ITALIE. —ROME
CUATICAU SAINT-ANGE.
Home, a dit élégamment une femme de beaucoup d'esprit, est une immense ruine qui raconte avec enthousiasme les jours de gloire qui ne sont plus. La loi
(Vue du château Saint-Ange à Rome-;
du talion se manifeste dans les débris de la Ville éternelle : lu as tout détruit, tu seras détruite à ton tour, cric l'inflexible destin; mais malgré celte justice du sort, l'âme est navrée de voir autant de grandeurs réduites en poussière.
Parmi les monuments que la solidité de leur construction et les soins des modernes ont soustraits aux ravages du temps, se fait remarquer le Mausolée d'Adrien, bâti par cet empereur pour lui et ses successeurs, lorsqu'il abandonna le tombeau qu'Auguste s'était aussi élevé, ainsi qu'aux empereurs qui devaient le suivre.
C est ce tombeau d'Adrien, dont les colonnes (i)
(I) Ces colonnes en marbre gris, au nombre de quarantequatre, ornent la nef du milieu de r.église Saint-Paul , construction de Constantin qui se plut à l'orner de porphyre et des marbres les plus précieux.
furent employées par Constantin à l'érection de l'église Saint-Paul, dont les statues si belles, au dire des contemporains, servirent de projectiles à l'armée gréco-romaine de Bélisaire pour combattre les Golhs, c'est ce tombeau, dis-je, qui fut enfin transformé en forteresse par le pape Benoît XI et Urbain VIII, et reçut d'eux le nom de château Saint-Ange. Chose singulière, les fortifications en furent commencées par Boniface IX avec l'argent qu'il reçut des Romains pour venir à Rome célébrer le jubilé. Ce peuple, toujours passionné pour les spectacles, sacrifiait à sa folie les derniers restes de sa liberté. Les papes qui succédèrent à Boniface IX s'attachèrent à en faire une véritable citadelle, dont l'aspect tout à fait imposant donne l'image d'une grandeur réelle. Un long corridor couvert, dont la grosse maçonnerie est d'un assez bel effet à travers les colonnes de la place Saint-
Pierre, communique du Vatican au château, afin que celui-ci, en cas d'émeute ou de révolte, puisse servir d'asile aux maîtres de Rome. J'avais une permission pour visiter le château Saint -Ange, et j'en profitai pour le parcourir de haut en bas. Ma descente aux flambeaux dans les souterrains, avec les soldats et les geôlier?, donnait à notre expédition un air de roman. Tous les forçats ne sont cependant ni des brigands, ni des criminels, car la peine des galères s'applique, à Rome, aux simples délits correctionnels, comme rixes, voies de fait, et même pour avoir sifflé et fait du bruit au théâtre. Quoiqu'on nous eût fait voir plusieurs chambres, je ne pus entrer dans celle où le fameux soi-disant magicien Cagliostro fut détenu, et dont les murs, à ce que l'on nous dit, sont couverts de figures hiéroglyphiques. J'aurais désiré voir ces caractères tracés par la main d'un homme qui, par ses artifices, abusa si longtemps de la confiance que lui accordaient beaucoup de personnes d'un esprit exalté. Cagliostro, enfermé au château Saint- Ange, essaya de se sauver par un crime atroce; feignant d'être attaqué d'une maladie mortelle, il demanda le secours d'un confesseur. Un capucin s'étant rendu auprès de lui, il commença sa confession d'une voix faible et expirante; puis tout à coup il se jeta sur le moine, et voulut l'étrangler afin de se revêtir de ses habits et de s'évader au moyen de ce déguisement; le capucin se débattit, et appela la garde; Cagliostro fut transféré à Civita-Vecchia, où il mourut quelques mois après.
La populace de Rome attribuait à Cagliostro un pouvoir si redoutable que, lors de son arrestation, elle s'attendait à voir fondre sur la ville les plus grands malheurs; le bourreau qui reçut l'ordre de briser l'épée du prétendu magicien, et de brùlar ses papiers, osa à peine les toucher et détourna la tête en les jetant au feu.
