LA PËCÏIE DE LA. BALEINE
(Dépècementde la haleine)
Les Basques donnèrent de bonne heure à la pèche de la haleine une extension dont l'histoire conserve encore le souvenir. Lis haleines qui fréquentaient le littoral du golfe de Gascogne, du cap Finistère et de la Manche, ne suffirent plus bientôt à leurs entreprises audacieuses; chassées sans cesse par ces peuples robustes et habitués aux fatigues et aux dangers, les baleines semblaient fuir leurs atteintes, elles se réfugiaient dans les mers du Nord : ils ne tardèrent pas à les y aller débusquer. La renaissance des arts en Europe fut aussi l'époque des nouvelles conquêtes de l'industrie; les commerçants, plus éclairés, comprirent mieux toutes les utiles applications qu'il était possible defiire des produits de la pêche; bientôt l'exploitation de la baleine leur offrit une source abondante de richesses, et aux consommateurs les moyens de satisfaire de nombreux besoins. Les excursions des baleiniers sur l'élément liquide ne connurent bientôt plus d'autres bornes que celles de l'univers même. Les Basques s'étaient avancés dans l'Océan boréal, jusqu'au Groenland et au Spitzberg. Tous les ans ils y envoyaient des flottilles de 5o à Go navires, mais sans presque jamais relâcher sur ces rives peu hospitalières; les Anglais les y suivirent vers la On du xvie siècle, prirent, par le droit du plus fort, possession de cette dernière contrée, dont la découverte était cependant ducaux Hollandais; us profitèrent du déclin de la marine basque pour accaparer la pêche de la baleine. Lorsque les Hollandais vinrent à leur tour tenter la chance de l'exploitation, ils furent repoussés par la force brutale des Anglais. Le TOME ni. — Mai 1336.
droit des gens fui dans celle occasion violé d'une manière infâme. Les armateurs hollandais souffrirent d'abord patiemment tant d'insultes; mais l'excès du mal leur fit ensuite chercher le remède dans une coalition, et ils répondirent à l'insolence anglaise comme un peuple justement courroucé : les Anglais furent battus, et, cédant alors à la nécessité, ils consentirent à régler, par une convention presque équitable, les droits de chacun à la pêche. Bientôt après, les Suédois, les Danois, les populations de la Baltique, s'empressèrent pour prendre part au riche butin ; on se partagea les stations et les baies où les baleines se retiraient plus volontiers. La pèche et le dépècement de la baleine, la fonte et l'épuration de l'huile, tout cela s'était jusqu'alors fait en pleine mer, à bord des vaisseaux; ou bien le lard, tassé dans des tonneaux, était emporté jusque dans les ports respectifs des puissances; là, on lui faisait subir ses diverses préparations. Mais ensuite on s'occupa d'établir des fonderies fixes sur divers points du Groenland; pour éviter l'encombrement du lard et les difficultés de son transport, toutes les opérations se faisaient sur place. Tel fut l'accroissement rapide de cette branche de commerce, que des colonies vinrent fonder des villages entiers dont les h ibitantsse livraient exclusivement à la pèche et à l'exploitation de la baleine; leurs noms rappellent encore leur origine. On y établit des comptoirs, des foires, et toutes les institutions commerciales de la civilisation. Les Hollandais se distinguaient surtout dans les opérations de la grande pèche; c'est d'eux que nous tenons presque tous les renseignements qui se
MAGASIN UJNÎYERSEL.
