‹ Magasin universel (volume 4)Chapitre 196 sur 268 · TRAITE DE LA GOMME AU SÉNÉGAL · texte numérisé non relu

TRAITE DE LA GOMME AU SÉNÉGAL

A l'époque fixée pour l'ouverture de la traite de la gomme, l'administration de la colonie française de Saint-Louis envoie à l'escale un navire du roi, sous le commandement d'un officier de marine : il est chargé de la police de l'escale, en tout te qui concerne la navigation et le stationnement des bateaux; il règle aussi les différends qui s'élèvent entre les traitants et les Maures.

Le roi maure envoie, de son côté, des ministres chargés de ses pouvoirs : ils stationnent à l'escale, pour régler les coutumes ou droits que doit payer chaque traitant. Ils s'entendent avec l'officier commandant le stationnaire, toutes les fois qu'il survient des difficultés.

Lorsqu'un bâtiment traitant arrive à l'escale, il reste mouillé au milieu de la rivière, jusqu'à ce que ses coutumes soient réglées. Les débats sont ordinairement très-longs ; car, bien que les droits se taxent relativement au tonnage du navire, les Maures ne veulent j;imais terminer, dans l'espoir d'obtenir davantage : souvent, pour en finir, on est obligé d'avoir recours au roi. Cen'est qu'après l'accord signé, que le bateau peut commencera traiter; jusque-là, des agents des Maures, nommés aloums, restent à terre pour empêcher les gommes d'aller à bord. Ce sont ces mêmes agents qui surveillent les bâtiments dont la traite est suspendue.

Les droits que paient les traitants sont considérables; un bateau jaugeant de vingt-cinq à trente milliers de gomme , paie ordinairement cent vingt ou cent trente pièces de guinées (valeur d'environ 4,000 fr.) de coutumes fixes; à quoi il faut ajouter trois ou quatre

pièces de cadeau aux princes, ce qu'on nomme leur souper, et deux ou ti ois pour les aloums, qui, sans cela, détourneraient les gommes au profit des autres embarcations.

Toutes ces conditions étant arrêtées, le bateau entre en traite:. il accoste la rive; on établit un pont pour faciliter la communication; le traitant fait construire une case sur la grève pour loger ses pilcures { ce sont les femmes qui préparent le manger de l'équipage), laire la cuisine de l'équipage, et pour se reposer luimême quand il descend à terre. Pour traiter, il lui faut encore un maître de langue qui sert d'interpiète entre lui et les marabouts: il est payé et nourri à bord. Les aloums sont aussi nourris par tous les traitants en commun. On nourrit également les princes et les princesses, quand ils viennent à l'escale: celui qui refuserait de se conformer à cet usage aurait sa traite arrêtée.

Souvent, lorsqu'un prince arrive, il va s'établir à bord d'un bateau, où on le reçoit, et l'on se soumet à toutes sortes de vexati. ns de sa part, dans la craii te qu'il ne fasse suspendre la traite. Il s'empare de la chambre, se couche sur le lit du traitant, se fait servir de la mélasse et de l'eau pour boire, et ne cesse d'importuner son hôte de demandes réitérées; à l'heure du repas, il se met à table sans y être invité, porte les doigts à chaque plat, goûte à tous les mets, et remet les morceaux qui ne lui plaisent pas, après les avoir portés à sa bouche; il touche tout de ses mains sales, prend le pain, le sucre et tout ce qui lui convient, affectant toujours de ne rien trouver à son goût, et vantant la chère qu'il fait à son camp, etc.

On concevra aisément qu'un mulâtre, né au Sénégal, habitué dès son jeune âge à ces manières antiques, et n'ayant d'ailleurs qu'une idée bien imparfaite de notre politesse, supporte patiemment tontes ces vexations; mais qu'un Européen, qu'un Français s'y soumette, voilà ce que je n'ai pu comprendre, et ce dont j'ai été témoin. Il est vrai que, le plus souvint, ce sont des commis de négociants de Saint-Louis, qui sont obligés de se conformer à l'usage, dans la crainte de compromettre les intérêts de la maison dont ils sont les mandataires. Ils n'ont qu'un moyen d'éviter une partie des imporlunités de pareils hôtes et de manger tranquilles, c'est en faisant entrer du lard et du saindoux dans l'assaisonnement de tous leurs mets. Alors le Maure mange dans un coin le morceau de viande qu'on lui a fait cuire à part; mais il exerce toujours la même rapacité, sur le pain, le sucre et tous les objets sur lesquels il peut assouvir sa gourmandise. Les traitants ennuyés, s'efforcent quelquefois de les renvoyer, mais ils évitent toujours une querelle sérieuse; car si, dans un moment de colère, on portait la main sur eux, la traite du bateau sérail arrêtée, et il faudrait entamer une négociation dont on ne sortirait qu'en payant une amende de plusieurs pièces de guinées. Lorsque les zinagues sont à bord, seulement dans l'intention de se promener, ils n'en sortent jamais sans avoir obtenu un cadeau, ou au moins sans avoir bu une calebasse d'eau et de mélasse.

