TOME III. —Mai
Plus loin vous trouvez le populeux faubourg d'Ingouville , dont les jardins élevés en amphithéâtre présentent un riche coup d'œil;"et enfin, après avoir roulé pendant plus d'un quart-d'heure dans les rues de ce faubourg, la diligence traverse la barrière de la ville du Havre. Le port attire ordinairement le premier l'attention du voyageur; la jetée du nord, qui sert de lieu de promenade, est défendue du côté de la ville par une tour connue sous le nom de Tour de François 1er, et qui, dit-on, a été bâtie par ce prince. On raconte dans le pays un fameux siège, qu'y soutint, du temps de Henri III, un soldat révolté contre ses chefs, sans doute par suite de quelque châtiment sévère qui lui avait.été infligé. On a conservé le nom de cet homme et le lieu de sa naissance : c'était Agnan Lecomte , de Caen. Il profita, disent les chroniques, d'un jour où il se trouvait de garde h la tour, pour éconduire ses camarades sous différents prétextes, et fermer les portes sur lui. Instruit de cette bizarre incartade, le gouverneur le fait sommer de rendre la tour : il refuse. On essaya d'enfoncer les portes; mais notre homme, qui avait eu le temps d'amasser au haut de la tour des monceaux de pierres, écrasait les assiégeants; et quand il fut au bout de ses munitions, il se défendit vigoureusement avec sa hallebarde. Toute la garnison était successivement accourue à l'assaut de la tour, et les bour^
geois en grand nombre étaient venus contribuer de leurs personnes pour réduire le rebelle. Ce ne fut qu'après une longue attaque, marquée par la mort d'un grand nombre de braves bourgeois et soldats, qui restèrent étendus au pied des murailles, au milieu des débris que l'insurgé avait fait pleuvoir du haut de la tour, <\\\Agnan Lecomte tomba frappé d'un coup de feu.
Aujourd'hui la tour de François Ier ne sert plus, on le devine, que d'ornement; le vaste espace qu'on découvre de son sommet y attire les amateurs de points de vue, el les négociants qui viennent, armés de longuesvues, chercher à l'horizon les vaisseaux richement chargés qu'ils attendent avec impatience.
Sans avoir, comme la capitale, de ces grandes et régulières agglomérations de belles maisons, qui sont presque des palais, comme les rues de Rivoli, de la Paix, Castiglione, Royale, etc., etc. , le Havre possède cependant de belles et riches parties qui rappellent tout à fait Paris. C'est le même luxe des boutiques, la même apparence des maisons, la même foule et presque la même circulation de voitures. Ce qui ajoute à l'illusion pour le voyageur qui est descendu dans un des hôtels de la grande rue qui porte le nom de Paris, ce sont ces coteaux d'Ingouville, qui s'offrent en perspective à peu près comme les hauteurs de Montmartre vues de la plupart des maisons de la Chaussée-d'Antin. La prospérité du Havre date de l'époque à laquelle a commencé la ruine de la ville de Harfleur. Les sables mouvants qui embarrassent l'embouchure de la Seine comblèrent le port de cette dernière ville, il y a environ quatre cents ans, et la cour de France sentit la nécessité d'un nouveau port pour les bâtiments de commerce et pour les vaisseaux de guerre, qui n'avaient pas encore les imposantes dimensions que nous leur donnons aujourd'hui. On sait que c'est par la Seine que les Anglais avaient jusqu'alors pénétré souvent au sein du royaume. Louis XII, le [ère du peuple, eut l'honneur de jeter, le premier, les bases de ce projet, mais ce ne fut que sous François 1er qu'il reçut son exécution.
Un amiral de France, du nom de Bonnivet, le même qui commanda aussi nos armées de terre, notamment en Italie, et qui eut le malheur de se faire battre souvent; Bonnivet, disons-nous, fut envoyé sur les lieux. Là où s'élève aujourd'hui la puissante ville du Havre, on ne voyait qu'une langue de terre abandonnée par les eaux et mobile encore, où quelques misérables pêcheurs avaient bâti à là hâte de pauvres cahuttes. Ce point de la côte offrait à ces braves gens une grande crique où leurs barques étaient en sûreté; ce fut là l'emplacement que l'on choisit pour y établir le Havrede-Grâcc. Il fallut des travaux immenses pour disputer à l'Océan le sol d'alluvion sur lequel les nouvelles constructions furent assises : et deux fois une mer furieuse menaça de faire disparaître jusqu'aux dernières traces de la cité naissante.