rapportent à son histoire primitive. A peu de chose près, toutes les nations faisaient la grande pêche de la même manière. Quand une baleine était signalée par la vigie, toutes les chaloupes prenaient la mer, et l'on forçait de rames sur l'animal; un des plus robustes et des plus habiles marins, monté sur l'avant de la barque, tenait un épieu long de 7 à 8 pieds, garni d'un harpon attaché à une ligne de six à sept brasses de longueur; il lançait avec force ce harpon sur la baleine, en évitant de frapper sur les parties osseuses de la tète où le harpon n'aurait pas de prise. La baleine, se sentant blessée, plongeait profondément sous l'eau, et fuyait, entraînant la ligne avec elle; on la laissait ainsi dévier, raboutant successivement et mettant dehors les lignes lovées à bord et disposées d'avance de manière à pouvoir les larguer sans encombre ni trop forte secousse de la barque. L'animal filait ainsi jusqu'à cinq et six de ces lignes ; mais chaque fois que pour respirer il était forcé de remonter à la surface de l'eau, le navire signalait cette ascension, au moyen d'un gaillardet, à l'attention des barques les plus voisines du point où la baleine reparaissait; de cette barque, on tâchait alors de lui lancer un second liarpon, et ainsi de suite, jusqu'à ce que, se consumant en efforts pour se débarrasser des harpons, la baleine eût perdu la force de plonger de nouveau. Alors toutes les barques accotaient l'animal, mais avec beaucoup de précautions; car, dans l'agonie de la baleine, elle fait souvent des mouvements brusques et d'une énorme puissance, qui sont susceptibles de faire chavirer la barque. On achevait de tuer la baleine à coups de lance, principalement dirigés entre les côtes; et quand on s'était assuré qu'il ne lui restait plus de vie, on la remorquait, et on l'amarrait sur un des côtés du navire pour la dépecer.
L'extrême danger du harponnage de la baleine à la main a fait rechercher avec assiduité d'autres moyens de lancer l'instrument meurtrier. D'abord on a fait usage d'une espèce de mousquet, au moyen duquel le harpon était projeté de plus loin, à l'exemple des anciens, qui avaient déjà appliqué la baliste au harponnage de la baleine. Depuis, les Anglais se servirent du canon; mais ces divers moyens étaient d'un emploi peu commode, et l'on en revint presque généralement au lancement du harpon à la main, avec la précaution cependant de ne pas tant laisser les barques s'éloigner du navire, et de faire force de rames pour le rejoindre, aussitôt que le harpon était lancé, en laissant g'isser la ligne librement sur l'étrave, jusqu'à ce que l'on pût l'amarrer au cabestan : on aimait mieux courir le risque de casser la ligne et de perdre le harpon. Quand la baleine reparaissait, on la poursuivait à coups de fusil ou de pierrier. C'est à peu près ce qui se pratique encore aujourd'hui.
Cependant, toujours orcupés de ce grave sujet, les Anglais ont proposé un prix considérable à celui qui trouverait le moyen de faire disparaître totalement, ou au moins de réduire à peu de chose le danger du harponnage. En 1802, M. Bell, sergent d'artillerie, a gagné le prix proposé, et on s'est depuis servi avec quelque succès du moyen qu'il a proposé. Il était encore question de l'emploi du canon dans ce procédé de M. Bell. En iH). 1, le journal anglais The Times a annoncé un nouveau moyen, et, à ce sujet, il s'exprimait ainsi : « Le navire The Faine a pris neuf baleines en ne se Servant que de fusées à fa Çongrève. La plus grande de
» ces baleines, frappée d'une fusée, a été ensuite très-fa- » ede à prendre; une autre est morte immédiatement. » En général, la vitesse de l'animal a été considérable- » ment diminuée, et il lui a été impossible de plonger » dans l'eau à plus de trois ou quatre toises après le » coup. Au moyen des fusées, on obtient, avec un appa- » reil de la grosseur d'un fusil, sans choc ou réaction » sur le canot, les mêmes effets que ceux produits par » une pièce d'artillerie desixou douze livresde balles. »
Les Groënlandais eux-mêmes, malgré leur stupidité naturelle, ue tardèrent pas à apprendre à chasser la baleine ; ils apportèrent même, dans l'exercice de cette industrie, des ressources ingénieuses suggérées par la nécessité, qui est un grand maître. A défaut des moyens que les Européens mettaient en usage, faute de longues lignes et de bâtiments capables de résister par leur masse et la force de leurs voiles aux efforts de la baleine, ils imaginèrent, pour réduire l'animal fougueux dans ses bonds, un expédient dont les Romains avaient jadis indiqué l'idée: ils attachèrent des outres de peau de phoque à des harpons, et suppléèrent par le nombre à la force des machines ; ils assaillaient la baleine d'une grêle de harpons ballonnés, qui d'abord gênaient les mouvements de l'animal, et finissaient par les rendre presque impossibles; les sauvages se jetaient alors à l'eau, et, soutenus parleurs vêtements de peaux imperméables, ils commençaient sur les lieux mêmes le dépècement, qu'ils terminaient à la côte.