C'est ordinairement au mois de janvier que la traite s'ouvre, et elle se termine le 3i juillet. Vers la fin de mai le roi vient à l'escale; il va quelquefois se loger à bord du stationnaire, mais le plus souvent il reste à terre avec sa suite, dans une case que les traitants lui font construire. Pendant son séjour, qui dure environ

deux mois- les traitants sont obligés de le nourrir ainsi que ceux q-.ii l'accompagnent, et de lui paver une contribution journalière d'une ou deux pièces de guinees: c'est, comme je l'ai dit, le souper du roi II » isite chaque jour un bateau, se fait donner des présents, et n'oublie jamais de se faire servir, pour lui et sa suite, une énorme calebasse d'eau sucrée; il est toujours parfailement accueilli à bord de tous les bâtiments, et s'il arrivait qu'il fût mal reçu d'un traitant, il interromprait sa traite. C'est un sûr moyen d'obtenir tout ce qu'd désire.

Pendant son séjour il lève une autre contribution établie depuis peu d'années, sous le nom de présent force. Il fait demander au traitant cent pièces de gui nées ou plus; et si cette quantité ne lui est pas remise dns un court espace de temps limité, il interrompt la traite. Alors tous les traitants se cotisent: chacun contribue suivant le tonnage de son navire, et lorsque la quantité demandée est obtenue, elle est remise au roi qui permet de continuer la traite. Un caprice, la moindre plainte d'un prince suffisent au roi pour l'interrompre; je l'ai vue arrêtée parce que Fatmé-Anted- Moctar, sa tinte, s'était plainte qu'un traitant lui avait donné du café qu'elle n'avait point irouvé bon.

On pensera peut-être que le prix auquel on traite la gomme dédommage de tant de sujétions par les bénéfices qu il offre; eh bien, non! ils pourraient en effet être immenses, si les traitants entendaient mieux leurs intérêts; mais ils établissent entre eux une concurrence ruineuse, qui tourne tout à l'avantage des Maures. Savent -ils qu'une caravane est en route pour l'escale, chacun envoie son interprète au devant faire des propositions aux marabouts. Ils vont eux-mêmes à terre p iur tâcher de gagner le chef par des promesses et des cadeaux, et de l'attirer à leur bord. Il resuite de cet empressement que le Maure devient exigeant, opiniâtre, croit toujours vendre sa gomme trop bon marché, hésite longtemps avant de l'accorder, va, vient à bord de tous les bateaux, et, au bout de huit jours, se décide enfin en faveur de celui qui lui a fait les offres les plus séduisantes et les plus avantageuses.

Depuis l'arrivée de la caravane jusqu'à parfaite livraison de la gomme, les marabouts qui la composent sont nourris par les traitants; et toutes h s fois qu'un Maure va à bord d'un navire pour vendre une partie de gomme, quelque petite qu'elle soit, il y est nourri avec ceux qui l'accompagnent. Souvent ds vont cinq ou six pour offrir douze ou quinze livres de gomme, la promènent pendant deux ou trois jours, et après l'avoir vendue et en avoir reçu le prix, exigent qu'on leur donne à diner. En général, les marches se font trèslentement; les marabouts, craignant d'être trompés, mesurent leur gomme, avant de la mettre en vente, avec une petite mesure dont ils connaissent le poids afin d'être fixés sur la quantité de guinees qu'elle doit leur produire. On convient ordinairement d'un certain poids de gomme pour la valeur d'une pièce de gainée. Ce prix varie suivant que la récolte est plus ou moins abondante: lors de mon passage à l'escale du Coq, la pièce se vendait de cinquante à soixante dix livres de gomme ; on obtient que quefois cent livres ; quelquefois aussi seulement trente et même au-dessous.

Lorsque le prix de la pièce de gùinée est convenu, le marché n'est pas termine; il faut encore régler les cadeaux qu'on fera au marabout : ces cadeaux con-

sistent en poudre à tirer, sucre, petites maltettes, miroirs, couteaux et ciseaux; et cette seconde partie du manhé est quelquefois plus longue à conclure que la première, enfin, après la livraison achevée, il reste encore longtemps à tourmenter le traitant pour obtenir d s cadeaux. Ses demandes, quelque outrées qu'elles soient, lui paraissent toujours au-dessous de la valeur de la gomme, tant les Maures croient que nous y attachons de prix.

Ces frais, ces cadeaux, joints au prix d'achat, portent la gomme à un taux exorbitant, et beaucoup audessus de ce qu'elle vaut à Saint-Louis. Les traitants cherchent à se couvrir par mille ruses qu'ils inventent pour tromper les Maures; mais ceux-ci se tiennent tellement sur leurs gardes, qu'ils y réussissent difficilement. Souvent les Européens éprouvent des pertes considérables, et ils en éprouveront toujours tant qu'ils seront obligés d'agir de ruse. Tous leurs moments de loisir sont employés à la recherche de quelque nouvelle supercherie; quand quelqu'un en a découvert une qui lui a réussi, il la tient cachée, et, comptant sur von adresse, baisse le prix de la guinée pour attirer les gommes à bord. Mais ses concurrents l'épient si bien, et leur imagination est tellement exercée, qu'ils ne tardent pas à découvrir sa ruse ou à trouver eux-mêmes un moyen de traiter au même prix. On voit que tout le monde n'est pas propre à ce genre de commerce; on pourrait dire que, pour être bon traitant, il faut une étude particulière.

