LES BÉGUINES FLAMANDES
Les couvents n'existant plus en France depuis bientôt quarante-cinq années, la génération actuelle, surtout quand elle ne voyage pas, se fait difficilement une idée de la vie claustrale chez les femmes. C'est en quelque sorte tout un côté de mœurs, tout un pan de la muraille sociale qui a disparu sans laisser de trace, nous n'osons pas dire, sans laisser de regret. Il n'est que trop vrai que certaines douleurs intimes, qui ne gagneraient aucune consolation au partage ou à l'épanchement, éprouvent le besoin d'une retraite au milieu de notre société extérieure et publique. Lorsque tant de ravages moraux corrompent de jour en jour le peu de joie qui nous reste, c'est pitié de ne pas rencontrer sur le chemin de notre désespoir et de notre abandon ces grandes portes des moutiers d'autrefois, incessamment ouvertes à celles qui avaient péché comme à celles qui avaient faim.
Les inconvénients de la vie religieuse ont cessé avec
les vigueurs ecclésiastiques, dont elle était le prétexte plutôt cpie l'objet dans le xvuie siècle; maintenant ses bienfaits seuls demeurent clairs à tous les yeux, regrettables à toutes les consciences. Quel nue soit le refuge que chacun de nous s'est bâti au fond de son âme contre les lassitudes ou les exigences de notre époque, il y a des moments où nous sentons le désert avec la foule, le vide dans le trop plein. Ces désirs du calme, ces appétences vers le sommeil ne durent pas, à tel point nous sommes distraits par le tourbillon et emportes dans le torrent des affaires humaines. Mais on conserve de pareils retours du cœur une profonde tristesse, qui tantôt s'éveille et tantôt se rendort au gré des circonstances les plus frivoles. Il suffit d'un mot pour nous y plonger, du moindre accident pour en effacer le souvenir ou lempreinte. C'est un mal intermittent.
Au mois dejuillet dernier,une semblable tristesse me surprit tout à coup, comme j'entrais dans la cour immense du grand Béguinage de Gand, en passant sous la voûte gothique qui en ouvre les solitudes. Le monastère présente dans son architecture les mêmes singularités que dans son emplacement. Au dehors, un mur séculaire dont les pieds trempent dans une eau fétide et morte; un fossé que les grenouilles vivilient et que les roseaux tapissent avec la variété soigneuse que les Flamands apportent même à l'entretien d'une servitude ; des contreforts qui semblent avoir bravé les béliers de Philippe il et les caronades de Louis XLV; des tourelles, des guérites, des meurtrières, des chaussetrapes, des mâchicoulis; et puis le long des flancs de ce colysée monacal, le bruissement de la cite industrieuse dont les genièvreries et les savonneries embaument l'air, tandis que les docks, si bien rendus par Daguerre dans son Diorama, répètent nulle cris nautiques et barbares. Au dedans, la quiétude orientale d'un harem, le silence d'une oasis, la paix d'une halle sous les pa'miers d'Oreb, quelque chose du cimetière et du gynécée, toutes particularités de figures qui ne perdent pas au coloris doux de l'église, des cellules et des closeries. On écrirait volontiers sur le fronton de la chapelle ces admirables vers de M. de Lamartine dans Jocelyn :
.... Un peu de baume à la souffrance, Aux corps quelque remède, aux âmes l'espérance, Un secret au malade, aux partants un adieu, Un sourire à chacun, à tous un mot de Dieu.
Effectivement, ces vers renferment toute la poésie du béguinage. Les pieuses fonctions qu'ils résument, dans un style en même temps évangélique et lapidaire, forment la vie essentielle de la ïhébaïde où vos pas s'égarent avec les miens au milii u des tailles noires qui mélancoliquement nous effleurent. Comme des petits oiseaux se cachent dans le nid sous l'aile de leur mère, ainsi groupées et craintives à l'abri du campanille de leur église, les cellules sont rangées en cercle autour d<la chapelle dont la grande croix dorée semble protéger les croix pins humbles plantées sur Imrs portes en guise de signe d'appel pour le voyageur Une inscription flamande, qui n'est ordinairement qu'un verset de la Bible ou une phrase du bréviaire, traduits dans la lan gne de Juste-Lipse, et le nom de la Béguine en latin accompagnent la dévote enseigne. Ii est bien rare (pie ces paroles ne soient pas une allusion mystique à ia pénitente qui est venue là ensevelir ses douleurs et ré-
conforter sa vertu. Par cette indiscrétion prudente, on est prévenu des sentiments qu'il convient de porter dans la visite qu'on rend au par;iclet en miniature de la recluse; on est même libre d'appliquer ira sens profane quelconque, mais toujours convenable, aux ob,ets mondains qui peuvent y frapper les yeux, et pour mon compte, je me souviendrai longtemps d'un magnifique portrait d'homme, dans la manière de Philippe de Champagne, suspendu entre un bénitier et un bouquet de lis, au chevet d'une sxur que l'épigraphe de la porte comparait nettement à Madeleine. Elle devait être jeune et jolie, car son miroir était bien grand; mais je ne l'ai pas vue.