Quoi qu'il en soit, auGroënland, une pêche à laquelle tant de spéculateurs prenaient part, dut finir par troubler dans ces parages la reproduction et le développement de la race baleinière. Ces animaux quittèrent successivement cette mer, et bien que les procédés de l'extraction de l'huile se fussent considérablement perfectionnés, au point que la même quantité de lard pût fournir le double en huile de ce qu'elle produisait primitivement, les avantages delà grande pèche du Nord diminuèrent d'une manière très-rapide. Il fallut dès lors poursuivre les baleines sur les côtes de l'Amérique septentrionale; et le Spitzberg, le Groenland et leurs établissements commerciaux furent presque totalement délaissés. Plus tard, on apprit par les navigateurs que l'Amérique méridionale n'était pas dénuée de baleines dans ces mers, et la pêche dans le Sud succéda à celle de la terre de Labrador, du détroit de Davis, et du banc, de Terre-Neuve; moins féconde, elle offrait du moins l'avantage de présenter moins de dangers. Sur plusieurs points, les naturels de ces nouvelles pêcheries s'initièrent à la pèche de la baleine; on vit leç Américains cerner ces animaux avec leurs innombrables canots d'écorce, les effrayer par leurs cris perçants, leur musique discordante, le bruit de leurs pagaies, et parvenir à les faire échouer sur le rivage; d'autres, plus intrépides, se jetaient à la nage, gagnaient la baleine, lui enfonçaient à coups de maillet une forte cheville de bois dans l'un des events, plongeaient avec elle, et lorsqu'elle reparaissait à la surface de l'eau, répétaient la même manœuvre sur l'autre évent. La baleine, suffoquée par le défaut d'inspiration de l'air, ouvrait la bouche pour en recevoir; mais elle n'engloutissait qu'une énorme quantité d'eau; enfin elle périssait par asphyxie, allait à la dérive le Ventre en dessus, et on pouvait la remorquer sans grand effort jusqu'à la rive prochaine, où elle était dépecée. La découverte de nouvelles régions, et les relations plus fréquentes avec
les mers des Indes, firent aussi connaître l'existence de baleines dans les diverses parties de l'Océan austral. La pêche s'établit sur divers points; la baie de Sainte- Hélène, le cap de Bonne-Espérance en Afrique, entre autres stations, eurent leurs pêcheurs baleiniers. La sûreté et la durée plus grande de la pêche, dans des climats plus doux, compensaient la longueur du trajet et l'inconvénient d'une exploitation en pleine mer.
Malgré ces nouvelles ressources, la pèche de la baleine, chez presque toutes les nations, paraît avoir perdu beaucoup de son ancienne splendeur. La marine hollandaise n'est plus ce qu'elle a été jadis; la paix générale a trouvé toutes les habitudes changées. Ancune nation ne paraît jusqu'ici vouloir bien sérieusement retrouver ce que la Hollande appelait sa mine d'or. Nous voyons bien, sur les documents du commerce, que plusieurs Etats arment un assez grand nombre de vaisseaux prétendus baleiniers; et chez nous-mêmes le gouvernement accorde libéralement des primes d'encouragement à la pêche de la baleine, qui sont une charge pour le trésor sans remplir le but que l'on se propose, celui de former de bons et intrépides marins ; car, il est honteux de l'avouer, il est choquant pour l'humanité d'y penser, la plupart de ces expéditions simulées, qui ont pour but apparent la pèche de la baleine, n'ont de réel que l'odieux, l'infâme trafic de la chair humaine. Au mot baleinier, parlant des vaisseaux expédiés de nos ports, comme de ceux des autres nations maritimes, substituez le mot négrier en général, et vous parlerez juste.
Parmi les nations européennes, les Anglais semblent vouloir dominer la spéculation baleinière. Nous avons sous les yeux un intéressant document qui a été fourni sur cette branche importante de commerce dans les mers du Nord par une personne intelligente, capable, et qui est personnellement intéressée dans les opérations de la pèche, en Angleterre.
