‹ Magasin universel (volume 4)Chapitre 173 sur 268 · EA FOIRE DE MARAR1EV · texte numérisé non relu

EA FOIRE DE MARAR1EV

La foire de ^lakariev, malgré son importance, est, disent les auteurs de la Russie pendant les guerres de l'Empirc,\\ peine connue dans nos pays occidentaux. Elle doit son origine à un pieux anachorète, appelé Macaire.

Retiré dans un kile ou ermitage (d'autres disent dans un couvent), le cénobite y attira, par ses vertus et ses prédications, une foule de fidèles. Ce fut d'abord pour entendre les exhortations du saint homme que l'on se rendit à l'ermitage; mais bientôt la nombreuse affluence des étrangers suggérant aux pèlerins l'idée de porter avec eux des marchandises de leur pays, pour faire des échanges, il vint une époque où l'intérêt temporel, plus encore que la dévotion, les conduisit à Makariev. Ainsi que les pèlerins de La Mecque, qui travaillent en même temps à gagner le ciel etles biens de la terre, ceux-ci menaient de pair la religion et le commerce.

« Je visitai, dit notre voyageur, les ruines de la cellule qui fut le berceau de Makariev; plusieurs siècles ont passé sur ces décombres. Quelques pierres grossièrement taillées, quelques ruines, tels sont les restes de l'asile de celui qui, le premier, donna la vie et le mouvement à cette région âpre et reculée. D'ailleurs, aucun indice, aucune inscription originale : tout ce que je puis rapporter ici me fut appris par la tradition orale, qui transmet d'un âge à l'autre ce qui échappe à l'histoire. Ainsi, on raconte dans le pays, que, l'espace laissé aux pèlerins autour de l'ermitage étant trop circonscrit peu de temps après la mort de saint Macaire on abattit une partie de la vaste forêt qui protégeait cette retraite solitaire.

«Plus tard, on établit, sur une partie du mêmeemplacement, un bazar magnifique. Ce bâtiment est carré; chaque façade est en pierres et a i5o sagènes de longueur (i). L'intérieur est parfaitement distribué au moyen de diverses belles galeries. Au centre se trouve la Bourse, qui est construite sur le plan de celle de Saint-Pétersbourg, mais sur une moindre échelle.

«Dans ce bazar les marchandises sont étalées et disposées comme dans ceux d'Orient : les soieries, les fourrures, les riches étoffes, les tissus de lin et de coton à côté de l'argenterie d'église, des bijoux, des pierres précieuses; puis viennent les essences, les parfums, les denrées coloniales, le the', la quincaillerie et toute espèce de produits agricoles et industriels : ces derniers objets occupent une galerie spéciale. Partout le goût est satisfait, l'œil ébloui, et l'on s'arrête à chaque pas pour admirer ces richesses rassemblées à si grands frais.

» C'était presque toujours dans la compagnie du vicegouverneur que je visitais l'intérieur du bazar. Un jour que nous vîmes un modeste marchand oriental assis sur une chaise pliante, et tenant sur ses genoux une petite boîte semblable à celle où l'on renferme les parfums : « Celui-ci ne fera pas fortune avec son mince » bagage, dis-je à M. de Rrukov. — Ne jugez pas sur » l'apparence, me répondit-il ; cet homme, avec son » petit coffre, fera peut-être plus de bénéfice à la foire » que vingt marchands réunis. » A ces mots, il demanda au marchand d'ouvrir sa boîte. Quelle fut mon admiration à la vue de ce qu'elle renfermait! au lieu de myrrhe, au lieu de simples parfums que j'y croyais contenus, je vis des colliers et des boucles d'oreille en perles fines, d'une valeur de plus de cinq cent mille roubles.

» Ces ornements sont extrêmement recherchés par les femmes des marchands russes. Ces daines, vêtues comme des madones, se surchargent de perles et de pierres

(1) La sngètie équivaut à 5 pieds îo pouces français.

précieuses, et, semblables à des images enluminées, elles ont le visage recouvert d'une épaisse couche de céruse et de carmin.

» La foire de Makariev estautrement importante que celle de Beaucaire et de Leipsick, tant par la diversité et le prix des marchandises qu'on y transporte, que par la valeur des affaires qui s'y traitent. Le nombre des négociants qui s'y rendent de tous les points de l'Asie et de l'Europe est infini. Elle commence le jour de Saint-Pierre (29 juin), et ne finit qu'avec le mois de juillet.

» Les huit premiers jours sont employés aux marchés en gros, qui se traitent sur le bord du Volga. Ce fleuve est alors couvert, dans une étendue de plusieurs werstes, d'une infinité de barques et de galéasses toutes pavoisées. Les flammes variées de mille couleurs qui se balancent au gré des vents sur cette ville flottante charment et éblouissent la vue. Ces bâtiments sont chargés de vin, d'eau-de-vie de Kislar, de grains, de farine et de tous les produits des mines de Sibérie. C'est un spectacle curieux que cette foule de marchandises déposées sur le rivage. On se demande surtout où peuvent être employés ces milliers de cloches que demandent des acheteurs.

» Les opérations commerciales qu'on traite à la foire de Makariev sont tellement étendues, qu'outre les innombrables bateaux de transport que lui amènent le Volga et les rivières qui ont leur embouchure dans ce fleuve, plus de vingt mille chevaux sont constamment employés au charroi des marchandises.