Chaque cellule se compose d'une petite cour ou closerie, fermée d'un mur chez les Béguines un peu cossues, et simplement d'une haie chez les sœurs moins aisées, et d'une maisonnette, badigeonnée comme toutes les chaumières (limandes, avec une seule pièce, deux fenêtres et un trou modeste pour la fumée du poêle au charbon de terre, dont le tuyau fait clocher sur l'édifice. Dans le clos, il y a un peu de fleurs, un peu de légumes, un peu d'ombrage, un peu de tout; on y trouve même des poules et quelquefois un arbre. Le matin, c'est un potager, et le soir un boulingrin. On y mange et on y rêve, on y plante et on y prie. Là, le soleil levant éclaire une ménagère qui, retroussant la robe de professe, nettoie sa cuisine ou rafraîchit sou oseille; le soleil couchant réchauffe une vénérable STiir, qui, à l'ombre d'un platane, relit la Bible ou tricote dans ses méditations. C'est le sentiment de la nature réduit aux proportions d'une basse-cour, c'est le besoin de la campagne trompé par une apparence de jardin et une illusion de verdure. Il faut rendre celle justice aux Flamandes, religieuses ou laïques, que la vie des champs est indispensable, s'ajoute nécessairement à leur existence; factice ou réelle, la campagne est pour les Flamandes un besoin, et, ce qui est merveilleux dans les habitudes économiques du pays, elle y est même une dépense. Le parterre aérien, que les Parisiennes achètent en pot sur le quai aux Fleurs, qu'elles voiturent dans leurs calèches et suspendentàleur balcon, sans aucun souci des ordonnances de police et de la sûreté' des piétons, semblerait une mauvaise plaisanterie à une dame de Gand. Séparées du monde par vocation ou par nécessité, lesFIamandes emportent dans lecloîlre legoût innocent qui les faisait respecter de leurs maris. Femmes de banquiers, elles avaient des forêts de magnolias; recluses du Béguinage, elles se contentent de haricots d'Espagne. Mais le peu d'horticulture qu'elles y font a une recherche de netteté, une toMelte d'artiste, un produit d'amateur tellement caractéristique et attrayant, qlt'on seconnaît encore la poésie du genre, même dans la pauvreté des moyens.
Quand la cloche des officesse fait entendre, la Béguine quitte son paraclet, qu'elle ferme à double tour, et de toutes ces portes symétriquement disposées autour de l'église, vous voyez sortir les sœurs, le livre sous le bras, le voile plié en carreau sur la tête, comme les paysannes de la campntme de Rome. La richesse de ce voile varie suivant l'opulence des religieuses. Au moment où elles entrent dans la nef, chacune déplie son carreau, qui retombe alors sur leçon et les épaules de la Béguine en nappe éclatante de blancheur. La parure de l'église correspond à cette exquise propreté du costume. Le pavé du chœur est isolé soigneusement des pieds déli-
cals de la Bégtripe par un plancher mobile qu'on lève j)our le balayage et qu'on abaisse pour l'heure des offices. Des pliants, des tabourets, des chaises, des fauteuils, toutes les variétés désirables du siège commode et du meuble dolent encombrent ce parquet, où le velours étincelle, où les coussins ne doivent laisser aucune empreinte, aucune meurtrissure aux genoux. Une infinité de bourrelets, des myriades de paravents, de stores et de rideaux tempèrent ici la lumière, et là écartent le froid. Peu de tableaux, et en revanche des murailles blanchies tous les six mois, des doubles portes avec tambours, des prêtres modestes et nourris, des confessionnaux nombreux, mais généralement découverts, de telle sorte que la foule aperçoit le tribunal et soii pénitent en présence, sans toutefois les entendre, des crachoirs prévoyants à la base des piliers, des Heurs aux croisées et des paillassons pour le public, des orgues fort mignonnes, où souvent résonne une harmonie maigre et flûtée, tel est le complément de la parure de l'église que les Gantois montrent aux Anglais, et que les Anglais vont admirer comme une chose curieuse.
L'enfantillage et la coquetterie de ce templen'empèchent pas que les Béguines ne forment une institution lutélaire, et dont la communauté de nos soeurs offre seuleen France une copie. Quand la Béguine paraît dans les rues de Gand, on se range sur son passage avec un sentiment d'admiration et de respect, on lui fait sentir la dignité de son voile et le dévouement de sa vie, et si l'amour-propre était encore susceptible de trouver place dans le cœur de ces saintes femmes, il y aurait, ceitcs, un chatouillement moral bien périlleux dans les attentions et les hommages dont elles sont l'objet. La vue de ces figures noires et blanches, errant le long des ruines des anciens monastères espagnols, dont lesdébris subsistent à Gand, à Bruges, à Ipres, et généralement dans toutes les vieilles cités castillanes de la côte, {rompe d'abord sur la date du récent royaume de Léopold; et puis, lorsqu'on se rappelle qu'à trois cents lieues des béguinages flamands, des couvents, dont ils étaient en quelque sorte les colonies lointaines, sont maintenant saccagés, brûlés, isolés, fermés, et que les toiles de Vélasquès et de Murillo, tapisseries superbes de ces métropoles de la vie claustrale, sont vendues à vil prix dans les carrefours de Madrid, on ne songe qu'à l'antiquité des ordres qui ont vécu dans cette enceinte. Toute institution séculaire qui périt, quel que soit l'abus de son existence, soulève subitement dans les âmes un regret, et des larmes involontaires coulent au retentissement de sa chute. Est-ce qu'un vieil arbre couronné n'excite pas, en tombant sous la hache du bûcheron, un sentiment profond de remords dans les meurtriers, et de piété dans les spectateurs ? Ain->i fait, tandis qu'il s'écroule, l'arbre monastique, le chêne de la vie religieuse. Quand ses débris vivants, fantômes étonnés, fuyant l'émeute révolutionnaire de l'Espagne et de l'Italie, afflueront dans nos villes et viendront pleurer au chevet de nos prêtres, nouséprouverou«, à considi rer leur misère, leur douleur et leur exil, un chagrin dont les témoignages sanctifieront notre hospitalité. A. D.
EPHEMERIDESDELA REVOLUTION FRANÇAISE