On voit, par les détails que donne cet actionnaire Laleinier, que les navires de la pêche atteignent généralement la barrière des glaces vers la mi-mai, époque à laquelle, dans toutes les directions, la glace est aussi terme et aussi solide qu'un rocher; mais néanmoins l'on voit aussi des masses flottantes d'eau congelée; et tout ce que les capitaines de navires peuvent faire, c'est de louvoyer entre cesénormesglaçons, attendant que leurs mouvements donnent ouverture à quelque passage qui leur permette dans cette périlleuse navigation d'atteindre à un point de pêcherie convenable. Le capitaine Ross a donné à ces espèces de canaux le nom de Itnes (ruelles), et en général ils sont tellement étroits, que les voiles du navire ne peuvent guère être d'aucun service pour le faire avancer, lors même que le vent est favorable. Tout dépend donc alors de l'adresse humaine et d'un travail extraordinaire, et pendant toute la saison les équipages des baleiniers doivent tirer les vaisseaux à l'aide de cordes, et les faire avancer d'une manière aussi fatigante et aussi périlleuse pendant un trajet de 60, 100 et 1 20 lieues, plus ou moins.
Le plancher sur lequel ces hommes doivent marcher est d'ailleurs alternativement raboteux et glissant; mais les souliers qui les chaussent sont appropriés à la tâche herculéenne qu'ils ont à accomplir, et ils ne se plaignent pas de leur sort tant que le canal ne vient pas à être obstrué. Mais c'est en ceci que gît le plus grand danger; car si le vent souffle fort du côté de la mer, des plages glacées de plusieurs milles d'étendue
se mettent en mouvement, et en approchant et on touchant l'étroite ouverture, frappent le malheureux vaisseau avec la force de mille élaux, et brisent ses côtes aussi facilement que de la main on peut briser une coque d'œuf.
Dès 1760, les armateurs de Saint Jean-de-Luz, qui avaient eu l'habitude d'envoyer à la pèche de la baleine jusqu'à trente navires de 3 à /|00 tonneaux chacun, ayant éprouvé de grandes perles, avaient été forcés de renoncer à cette navigation. Bayonne n'avait plus qu'un baleinier annuellement au lieu de six ou sept. Quelques années plus tard, le nombre des baleiniers de ce port était de quatre ; deux de ces navires avaient coutume de se diriger vers les côtes du Groenland, et les deux autres vers le détroit de Davis. Un tel navire sous voiles, avec les six chaloupes nécessaires, coûtait environ 94,000 fr.
Les armateurs de Bayonne construisaient ces navires en frégates, en leur donnant la plus grande légèreté possible pour pouvoir bien bouliner et se retirer du péril entre les glaces. A Bayonne, on était dans l'usage d'engager tout l'équipage à la part. Il avait la moitié de l'huile, et tous les fanons appartenaient à l'armateur, qui, ordinairement, rachetait la part d'Iiuilc de l'équipage, au prix du cours, à l'arrivée du navire en retour. Le capitaine, outre sa part dans la moitié de l'huile, recevait de l'armateur une gratification proportionnée au succès de sa pèche, et il avait droit à un quintal de fanons par ioo barriques d'huile.
Vers la même époque (17C0), la pêche des Hollandais offrait bien d'autres résultats. Ils employaient à cette pêche des navires de 3oo à 4oo tonneaux, à qui ils donnaient six à sept chaloupes, et seulement quarante-cinq à quarante-huit hommes, attendu que les baleiniers hollandaisétant taillés en flûtes, il leur fallait moins d'hommes pour les manœuvrer que les frégates de Bayonne.
En 1753, il partit des différents ports de la Hollande 118 navires pour la pêche de la baleine sur les côtesdu Groenland. Ces navires retournèrent 53q baleines, lesquelles rendirent 1 3,556 quartauts de lard, qui, ayant été fondu, produisit 20,196 barriques d'huile : terme moyeu, par navire 4 baleines i/3 et n5 barriques de lard. De ce calcul il résulte que le rendement moyen de chaque baleine a été d'environ 25 quartauts de lard.
