cœur affligé; l'odeur des fleurs récrée le cerveau; elles remplissent les salons; elles ornent la tète des femmes, et comme on s'en procure à très-bas prix, l'épouse du pauvre peut rivaliser, en cela, avec celle du roi.
» Et, dans cette saison, des fruits aussi mûrissent en abondance. Les manguiers fleurissent, et bientôt on voit paraître la mangue, dont la couleur est d'abord verte, puis jaune, et dont la douceur est telle, qu'à côté d'elle la grenade suave semble agacer les dents. L'arbre qui la porte est la parure des jardins; la terre que couvre son ombre est un lieu de repos pour les voyageurs; le vent qui agite ses feuilles calme les souffrances de celui que la fatigue et la chaleur accablent. Ce fruit admirable, le premier de l'Inde, est l'ornement de tout angle et de tout bazar. Si un habitant d'Ispahan en goûtait une seule fois, il oublierait aussitôt les productions végétales de son pays. ...
» Les rivières et les étangs sont pleins d'eau, l'herbe croît partout, et pendant que le ver luisant jette son éclat sur le gazon, l'éclair brille dans les nuages; des vols de héron traversent l'air, les paons font entendre leurs cris et les rossignols leurs gémissements. Des poteaux sont dressés ça et là, des escarpelcttes y sont sus
pendues; un nombre infini déjeunes filles, belles comme des fées, revêtues de robes de différentes couleurs, s'y balancent. Tandis que l'une fait aller la balançoire, l'autre se plaît à l'arrêter. Chacun est disposé à s'amuser; tout le monde paraît ivre de plaisir. »