Le commerce attirant sur ce point beaucoup de marchands et de curieux, il en resuite un mouvement continuel. Tant que dure la traite, l'escale offre l'aspect d'une foire tumultueuse : d un côté, ce sont les chameaux et les bœufs des caravanes que l'on mène paître ou que l'on fait boire à la rivière; de l'autre, c'est un troupeau de moutons qu'un Zmague cherche à vendre; plus loin, des traitants qui assiègent une caravane arrivant du désert, ou qui disputent entre eux, les laptots (c'est ainsi que l'on nomme les matelots nègres) qui se battent et des femmes qui disputent ; enfin; des Hassanes à cheval ou montés sur des chameaux (pli courent çà et là, et mettent, par leur turbulence, la confusion dans tous les groupes, dont la réunion est toujours bruvante.

Le 3i juillet au soir, le stationnaire tire un coup de canon : c'est le signal de la clôture de la traite et du départ des navires. Ceux des Maures qui n'ont pas encore vendu leur gomme la remportent, et font des trous dans la (erre, où ils la conservent jusqu'à la traite prochaine; c'est à cette époque que les coutumes achèvent d'être soldées, parce cpie les traitants ne les paient jamais d'avance, dans la crainte que les chefs maures ne fassent diriger les gommes sur un autre point, pour avoi r double coutume. Ce n'est également qu'après le retour du stationnaire à Saint- Louis que le roi reçoit celles qui sont consenties par le gouvernement pour assurer la protection du commerce. Le ieraoût, le stationnaire met à la voile, et, ordinaire ment, tous les navires du commerce partent avec lui. R. C.

ÉPHÉMÉRIDES DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE

2 juin. — Le tocsin sonne dans Paris. La générale se

fait entendre dans tous les quartiers. Collot d'Herbois, Marat, Chalot, tous les hommes de la commune et de la montagne courent dans les faubourgs et haranguent la populace. Leurs discours se terminent tous par ces mots : Mort aux Girondins.

A dix heures on marche sur la Convention. Déjà elle est investie et captive. Les autorités révolutionnaires de Paris sont introduites pour présenter les dernières mesures de salut public, c'est-à-dire la mise en arrestation desGirondins.Barrère,aunomdu comité de salut public, propose aux membres dénoncés de se suspendre volontairement. Plusieurs étaient absens; quatre se soumettent. Lanjuinais dit: «N'attendez de moi ni démission » ni sacrifices; on me parle du sacrifice de mes pou- » voirs : des sacrifices! quel abus de mots! Les sacrifi- » ces doivent être libres et vous ne l'êtes point; la Con- » vention est assiégée, des canons sont braqués contre » ce palais; il nous est défendu de sortir et même de » nous mettre à la croisée; les armes des assiégeants sont » chargées. »

Barrère demande que la Convention sorte de son enceinte et se répande parmi le peuple qui l'entoure. La Convention se lève tout entière, sort, et trouve à une issue Henriot, ses aides-de-camp et un triple rang de baïonnettes qui lui ferment le passage. « Retourne, » dit Henriot au président, retourne à ton poste. Oses- » tu bien donner des ordres à un peuple insurgé ? Le

» peuple veut qu'on lui livre les traîtres; livre-les otl » retourne. » Puis il crie: « Canonniers, à vos pièces! » citoyens, aux armes! » Des canons à mitraille sont pointés sur la Convention, plusieurs députés couchés en joue. On fuit. Marat va embrasser Henriot et le remercie au nom de la patrie. A la tête de cent brigands il ordonne à la Convention de rentrer, de délibérer et d'obéir. On rentre. Couthon dit : « Maintenant que vous reconnaissez que vous êtes libres dans vos délibérations, je demande que les députés dénoncés soient mis en arrestation, ainsi que les ministres Clavières, Bonchotte et Lebrun.» L'arrestation est prononce'e.

g juin. — Plusieurs parties de laFrance, entre autres Rennes et Bordeaux, réclament avec violence contre le décret de la Convention qui proscrit les Girondins. A cette lettre est jointe un arrêté ayant pour objet la levée d'une troupe destinée à marcher sur Paris pour protéger la Convention dominée par des brigands.

10 juin. — Après un combat long et sanglant, les Vendéens s'emparent de Saumur et font prisonniers deux mille républicains.

7.l\juin. — Lecarpentier dit à la Convention : « Les mesures de rigueur sont insuffisantes; la Convention doit mettre hors la loi tous les administrateurs rebe lies et autoriser tons les citoyens « leur courir sus (comme sur des bêtes féroces ).

(Vue de la chapelle souterraine du château de madame de Grignan. Voy. pag. 298.) les Bureaux d'Abonnement et de Vente sont rue des Grands-Augustins, 20.]

Paris, imprimerie de DECOURCHANT, me d'Eilurth, i, «-Presse méc. fc.br. par GisoïOot,

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