L'Angleterre ne pouvait négliger une source de revenus aussi importante. En 1721, la compagnie dite de la Mer du Sud entreprit sur une très-grande échelle ce commerce, qu'elle monopolisa pendant huit ans, terme auquel il cessa en offrant un déficit considérable aux actionnaires. Alors la législature anglaise, toujours si bien disposée à tous les sacrifices en faveur du commerce, accorda des primes considérables à ce genre de pèche. On évalue à la somme énorme de 39,448,376 fr. le montant des primes payées en Angleterre depuis l'année i^So jusqu'en l'année 1788; de 1789 à i8*4> époque de l'abolition, le montant des primes n'a pas été moindrede25millions. C'est doncenviron G2,5oo,ooof. accordés en Angleterre pour l'encouragement de la pêche de la baleine dans un laps de soixante-quatorze années.
Quoi qu'il en soit, il n'est pas certain que ce splendidc encouragement eût sulfi pour asseoir en Angleterre, sur des bases solide, l'industrie baleinière et pour assurer dans cette spéculation la primauté des Anglais sur les autres nations européennes, si l'occupation de
la Hollande par les Français en 1794, et la ruine de la marine batave, n'y avaient pas puissamment contribué.
Pendant longtemps les Américains du Nord se sont livrés à la pêche de la baleine avec plus d'ardeur et de succès peut-être qu'aucune autre nation du globe. Dès l'année 1G90, ils ont commencé à l'entreprendre, et pendant près de cinquante ans ils purent faire sur leurs propres côtes d'abondantes et très-productives captures. Mais enfin les baleines s'éloignèrent de ces côtes, comme elles le font toujours de toutes celles où on les chasse trop. Alors les Américains, marins pleins d'énergie et d'un esprit entreprenant, les poursuivirent dans les mers du Nord et dans le Sud. L'Etat de Massachusetlssurtout s'est constamment distingué par lahardiesse, la frugalité et la persévérante énergie de ses baleiniers. La petite île deNantucket et le port de New- Bedfort dans cette province de la Nouvelle-Angleterre figurent surtout d'une manièreextrêmementremarquabledans ces entreprises. Leurs pécheurs commencèrent d'abord à explorer les mers du Sud ; livrés à leurs propres ressources; ils ont rivalisé de succès avec les citoyens de la Grande-Bretagne, aidés et encouragés par de fortes primes accordées par leur gouvernement, et ont toujours été en état de soutenir la concurrence sur les marchés étrangers pour le produit de leur pêche.
Au ier janvier i833, les baleiniers des Etats-Unis étaient au nombre de deux cent trois.
EP1J EMERIDES DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE
ANPiÉE 1793. — CONVENTION NATIONALE.
1er mai. — Une députation de plusieurs centaines de femmes de Versailles se présente à la Convention, ayant pour bannière un écriteau qui portait ces mots: Nous demandons une taxe sur les grains. Ces femmes servaient comme d'avant-garde à neuf mille individus du faubourg Saint- Antoine; ils présentent une adresse dans laquelle on remarque ces passages: « Nous vou- » Ions que vous décrétiez.... et nous partirons ensuite » pour laVendée, mais pas avant; mandataires, si vous » n'adoptez pas nos moyens de sauver la chose publi- » que que nous croyons les seids infaillibles, nous vous » déclarons que nous sommes en état d'insurrection. »
5 mai. — Une députation de plusieurs sections de Paris est introduite; elle demande, entre autres choses, i° le maximum sur les denrées de première nécessité; •j.° que les Bourbons rebelles et fugitifs soient mis hors la loi, et qu'il soit accordé une récompense de deux cent mille francs à quiconque tuerait l'un d'entre eux; 3° le remplacement de la garde soldée par de braves sans-culottes. — Renvoi au comité de salut public.
Prise de Thouars par les Vendéens. Le général républicain Quctineau et sa division sont faits prisonniers.
7 mai. — Tallien écrit de Tours que la Vendée n'offre plus une simple insurrection, mais l'état de guerre civile le plus caractérisé; les progrès des Vendéens sont effrayants. Décret qui envoie des représentants du peuple auprès des armées, et leur donne des pouvoirs illimités.