Tous les voyageurs qui visitent le château Saint- Ange ne manquent jamais de monter sur la plate-forme d'où l'on jouit d'une vue admirable, ni de jeter un coup d'ail sur les fouilles qu'on a faites au fond du château, fouilles qui ont amené la découverte de l'ancienne porte du mausolée, ainsi que d'un chemin en spirale d'un travail extraordinaire, dont le pavé est en mosaïque précieuse, le fond blanc, et qui conduit aux diverses chambres sépulcrales.
LES ARTISTES ALLEMANDS A ROME
(Premier article.)
A Rome, quand au coucher du soleil on parcourt les terrasses du Monte-Pincio, on a au-dessus de soi un ciel bleu, ceint à l'horizon d'un cercle de pourpre et d'or; à l'entour des acacias, des tilleuls, des orangers en fleur; à ses pieds, la ville avec ses faîtes de monuments païens, ses clochers de basiliques bysantines, ses dômes d'églises modernes, et en arrière, sur un plan isolé, le grand Saint-Pierre. Le soleil, qui se couche derrière l'immense coupole, darde ses rayons au travers des fenêtres, et en fait autant de pierreries, étincelant dans la majestueuse couronne posée sur le fronton de la cathédrale du monde catholique. II y a alors dans la fraîcheur du soir chargée de parfums,
dans les vapeurs blanchâtres qui s'élèvent comme des nuées d'encens, dans le calme des édifices, dans la lumière qui s'éteint par degrés , une quiétude, une poésie qui bercent l'âme en des rêveries indéfinissables.
Bientôt, par la grille placée près de la charmante Viila-Mcdici ( Académie de France ), on voit arriver de nombreux promeneurs au costume négligé, à la démarche plus ferme qu'élégante, à la figure large, au teint clair, à l'expression de sérieuse bonhomie. C'est la colonie des artistes allemands qui, tous les soirs, vient admirer le coucher du soleil. Ces physionomies graves, le langage sauvage du Nord contrastent singulièrement avec les figures ouvertes, les conversations gaes et vives des artistes français, qui arrivent aussi se délasser, et avec les traits méridionaux, l'air de chaleur concentrée des Romains, promeneurs nonchalants et silencieux.
Mais tout ceci ne se voit qu'à l'époque de l'année où la troupe des Anglais et autres étrangers de haut parrage, avec son élégance, ses équipages, ses chevaux, ses tournures de salon, n'est plus là pour faire du Pincio un rendez-vous banal de ville civilisée. Ce n'estque quand les approches de la chaleur ont mis en fuite cette nuée de brillants oisifs, que tout rentre dans son air poétique, et que le peuple artiste reprend possession de sa promenade favorite.
Voici Thorwaldsen avec sa blanche et longue chevelure, sa belle tête de bon; Cornélius, à l'expression qui commande; Swanthater, jeune homme vieilli par le talent et l'élude; Reinhards, de stature athlétique, de physionomie franche et gaie; Wagner, le rude Bavarois; Overbeck, qui semble un disciple du Seigneur, tant son air est saintement inspiré; Roeh, à la tournure grotesque, au regard observateur et fin ; Fogelberg le Suédois, ressemblant à Jean-Jacques Rousseau. Tous ces hommes de mérite sont là, simples, paisibles, avec leurs rivaux, leurs émules, leurs élèves; causant, jouissant du ciel et de la nature créée pour tous.
Presque tous les grands hommes de l'Allemagne ont cela de remarquable, qu'au milieu de leurs succès ils conservent toujours leur simplicité première. Peutêtre ceci tient-il à la constance du caractère allemand, ou, si on le préfère, à son flegme, qui finit par former des sentiments avec ses habitudes, et des habitudes avec ses sentiments; peut-être encore est-ce un effet de l'esprit philosophique qui, en élevant les idées vers des régions supérieures, détourne l'attention des calculs mesquins de la vanité. A ces causes vient se joindre le levier puissant de l'enthousiasme. En Allemagne, l'inspiration n'en est pas encore à se cacher, confuse devant unecynique analyse. Poètes, artistes en font encore une divinité, dont ils se croient les prêtres, et comme tels, prédestinés à répandre sur la terre la lumière et la foi. Le talent est pour eux un sacerdoce; ils lui consacrent toutes leurs pensées, toute leur énergie. C'est ainsi qu'ils sont perdus pour la vie futile du monde, pour ses exigences et ses raffinements microscopiques; mais ils sont acquis à l'art et à un bonheur plus réel; car, quelles que soient les heures de découragement, de lassitude que l'art amène, il y a en lui un monde entier de joies et de compensations.