La première pierre avait été posée en 1 5 1 6 ; onze ans plus tard, par une nuit orageuse, les vagues amoncelées couvrirent entièrement la ville, et entraînèrent un grand nombre de victimes. Telle fut l'élévation des eaux qu'une foule de bateaux pêcheurs furent entraînés jusque dans le château de Graville. Plus tard, une seconde tempête ravagea de nouveau le Havre, dont les intrépides habitants recommencèrent une seconde fois leurs travaux, conliants qu'ils étaient dans la protection fie Notre-Danw-de-Grdce} et dans les prières publiques
qu'ils avaient, après chaque désastre, adressées au ciel. Ce sentiment de piété leur fit adopter le nom de Havrede-Grâce que la ville a portée depuis, malgré le vœu de la cour qui l'avait appelée François-ville, en l'honneur du prince sous lequel le nouveau port avait été fondé.
Dès l'année i544,le Havre pouvait recevoir dans sa rade des Hottes considérables, et ce fut à celte époque que l'Angleterre en vit sortir les forets imposantes qui la contraignirent à la paix. Les rois successeurs de François Ier accrurent considérablement la ville du Havre, qui devint ainsi l'une des places importantes du royaume; et lorsque la reine Elisabeth prêta secours aux protestants persécutés par la cour de France, ce fut le port de celte ville qu'elle demanda comme la garantie la plus sûre et le gage le plus précieux. Le fameux Warwick s'y installa avec six mille hommes de troupes choisies; mais l'armée royale le força à capituler après une sanglante résistance.
Un des faits les plus singuliers de cette campagne est l'enlèvement que (irent les Anglais, en se retirant, des actes notariés qui se trouvaient au Havre; ils voulaient ainsi conserver des titres de leur occupation, et plus d'une fois les habitants de cette cité ont été obligés d'aller à la tour de Londres pour consulter les anciennes archives que nos voisins retiennent, nous ne savons trop dans quelle intention.
Plus tard, le Havre vit s'élever une citadelle qui devait mettre cette place à l'abri d'un coup de main, soit de la part des étrangers, soit même de celle des partis qui agitaient la France à cette époque de troubles, où la royauté n'était pas encore dans la plénitude de sa force. Le cardinal de Richelieu trouva cette citadelle encore trop peu sûre; il la fit raser et en rebâtit une autre à ses propres dépens. Le cardinal se fit nommer par le roi gouverneur de la place, où, si l'on en croit quelques historiens, il craignait d'être obligé de se renfermer quelque jour pour se défendreconire le reste de la féodalité qui avait à lui demander compte de tant d'humiliations et d'exécutions sanglantes. En signe de sa suzeraineté, Richelieu avait fait sculpter sur les portes de la citadelle son chapeau de cardinal, là où auraient dû figuier les armes de France.
Un autre cardinal qui fut premier ministre à son tour, et qui avait été, comme le savent nos lecteurs, indiqué au roi par Richelieu lui-même à son lit de mort, donna à la citadelle du Havre la destination pour laquelle sou prédécesseur l'avait élevée. On sait qu'il y fit enfermer les princes de Condé et de Conti ainsi que le duc de Longueville, leur beau-frère. On montre encore aux curieux le logement qu'y occupèrent ces illustres prisonniers d'Etat.
{La suite h un prochain numéro.)
ÉPHÉMÉRIDES DE LA HÉVOLUTION FRANÇAISE
AtsNÉK 179'). [Convention nationale.)
4 mai. — Rapport du député Goupil !eau, successeur de Maignet dans le département de Vaucluse. •< Il » appartient, dit Goupillcau, à un homme qui a vu les » ruines de la ville de Bédouin d'en parler. Oui, j'ai » yu de mes propres yeux des horreurs dont le bruit
» était déjà venu à nos oreilles, et je me suis convaincu » de leur vérité, ou plutôt ce que j'ai vu est au-dessus » de qu'on a pu dire, et de ce que l'imagination peut » concevoir. — Dans une nuit fort obscure, un arbre « de la liberté fut coupé, on ne sait par qui : le repré- » sentant du peuple auquel j'ai succédé prit un arrêté » par lequel les habitants devaient déclarer les coupa- » blés. Plongés dans le sommeil, ils ne les avaient point » vus, et ne purent les indiquer. Alors Un autre arrêté «déclara cette commune en rébellion, et cinq cents » maisons qui la composaient furent livrées aux flam- » mes. J'ai vu encore sur les ruines des maisons des » affiches qui défcndaitnt d'en approcher; les champs » ont été condamnés à la stérilité; les habitants, qui » étaient assez aiséSjOiit été condamnés, les uns à la mort, » les autres au cachot ou à la plus affreuse misère. — » Les nombreuses manufactures de soie de cette com- » munc ont été brûlées; les farines et les bâtiments na- » tionaux ont eu la priorité pour cette destruction; des « poudres ont été apportées pour faire sauter une «église neuve qui. avait coûté 200,000 francs. — Voici » un fait plus horrible. Une jeune fille âgée de dix- » huit ans, nommée Saumont, va chez un homme re- » vêtu d'un grand pouvoir, pour réclamer en faveur » de son père. « D'où es-tu? lui demanda le barbare. — » De Bédouin, » répondit-elle. Aussitôt elle est arrêtée, » et deux jours après elle monte à l'échafaud avec son » père.
