LES COLIBRIS
(Colibris Topaze et Haïtien)
Sommaire. — Patrie des colibris. — Beauté de leurs formes et de leur plumage- — Leurs nids. — Rapidité de leur vol. — Leurs mœurs. — Langue en forme de trompe. — Discussions des voyageurssau sujet de leur nourriture. — Manière de leur faire la chasse.
Ce n'est que dans les contrées les plus chaudes de l'Amérique que se trouvent les colibris et les oiseauxmouches; presque tous sont confinés entre les tropiques; ceux qui s'en éloignent ne séjournent sous les zones tempérées que pendant l'été; ils suivent le soleil, s'avancent et se retirent avec lui.
Quoique des voyageurs aient pris pour des colibris des oiseaux d'un plumage aussi brillant et qui vivent de la même manière, dans les contrées chaudes de l'ancien monde, il est certain qu'il n'y en a point, ni dans les îles de la mer Pacifique, ni dans les terres australes, telles que la Nouvelle-Hollande et la Nouvelle-Zélande. C'est donc en Amérique que la nature a fixé un de ses chefs-d'œuvre. Prodigue envers eux, elle les a comblés de tous les dons qu'elle n'a fait que partager aux autres oiseaux : prestesse, grâce, fraîcheur et velouté des fleurs, poli des métaux, éclat des pierres les plus précieuses, elle a tout réuni sur ses petits favoris. Aussi, TOME III, - Mai 1830.
les Indiens, frappés de l'éclat et du feu que rendent les couleurs de ces oiseaux, leur avaient donné le nom de rayons ou cheveux du soleil; non-seulement ces couleurs brillent sur leur plumage, mais encore elles ont la propriété de présenter une variété de nuances très-différentes, selon la direction delà lumière; et cette propriété est due à la forme particulière des plumes et des barbes. Tous emploient les mêmes matériaux pour la construction de leur nid; la plupart le font dans les mêmes endroits, et chaque couvée n'est que de deux œufs. Le mâle et la femelle partagent le travail du nid et l'incubation : ce nid est composé de diverses sortes de coton ou d'une bourre soyeuse, recueillie sur les fleurs; son tissu est si fort qu'il a la consistance d'une peau douce et épaisse. Les oiseaux-mouches l'attachent indifféremment à un seul brin d'oranger, de citronnier de cafier, à des feuilles même, et quelquefois à un fétu qui pend à la couverture de quelque case. Les colibris le posent ordinairement sur une branche d'arbre plus ou moins forte, et toujours l'extérieur est couvert de lichens pareils à ceux qui croissent sur l'arbre où il est
pose
Le vol de ces oiseaux est continu, et tellement ra-
pide qu'on n'aperçoit nullement le mouvement des ailes, dont le battement est si vif, que l'oiseau planant dans les airs, paraît non seulement immobile, mais tout à fait sans action. On le voit s'arrêter ainsi quelques instants devant une fleur, partir comme un trait pour aller à une autre, et les visiter toutes en plongeant sa langue dans leur sein, afin d'y saisir sa nourriture.
Jamais ces oiseaux ne marchent ni ne se posent à terre. Ils passent la nuit et le temps de la plus forte chaleur du jour, perchés sur une branche, et souvent sur la plus grosse. Pour l'ordinaire, ils ne font entendre des cris que lorsqu'ils quittent une phinte ou un arbre en fleur pour en rechercher un autre. Ce cri se compose des deux syllabes (ère, prononcées d'un son de voix plus ou moins fort, plus ou moins aigu. Ces oiseaux sont solitaires, et s'il y en a un qui soit sur un arbre, d'autres n'en approchent pas; mais ils se rassemblent souvent, voltigent en nombre, et se croisent sans cesse avec une extrême rapidité au-dessus des plantes et des arbrisseaux en fleurs. Ils se battent entre eux avec acharnement, et disparaissent avant qu'on puisse voir l'issue du combat; ils ne montrent pas moins de courage pour attaquer les autres oiseaux qui viennent près de leur nid ; quelquefois ils les assaillent sans motif, les mettent en fuite, et même les poursuivent. Les moqueurs, les pipiris, sont souvent forcés de céder à un colibri Yarbre sur lequel ils sont perchés.