» Le village, qui ne possède guère que mille habitants, offre, pendant la foire, l'aspect et l'agitation d'une ville grande et populeuse, car on y compte plus de cent mille étrangers. Là se trouvent rassemblés des hommes de toutes les nations; là on entend parler toutes les langues vivantes. Français, Russes, Anglais, Allemands, Turcs, Persans, Indiens et Chinois s'y trouvent confondus avec leurs mœurs, leur langage et leurs costumes respectifs. Ils forment pour l'observateur un pêle-mêle bariolé et mobile que la soif des richesses rapproche et agite pendant plusieurs jours, pour les renvoyer ensuite aux lieux d'où l'intérêt de chacun le fît partir.

» Les Chinois apportent à la foire du thé, du musc et des nankins de couleur qui servent aux saraphanes, ou vêtements d'été des paysannes russes.

» Le nombre desMaliométans qui se rendent à la foire est si grand, que, chaque année, on y élève une mosquée en bois et aussi solidement disposée que si elle devait durer plusieurs années. De mesfenêtres j'en apercevais les sveltes minarets d'où le muezzim appelait, cinq fois par jour, les fidèles du Coran à la prière.

» Je voulus visiter ce temple, et un iman placé à la porte m'apprit que l'entrée en était ouverte à tout le monde, et qu'on pouvait y pénétrer sans qu'il fût nécessaire de se découvrir.

» A l'aspect de deux ou trois cents paires de babouches rangées symétriquement sur le parvis, j'aurais pu me croire dans un bazar de chaussures, si je n'avais su d'avance que celte même loi religieuse, qui ordonne aux disciples de Mahomet d'entrer dans les temples avec le turban sur la tête, exige aussi qu'ils prient nu- pieds. D'ailleurs, aucune image, aucun ornement, nul attribut de religion ne décorait cette mosquée. » Les Musulmans, groupés sans ordre et le visage tourné

vers l'Orient, récitaient tout haut les versets du Coran avec ce calme et cette dignité qu'ils apportent en toute chose, et surtout en présence de la Divinité; car ces hommes, comme le dit si noblement M. de Lamartine, sont les hommes de la prière.

» J'ai omis, en parlant du bazar, quelques détails sur ce vaste bâtiment si digne d'être remarqué. Le long de la façade de l'entrée principale est une large allée qui se prolonge d'un bout à l'autre de l'édifice; cette allée est réservée pour la circulation du public. D'un côté on voit une file d'établis mobiles et alignés, sur lesquels des tailleurs accroupis confectionnent en plein air des vêtements pour toutes les nations. Sur le même rang sont élevées plusieurs baraques où l'on amuse le public pour son argent. Parmi les charlatans et saltimbanques qui les occupaient, plusieurs faisaient d'excellentes recettes qui, pour quelques-uns, n'allaient pas à moins de cinq cents roubles.

» Au milieu de tant de sujets de curiosité, ce qui frappa le plus mon attention, ce furent les Bohémiens qui colportent là, comme partout, leurs coutumes héréditaires, c'est-à-dire leur vie en plein air, leur goût pour la rapine et leur habileté à faire des dupes.

» Après avoir visité le champ de foire, le lecteur sera bien aise de jeter un coup d'œil dans la ville, qui abonde en sujets d'observation. Ici ce sont les femmes des Orientaux qui, venues avec leurs maris, sont toujours soumises, même dans les pays étrangers, aux lois du harem. Constamment renfermées dans leurs appartements, on les voit soulever furtivement les rideaux de leurs fenêtres pour satisfaire une bien innocente curiosité, et encore s'empressent-elles d'y mettre fin, lorsque les regards du passant semblent fixés sur elles.

» D'autres femmes asiatiques passent une partie de leur temps à se farder les joues, à se noircir les ongles et même les dents qu'elles tiennent à honneur d'avoir aussi noires que le jais.

»Le principal estaminet de Makariev n'estpas indigne non plus de fixer l'attention du lecteur. Qu'on se figure une vaste salle dont la voûte, soutenue par d'élégante piliers, est percée au centre d'une ellipse vitrée à deux usages. Cette ouverture, dont le vitrage s'élève ou s'abaisse à volonté au moyen d'un cordon, sert à éclairer ce lieu de jouissance orientale et à donner passage à la fumée de tabac qui se dégage à grands flots. C'est là que j'ai compris la délicieuse sensation qu'on pouvait éprouver à s'entourer d'une atmosphère épaisse de tabac safrané, dont la douceur et le parfum sont exquis.

» A côté des mœurs orientales, les usages russes dans toute leur pureté originelle forment un contraste frappant. — Je fus témoin, pendant mon séjour à Makariev, de la célébration d'un mariage dont quelques particularités méritent d'être rapportées. Avant de prononcer la formule consacrée, le prêtre demanda à l'époux s'il aurait la force de Lattre sa femme lorsqu'il en serait besoin. La réponse ayant été affirmative, le ministre de la religion articula les paroles sacramentelles, qui se terminent par une injonction au mari de ne pas quitter sa femme quand elle sera vieille. ,

» La police est faite à Makariev, pendant la foire, par des corps de cavalerie asiatique qui campent dans les bois environnant le bazar, et se relèvent tour à tour sur les points les plus fréquentés. Armés d'une lance et d'un arc, le carquois sur le dos, et recouverts de cottes de mailles étincelantes , ces soldats à demi sauvages

ajoutent à Pétratigeté de la foire deMakariev. Ces troupes sont spécialement chargées de l'ordre et de la sécurité des marchands : ce qui n'empêche pas ces soldats de se livrer à leur penchant à la rapine, lorsqu'ils trouvent une occasion favorable. »

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