C'est ce même enthousiasme qui conduit les artistes allemands à Rome, et qui les soutient dans leurs épreuves. Dès qu'ils croient avoir fait des études suffisantes dans leur pays, ils le quittent pour venir respirer le
5HÎ3
beau dans l'air de l'Italie, en présence des merveilles de Dieu et de l'homme. Ils parlent presque tous fort modestement fournis d'argent; quelques-uns avec de modiques pensions. Par économie, souvent ils font la route à pied; enfin ils arrivent! C'est alors que commence pour eux une longue série d'enchantements de l'esprit, mais aussi de privations matérielles. Pourtant ils résistent, non pas un an, mais quatre, mais six. Arrive un jour où par hasard quelque amateur découvre leur mérite, achète un tableau, une statue; ou quelque gouvernement fait une commande à celui qu'il a protégé si faiblement, et alors paraît une belle œuvre. Telle fut l'histoire de Thorwaldsen, de Cornélius, d'Overbeck. Eux aussi ont été des sculpteurs, des peintres pauvres et inconnus, qui vivaient de privations pour rester à Rome, au soleil de Dieu et de l'art, et y allumer leur génie. Maintenant, ils ont une existence aisée, un nom éclatant; ils sont devenus un sujet d'émulation, et des maîtres pour la jeunesse artiste de l'Allemagne; les étrangers commencent à les connaître, et plus tard, ne leur refuseront pas une première place. Comme ils étaient jadis, sont encore aujourd'hui d'autres jeunes artistes, pour lesquels le temps des récompenses n'est pas encore venu.
Les Allemands occupent à Rome l'espace compris entre le fllontc-Pincio et Sainte-Marie-Majeure (sur le Quirinal ); ce quartier, appelé * Monti, touche aux portes de la ville; il est le plus élevé du côté de l'est; de plusieurs points on voit autour de soi le panorama de Rome, la campagne nue et déserte, les montagnes delà Sabine et du Latium. Les hautes classes de la société n'habitent plus cette partie; de là, une physionomie de campagne qui contraste avec l'architecture monumentale des palais abandonnés ou loués en fractions, et avec les grands et nombreux monastères. La population de ces rues, Sixtine, Felicc, Saint-Isidore, du Triton, des Quatre-Fontaines, de Saint-Nicolas, de la place l!arberinij a quelque chose de plus accentué que celle des parties basses de la ville. Plusieurs fois par semaine elle se recrute des montagnes de la Sabine qui viennent trafiquera Rome. Leurs costumes pittoresques et bien portés, leurs belles et sauvages ligures, sont pour les artistes d'excellents modèles, bien capables de les inspirer.
Tout en rendant justice au mérite des Allemands, qu'il nous soit permis d'exprimer ici de nouveau le regret qu'à l'esprit poétique et philosophique, qu'à l'expression, qu'au grand et vrai caractère, ils n'unissent pas la perfection des formes; la raison en est sans doute que pour eux le but de l'art n'est pas d'éblouir les yeux, mais d'intéresser l'âme. Pour atteindre ce but élevé il leur faut épurer* grandir en eux-mêmes le cœur et l'esprit par des études suivies, par une existence méditative, tout en dehors de la partie mécanique. Le temps nécessaire pour perfectionner celle-ci vient à manquer, le goût même ne se prête plus facilement à un travail matériel. De là, un type convenu de formes, puis un coloris pauvre qui se reflètent dans tous les ouvrages des Allemands; il est rare qu'ils se servent delà nature, aussi manquent-ils de vérité corporelle. En un mol, leurs productions sont de la belle poésie d'idées, rendue sensible par des formes dépourvues de poésie physique. Mieux vaut, il est vrai, cet excès de spiritualisme, que l'excès contraire de matérialisme. Mais encore le meilleur sans doute serait un système de
peinture qui revêtirait la perfection idéale de la perfection des formes. Et, il faut le dire, déjà celte tendance se manifeste en Allemagne, surtout parmi les peintres de genre ; espérons qu'en augmentant elle amènera un résullat complet. Au reste, on doit de la reconnaissance aux artistes allemands de Rome; ce sont eux qui ont fait revivre la peinture à fresque, si favorable aux grandes œuvres monumentales.