10 mai. La Convention tient sa première séance au château des Tuileries.
14 mai. — > La Convention décrète que tout fonctionnaire public est comptable à tout instant, à la nation, de sa fortune particulière.
18 mai. — Parmi les hommes chers à la populace, il en existait un qui égalait Marat en cruauté, et le surpassait en cynisme : c'était Hébert, digne membre de la commune. Depuis trois ans il faisait avec impunité le métier de corrompre et de dépraver le peuple, dans un journal nommé le Père Duchesne ; il venait de crier aux armes, et ce cri était dirigé contre la Convention. Cette assemblée entendait autour de son enceinte des menaces de mort ; la commune de Paris s'était déclarée en insurrection. Plusieurs sections avaient imité cet exemple; elles restaient assemblées toute la nuit. Une commission de douze membres est créée pour défendre la Convention dans ses périls; elle a le pouvoir de lancer des mandats d'arrêt contre les factieux et les perturbateurs.
ao mai. — Décret portant création d'un emprunt forcé d'un milliard sur les riches, remboursable en bons d'acquisition des biens d'émigrés.
25 mai. — La commission des Douze débute par un acte de vigueur. Elle fait arrêter Hébert et un autre provocateur d'insurrection. On saisit le premier au milieu de la commune assemblée. Ses collègues et lui sont stupéfaits. La commune se déclare en permanence jusqu'à ce qu'on lui ait rendu un membre dont elle s'honore.
27 mai% — La section de la cité vient demander la suppression de la commission des Douze et la traduction de ses membres au tribunal révolutionnaire. Cette section portait en avant le bonnet de la liberté recouvert d'un crêpe ; vingt-huit autres sections viennent demander, en termes très-énergiques, la liberté d'Hébert et la cassation de la commission des Douze. Le président met aux voix, et il prononce la suppression des Douze et la liberté d'Hébert.
Les pétitionnaires, qui ont été invités à assister à la séance se placent sur la montagne, et votent avec les députés leurs amis, pour faire la majorité; pendant la discussion et au milieu de ce désordre, le ministre de l'intérieur, Garât, vient assurer à la Convention qu'il a vu Paris dans le calme le plus parfait, et qu'il n'a rencontré sur son passage qu'une foule obéissante et respectueuse.
2g mai. — Le lendemain, les Girondins protestent contre un décret enleyé par la fraude et la violence; l'ignominie de la veille est un peu réparée. Il est décidé qu'Hébert restera encore en prison, et la commission des Douze en exercice ; à une majorité de deux cent soixante dix-neuf voix, contre deux cent trente-huit, le décret est rapporté. Les Jacobins redemandent encore une fois Hébert : « Rendez-nous ce magistrat, disait Danton,ou nous allons vous faire prouver que nous vous surpassons en audace et en vigueur révolutionnaires. » La Convention prononce une troisième fois sur le sort d'Hébert, et c'est pour le rendre à la liberté. Mais il en jouissait déjà, et déjà il avait reçu une couronne civique dans le sein du conseil général de la commune, ou il était rentré.
3i mai. A trois heures du malin, le tocsin sonne, la Générale bat et les barrières sont fermées. Des commissaires de la majorité des sections se présentent au con-
seil général assemblé; ils cassent la municipalité, et, un moment après, la réinstallent sous le titre de commune révolutionnaire. Au bout de quelques heures, on apprend qu'il s'agit de présenter une pétition armée à la Convention, pour qu'elle proscrive vingt-deux députés et la commission des Douze, et pour qu'elle fixe le prix du pain à trois sous en assignats; déjà les membres de la commune entrent dans la Convention et lui dictent leurs insolentes lois. L'assemblée croit trouver un terme moyen dans l'infamie, en décrétant la suppression de la commission des Douze que Barrère avait fait créer, en approuvant l'arrêté de la commune de
Paris,qui allouait une somme de quarante sous par jour à chacun des insurgés, et en déclarant que, dans cette journée du 3i mai, les sections out bitn mérité de la patrie.