» A Orange, j'ai fait combler une fosse pleine de cinq » cents cadavres; j'en ai fait aussi combler six cents » autres destinées à recevoir douze mille victimes. Déjà » l'on avait fait venir quatre milliers de chaux pour les » consommer.
«Dans cette commune on a guillotiné un vieillard » de quatre-vingt-sept ans, en enfance depuis six ans, » et des enfants de dix à quatorze ans. »
i5 mai. — La commune de Saint-Jean-du-Gard dénonce le député Borie, et l'accuse « d'avoir fait une « farandole à Nîmes, autour de la guillotine, revêtu de » son costume de représentant, et d'avoir assisté à ce » spectacle de sang ; d'avoir recommandé aux autorités » do ne rien signer en faveur des détenus, lors même « qu'ils seraient innocents; d'avoir donné un bal où il » força les épouses des détenus de figurer, pour égayer « le représentant du peuple et varier ses plaisirs. *
20 mai, — Depuis le 12 germinal les fa colins cessaient d'être menaçants et paraissaient tranquilles. Les faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marceau étaient toujours les foyers de toutes les séditions. D^s cinq heures du matin la générale bat et le tocsin sonne dans ces faubourgs. Plus de trente mille hommes prennent les armes et marchent contre la Convention. Les cris de ralliement sont : Du pain et la constitution de 1793. A onze heures, la Convention ouvre sa séance. Un membre donne connaissance du plan d'insurrection répandu avec profusion dans Paris, sous ce titre : Insurrection du peuple pour obtenir du pain et reconquérir ses droits. À midi, la Convention est investie, les bataillons qui viennent l'attaquer et ceux qui viennent la défendre sont mêlés entre eux. Une députation de séditieux paraît à la barre : ils présentent une pétition par laquelle ils menacent d'exterminer tous ceux à qui ils imputent leur malheur. Bbissy d'Anglas est au fauteuil du président. Un bruit violent annonce les efforts faits pour
enfoncer une des portes de la salle. Elle est bientôt brisée. Des flots d'hommes, des femmes furieuses entrent; les députés se retirent dans les bancs supérieurs. Des coups de fusil sont tirés et dirigés sur la Convention. Les séditieux se rendent maîtres de la salle; ils arrivent jusqu'au fauteuil du président; ils dirigent leurs piques sur sa poitrine, et lui commandent de mettre aux voix leurs propositions ou de quitter le fauteuil ; il s'y refuse, et reste ferme et calme. Le député Féraud, voyant le danger imminent du président, vient le couvrir de son corps. Un coup de pistolet l'atteint et le tue au moment où il détournait l'arme d'un assassin dirigée contre le président; son corps est foulé aux pieds, on le traîne par les cheveux hors de la salle; sa tête est coupée, et placée au bout d'une pique. Le président est de nouveau mis en joue, et on lui présente la tète de Féraud; il se détourne avec horreur : on la lui présente encore, il la salue.
A minuit, une force armée considérable, dirigée par le député Legendre, entre dans la salle, force la multitude d'en sortir, et la Convention est rendue à la liberté.
21 mai. — Les révoltés se réunissent de nouveau. Leurs sections réunies viennent se ranger en bataille sur la place des Tuileries.
22 mai. — Les révoltés, enhardis par la faiblesse de la Convention, ne quittent plusles armes. Celle-ci, prévoyant une nouvelle attaque, se détermine à la prévenir. A trois heures, trente mille hommes cernent le faubourg Saint-Antoine. La menace d'un bombardement effraie l'es rebelles ; ils reçoivent les troupes de la Convention, et livrent leurs armes ainsi que plusieurs chefs de la sédition.