Leur langue, dit Marcgrave, est composée de deux fibres creuses, formant un petit canal, divisé vers le bout en deux petits filets; elle a, selon Labat, la forme d'une trompe, dont elle fait les fonctions; l'oiseau la darde hors de son bec par un mécanisme semblable à celui de la langue du pic.
Les naturalistes et les anatomistes sont d'accord sur la structure de la langue de ces oiseaux, mais il en est autrement pour leur nourriture. Un grand nombre s'accorde à dire, ce que j'ai vu moi-même, qu'ils plongent leur langue dans le calice des fleurs, pour en tirer les
sucs.
Don Félix de Azara, tout en convenant qu'ils s'en nourrissent, soupçonne qu'ils ont d'autres moyens de s'alimenter; « puisque, dit-il, aux environs delà rivière de laPlata, où il en reste toute l'année, et où il n'y a ni bosquets ni fleurs pendant l'hiver, il en a vu dans celle saison visiter les toiles d'araignées, et qu'il lui a semblé qu'ils mangeaient ces insectes. « Il ajoute, à l'appui de ce soupçon, que le Père Isidore Guerra, homme très-digne de foi, qui a nourri plusieurs becs-fleurs, lui a certifié qu'il les avait vus manger des araignées. Mais il n'exclut pas totalement le suc des fleurs, comme l'a fait Badier qui a observé les oiseaux-mouches et les colibris à la Guadeloupe. Cet observateur nous assure que leur langue ne leur sert que pour attraper les petits insectes dans le calice des fleurs, et que ceux qu'il a nourris pendanl six semaines avec du sirop, dans lequel il émieltait du biscuit, ont toujours été en dégénérant, que leur santé s'affaiblissait d'un jour à l'autre, et qu'enfin la mort est survenue. Il ajoute qu'a cette époque il les a ouverts, et qu'il a trouvé du sucre cristallisé dans leurs boyaux, et qu'une parlie de ces mêmes boyaux avait perdu de sa flexibilité, s'était endurcie, et était devenue cassante. Beaucoup de personnes ont étudié les oiseaux-mouches et les colibris dans leur pays natal, et Badier es-t le seul qui ait exclu le suc
des fleurs. J'ai aussi observé ces oiseaux dans la nature vivante; je conviens qu'ils peuvent aspirer de très-petits insectes, qui se trouvent quelquefois au fond du calice lorsqu'ils en pompent le suc, et de plus, comme le conjecture M. de Azara, la poussière contenue dans les sommets des étamines; mais, quoique j'en aie tué beaucoup au moment où ils prenaient leur nourriture, je n'ai jamais trouvé dans leur oesophage ni dans leur estomac aucun débris d'insectes; ce qui m'a fait croire que leur nourriture principale consiste dans le suc des fleurs, qu'on remplace avec succès par le sirop ou le sucre fondu. En effet, nous voyons i° dans le Voyage aux îles d'Amérique, par Labat, que le Père Montdidier a conservé pendant cinq ou six mois des oiseauxmouches huppés, et leur a fait élever leurs petits dans son appartement, en leur donnant, pour nourriture, une pâtée très-fine et presque claire, faite avec du biscuit, du vin d Espagne et du sucre, dont ils prenaient la substance en passant leur langue dessus; mais le miel a paru préférable à cet aliment, parce qu'il se rapproche davantage de ce nectar délicat qu'ils recueillent sur les fleurs. i° Latham cite un fait qui, quoique très-extraordinaire, est appuyé de témoignages irréprochables. Non-seulement des colibris ont été apportés vivants en Angleterre, mais une femelle, prise sur son nid, a couvé ses œufs en captivité. «Un jeune homme, dit Latham, peu de jours avant son départ de la Jamaïque pour l'Angleterre, surprit une femelle de colibri qui couvait; l'ayant prise, et désirant se procurer le nid sans l'endommager, il coupa la branche sur laquelle il élait, et apporta le tout à bord du navire. La femelle se familiarisa assez pour ne pas refuser la nourriture qu'on lui présentait; elle vécut de miel, et continua de couver avec une telle assiduité, que les œufs sont éclos durant le voyage; mais elle survécut peu à la naissance de ses deux petits qui arrivèrent vivants en Angleterre. Tous les deux y ont vécu quelque temps chez lady Hamon, et l'un n'est mort que deux mois après son arrivée. Ces charmants oiseaux s'étaient tellement apprivoisés, qu'ils venaient prendre leur nourriture sur les lèvres de leur maîtresse. Leur espèce, le hausse-col vert, est trèscommune à la Jamaïque et à Saint-Domingue. 