C'est un beau temps pour les artistes que celui de leur séjour à Rome; tous, Anglais ou Français, le sentent; et tous le regrettent lorsque, rentrés dans leur pays, la vie sociale vient de nouveau s'emparer d'eux. Quant aux Allemands, leur amour pour Rome devient une passion profonde; c'est pourquoi beaucoup d'entre eux y restent de longues années ; quelques-uns y sont morts, tels que Peters, le fameux peintre d'animaux; Tracger, le peintre d'histoire; Maiblinger, le poëte; et beaucoup d'autres encore comptent n'en plus sortir. C'est qu'il y a pour les enfants des pays sombres et froids, habitués à nourrir leur âme d'une poésie plutôt contemplative, une poésie réelle dans ce ciel, cette terre, ces habitants, ces murs de Rome, une poésie, source intarissable d'inspirations. A cela se joint le calme d'une existence libre d'entraves politiques et sociales; et l'on sait comme l'ait fuit le bruit et sa fièvre.
Il ne faudrait pourtant pas conclure de là que les artistes allemands vivent isolés et en reclus; au contraire, leurs réunions sont fréquentes et joyeuses. Dans les belles nuits d'été, ils s'en vont par bandes auColisée, au Forum, sur la place Saint-Pierre, sous les fenêtres de leurs amis, chantant leurs airs nationaux que l'un d'eux accompagne de la guitare. Tous les ans ils célèbrent leur union par un banquet fraternel dans les grottes sauvages delà Cervara, à trois lieues de Rome. Une journée eU consacrée à cette fête. Les convives, au nombre de près de deux cents, partent à cheval ou à âne, précédés d'un chariot qui porte les vivres. Les repas, les joutes, les courses font oublier le temps. Le soir, toute la troupe rentre en ville à la lueur des torches.
Mais la fête qui se répète le plus souvent, c'est la bienvenue que tout nouvel arrivé paie aux camarades; elle s'appelle ponte-molle, du nom du pont qui conduit à Rome. Le soir indiqué, tous les Allemands, jeunes et vieux, se réunissent dans leur taverne habituelle. Le plus joyeux de la société, qui a le titre de général, occupe le haut bout; tous les autres, portant l'ordre de la Fidélité, qui consiste en plaques de fer-blanc et en gros sous, sont assis autour de la table. Thorwaldsen, Reinhart, Cornélins, Koch, Fogelberg, quelquefois le saint Overbek, se trouvent là, mêlés gaiement et sans distinction à la foule des artistes. Un chant solennel est entonné; dès qu'il est fini, le récipiendaire, en habit de voyage, le sac sur le dos, frappe à la porte; un des dignitaires va lui ouvrir et lui demande ce qu'il veut. Sur sa réponse qu'il désire être reçu dans le cercle des frères allemands, il est introduit; le général lui adresse un discours, moitié sérieux, moitié burlesque, dans lequel il énumère ses devoirs de bon camarade, après quoi il le décore de l'ordre de la Fidélité. La santé du néophyte est portée par tous les assistants; il fait le tour de la table, trinque avec les convives, et prend enfin place au milieu d'eux. Alors la joie ne connaît plus de bornes, les chants allemands retentissent, répétés en
parties par nombre de voix. Ensuite viennent des déclamations, des représentations mimiques, des discours en l'honneur des grands maîtres Raphaël, Albert Durer, Michel- Ange, etc. Le vin coule à longs flots et ébranle les cerveaux. Un nuage de fumée enveloppe l'assemblée, puis les chants reprennent avec plus de force, tantôt joyeux, tantôt graves, toujours mâles et beaux; l'entraînement devient général, et tout le monde chante avec cet admirable instinct d'harmonie des peuples septentrionaux.
Quand au lieu d'une bienvenue, c'est un départ qui se célèbre, l'ami est couronné de lauriers et de fleurs; on met son portrait dans le grand livre des artistes, puis on le reconduit avec des chants d'adieu. La troupe chante encore au retour; mais peu à peu le nombre des voix diminue, encore quatre, encore deux, encore une voix se fait entendre; le quartier retombe dans le silence, le dernier convive a regagné son logis.
S. A. ^ (Revue du Nord.)