27 mai. — Les jeunes gens de Marseille et des villes voisines, réunis pour aller combattre les nouveaux terroristes de Toulon, demandent des armes au commissaire de la Convention. Celui-ci leur répond : « A défaut d'armes, prenez, prenez les ossements de vos pères pour marcher contre leurs assassins. «
3j ffiaX. — On fait lecture à la Convention d'une pièce trouvée parmi les papiers qui étaient sous les scellés aux Jacobins : c'est un arrêté de l'ancien comité de salut public, qui accordait à cette société 1 00,000 liv. pour les importants services qu'elle avait rendus à la république.
année 1796. (Directoire exécutif.)
10 mai. — Passage du pont de Lodi. — Les Autrichiens sont mis en fuite, et abandonnent leurs bagages et leur artillerie.
12 mai. — Une conspiration jacobine ayant été dénoncée au Directoire, celui-ci fait arrêter le chef nommé Babeuf, et avec lui quatorze des principaux conjurés. Un des principaux objets de cette conspiration était de faire reconstruire la salle des Jacobins, par les mains et aux frais de ceux qui l'avaient détruite.
ï5 ,Uai. — Soumission de Scépeaux et de plusieurs autres chefs vendéens.
24 mai. — Révolte de Milan et de Pavie. La municipalité de Pavie est fusillée, et deux cents otages sont envoyés en France.
3o mai, — Passage du Mincio par l'armée française.
année 1797.
3 mai. — Manifeste du général Bonaparte contre la république de Venise.
i5 mai. — Les Français se rendent maîtres de Venise; une municipalité y remplace le gouvernement.
19 mai. • — Une bande d'anarchistes se porte au Luxembourg pour renverser le Directoire, et au camp de Grenelle pour amener les régiments qui s'y trouvaient, à s'insurger avec eux contre le pouvoir établi au Luxembourg. La garde directoriale les repousse. Au camp de Grenelle ils sont sabrés et poursuivis. Plusieurs sont arrêtés. Une commission militaire est nommée pour juger les chefs du complot. Vingt-deux d'entre eux sont condamnes à la peine de mort. Banqueroute de l'Etat par suite de l'annulation de vingt et un milliards d'assignats.
20 mai. — L'élection de Barrère au conseil des Cinq- Cents, faite par le département des Hautes-Pyrénées, est annulée.
iZ mai. — Les curés de Liège demandent un délai pour exécuter la loi qui les oblige à faire leur déclaration de soumission aux lois de la république, jusqu'à ce que le saint Siège, auquel ils ont écrit, ait délié leur conscience.
26 mai. — Barthélémy, ambassadeur de France en Suisse, est nommé directeur en remplacement de Letourneur de la Manche, sorti du Directoire, par la voie* du sort.
année 1798.
19 mai. — Départ de la flotte de Toulon, commandée par le vice-amiral Bruyx, sur laquelle est embarquée une armée française, ayant le général Bonaparte pour commandant en chef.
Le canton de Vaud s'insurge contre la domination du sénat de Berne, et réclame les secours de la France. Le Directoireordonneau général Brune d'envahirlaSuisse, et d'opérer dans sa constitution des changements démocratiques. Cette invasion ne rencontre pour ainsi dire pas d'obstacles.
A Rome, des séditieux, porteurs de cocardes tricolores, tentent un mouvement dans la ville en appelant les habitants à la liberté. Attaqués par les troupes papales, ils se réfugient dans la cour de l'ambassade fran çaise. L'ambassadeur Joseph Bonaparte se montre aux fenêtres, accompagné de l'adjudant-général Duphot. Les troupes du pape tirent aux croisées de l'ambassadeur, et le général Duphot tombe blessé à mort.
La cour de Rome s'empresse d'offrir à Joseph Bonaparte tous les genres de réparation, mais il les refuse, et la légation entière sort de Rome.
Un mois à peine après cet événement, une armée française se trouvait aux portes de Rome et s'emparait du château Saint-Ange. Une insurrection éclata dans Rome; le palais du pape fut investi, la ville déclarée libre. Le général Berthier, commandant de l'armée française, monta alors au Capitole, et proclama le rétablissement de la république romaine.
Le pnpe, enlevé de Rome, fut conduit en Toscane.
20 mai, — Deux mille des Anglais débarqués à
Ostende sont faits prisonniers par seize cents Français.
année 1799.
5 mai. — Un message du Directoire annonce aux deux conseils l'assassinat des trois plénipotentiaires français, Bonnier, Boberjot et Jean Debry, consommé le 28 avril précédent par des Autrichiens, au moment où, après des conférences longues et inutiles pour l'établissement détinitif de la paix, ils quittaient la ville de Rastadt..
17 mai. — Mort de Beaumarchais.
21 mai. — Levée du siège de Saint- Jean-d' Acre. — Après avoir jeté à la mer sa grosse artillerie, Bonaparte effectue sa retraite sur l'Egypte.