EGYPTE
Si l'on veut juger de la misère de l'Egypte, on n'a qu'à lire ce qu'un voyageur dit de l'un des ses villages, qui ressemble à tous les autres, de celui qui possédait encore, il y a six ans, l'obélisque qui va s'élever sur la place Louis XV.
Lougsor, situé vers le î5* degré de latitude nord, le 3oe de longitude est, et à cent quatre-vingts lieues de l'embouchure du Nil, occupe une assez grande étendue de terrain sur la rive orientale du fleuve. La population, qui est de huit cents âmes, est plongée dans la plus affreuse misère. Les habitants de ce village, couverts de haillons ou tout à fait nus, sont entassés dans de mauvaises cabanes, où ils couchent pêle-mêle avec les animaux domestiques; ces espèces de maisons, hautes de dix pieds au plus, reçoivent l'air et la lumière par une porte basse, qu'on ne peut franchir qu'en s'inclinant.Si quelques unes ont des fenêtres, elles sont fort rares. Toutes sont construites avec des branches de dattiers et des briques cuites au soleil; un enduit de terre argileuse forme la toiture. Les rues de ce village sont très étroites, et tellement remplies d'ordures que le cœur en est soulevé.
L'habitant de Lougsor est si sobre,que quelques dattes et un petit gâteau de maïs suffisent pour sa nourriture de vingt-quatre heures; mais cette sobriété n'est chez lui qu'une vertu forcée, car il ne possède rien au monde; sa tête même ne lui appartient pas! Un Janissaire, un Turc, peuvent en disposer à volonté. Ainsi sur la terre la plus fertile, l'Egyptien est en proie à une famine habituelle. Frappé de cette insouciance de l'Arabe, qui, en laissant ses champs à peu près incultes, préfère la détresse oisive à une aisance laborieuse, j'en témoignai ma surprise à un de ses habitants. « Que voulez-vous? me dit-il ; nous comprenons bien que notre vie serait moins malheureuse, si nous cultivions nos plaines fertiles, et que nous pussions profiter du fruit de nos travaux; mais quand même ces champs immenses seraient couverts des plus riches moissons, nous n'en serions pas moins réduits à mourir de faim. Le pacha enverrait ses agents enlever nos récolles; il
nous les paierait ce qu'il voudrait, et nous forcerait ensuite à les acheter bien au-dessus de leur valeur et de nos moyens. Ainsi, autant vaut-il que nos jours de malheur s'écoulent dans l'oisiveté; alors du moins, la fatigue ne s'ajoute pas à notre misère. » Le raisonnement de cet Arabe me parut très-juste, et je le quittai en déplorant le sort d'un peuple que la tyrannie condamne à la paresse. Oh ! combien de fois mon âme a été déchirée, envoyant des êtres humains attendre, comme de vils animaux, que nos mains leur jetassent des débris de pastèques ou d'ognons, pour les manger avec avidité ! Et c'était sur la terre des Sésostris et des Ptolémée, que j'observais une telle dégradation de l'espèce humaine !
Après la peste, le plus terrible des fléaux qui ravagent l'Egypte, est le vent appelé par les Egyptiens krensim. « Vers la fin du mois de mars, continue le même voyageur, nous éprouvâmes les effets de ce fameux vent du sud, que les Arabes appellent krensim. Ce mot signifie cinquante jours, non parce qu'il souffle pendant ce temps, mais parce qu'il règne pendant les cinquante jours qui précèdent et suivent l'équinoxe. Les voyageurs l'ont fait connaître sous le nom de vent du désert, ou vent empoisonné. Le krensim est si brûlant, que lorsqu'il souffle, il semble qu'on soit plongé dans une fournaise. Le i3 avril, jour de son invasion, le soleil s'éclipsa et se couronna d'un disque violacé ; l'air, chargé d'une poussière fine, couvrait tous les objets d'une espèce de voile. Ce corps étranger, et plus encore, la raréfaction de l'atmosphère, tourmentait la respiration devenue laborieuse et précipitée. Malgré un grand développement de chaleur, la peau restait sèche et ne reprenait point ses fonctions, bien que l'on satisfît à tout moment une soif ardente. Le krensim enflamme le sang, exalte le système nerveux, et fait sentir à celui qu'il opprime, les premiers symptômes d'une asphyxie mortelle. L'homme et l'animal s'inquiètent, s'agitent, pour trouver un air plus respirable, semblent fuir
eux-mêmes, et se débattre pour secouer une existence devenue douloureuse.
La durée de cet ouragan fut de six heures, pendant lesquelles nous restâmes couchés dans nos chambres, pour tenter, mais vainement, de nous dérober à son influence.
La principale population de l'Egypte moderne se compose d'Arabes. Les Turcs qui les gouvernent semblent les opprimer et les tyranniser à plaisir; leurs oppresseurs ne craignent pas d'employer, pour dérober à ces malheureux le peu d'or qu'ils possèdent, les moyens les plus barbares. C'est surtout lors du recrutement que le despotisme des Turcs devient plus révoltant : ils s'emparent sans préliminaires de tous les Arabes propres au service, et les conduisent comme des bêtes de. somme.
Les Arabes qui se livrent à la culture des terres ou à la garde des troupeaux sont vifs, ont la physionomie expressive, l'œil enfoncé et couvert, mais plein de feu; toutes leurs formes sont anguleuses, leurs membres musculeux; ils portent la barbe courte et à mèches pointues; leurs lèvres, qui sont minces et ouvertes, laissent apercevoir de belles dents; l'habitude de leur corps a plus de force que de grâce. Ces traits caractéristiques, qui se trouvent dans l'Arabe de la campagne, appartiennent encore mieux à l'habitant du désert.
Le costume de ces paysans ou fellahs consiste en une robe de laine très -grossière et un petit bonnet bleu en coton; ceux qui ont quelque aisance portent une robe de coton de couleur bleue, et un turban blanc, rouge ou vert. Le costume des Arabes riches qui habitent les villes est une robe d'un tissu assez fin, varié en couleur, et ouverte sur le devant. Une élégante ceinture leur entoure le corps.
L'habillement des femmes n'est autre chose qu'une longue pièce de laine noire ou de coton bleu, avec laquelle elles s'enveloppent tout le corps et se couvrent la figure.
( Egyptienne et Syrien. )
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