3° Le général Davies, cité par le même auteur, ayant pris adultes plusieurs oiseaux-mouches rubis, les a conservés vivants pendant quatre mois, en leur donnant, pour nourriture, du miel ou du sirop, ou un mélange de sucre brut et d'eau, qu'il mettait dans le fond du calice de fleurs artificielles, faites en forme de pipe, et dont la couleur et i'arrangement approchaient le plus possible de la nature. /,° Enfin, suivant M. de Azara, don Pedro Melo de Portugal, gouverneur du Paraguay, conserva un bec-fleur, pris adulte, pendant quatre mois. Cet oiseau était si familier qu'il connaissait fort bien son maître, auquel il donnait des baisers et autour duquel il voltigeait pour demander à manger. Alors don Melo prenait un vase de sirop très-clair, et le penchait un peu, afin que le bec-fleur pût y plonger sa langue; il lui donnait aussi de temps en temps quelques fleurs. Avec ces précautions, cet oiseau vécut aussi bien que dans les campagnes, jusqu'à ce qu'il périt par la négligence d'un domestique, pendant l'absence de son maîlre. Il résulte de ces faits que le suc des fleurs est une nourriture popre aux colibris et aux oiseaux-mouches; qu'il peut se remplacer par du miel, du sucre en fusion ou du sirop; et que si ce der~-
nier aliment s'est cristallisé dans les intestins de ceux nourris par Badier, il n'en est pas résulté le même effet pour ceux qui ont été élevés par les personnes que nous venons de citer.
Il est inutile de répéter toutes les petites merveilles que l'imagination a voulu ajouter à l'histoire des colibris j métamorphoses, engourdissement pendant la mauvaise saison, mort et résurrection avec les fleurs, et cela dans des pays où il n'y a point de saisons sans fleurs ; toutes ces fictions ont été rejelés par les naturalistes sensés.
Manière de faire la chasse aux colibris et aux oiseaux-mouches.
Ces oiseaux paraissent peu défiants, et se laissent approcher jusqu'à cinq à six pas et même plus près, de manière qu'on peut les prendre, en se plaçant dans un buisson fleuri, avec une verge enduite d'une gomme gluante à la main; il suffit de les toucher lorsqu'ils sont devant une fleur. Cette manière de les prendre a l'inconvénient de salir leurs plumes; c'est pourquoi toute chasse où l'on se sert de glu doit être rejetée, puisque ce n'est que pour avoir leur habit qu'on leur fait la guerre. On les tue en leur lançant des petits pois avec une sarbacane, ce qui demande une grande adresse; on les abat aussi en les inondant d'eau au moyen d'une seringue; du sable mis au lieu de plomb dans un fusil ou pistolet les tue; et même en tirant de très-près, l'explosion de la poudre suffit seule pour les étourdir et les faire tomber. J'ai eu recours à deux autres méthodes qui ne sont pas sujettes à endommager leur riche plumage; pour l'une on se sert du ûlet nommé toile d'araignée ou araigne, dont on entoure les arbrisseaux et les plantes en fleur, à un pied ou deux de distance; l'autre consiste à se servir d'une gaze verte, en forme de fdet à papillon; mais cette manière demande de la patience, et ne peut être mise en usage que pour les plantes etles arbrisseaux nains. Il faut d'ailleurs se tenir caché, car quoique l'oiseau se laisse approcher de trèsprès, il n'en est pas moins sur ses gardes; tandis qu'il suce les fleurs, il a toujours l'œil aux aguets, afin devoir tout ce qui se passe autour de lui, et aussitôt que quelque chose l'offusque, il jette un cri et disparaît. Pour avoir quelque succès dans cette chasse, qui se fait ordinairement dans un jardin, il faut construire une petite niche la plus basse possible, avec les plantes et les arbrisseaux voisins, et de là, envelopper l'oiseau avec le filet, de la même manière qu'on prend un papillon. Cette chasse peut se faire dans tous les lieux où il y a des plantes en fleur; mais afin de les forcer à venir à celles où est la niche, l'on a soin de détruire toutes les autres; pour plus de facilité l'on construit avec des feuillages frais une petite hutte ambulante, qu'on transporte dans les lieux où l'on voit un plus grand nombre d'oiseaux.
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